dimanche 10 décembre 2017

Mise en bière et gueule de bois

© James Hopkins
Personnellement, je n’ai rien contre les morts. Ce sont en général des gens très bien, surtout depuis qu’ils sont déclarés officiellement morts, comme si on avait presque attendu qu’ils acceptent de mourir pour annoncer qu’ils étaient indispensables, alors que tout prouve désormais qu’ils sont, précisément, dispensables. La mort des gens est également l’occasion de libérer le démon de l’émotion, qui trouve là matière à festoyer – puisqu’en pleurant des morts c’est sur sa propre mortalité qu’on se lamente, en espérant que notre peine nous sera rétribuée en hommages dignes de ce nom quand notre tour viendra. Bien sûr, il y a la peine sincère, mais celle-ci, parce qu'indicible, ne saurait s’épanouir que dans le silence et l’intime (c’est un autre sujet…).

En revanche, on peut se montrer sceptique, voire critique, devant l’orchestration imposée à ces morts. Cherche-t-on à excéder leurs dépouilles en outrant leurs funérailles ? A profiter du consensus que semble autoriser le deuil, lequel aurait pour vocation d’effacer la disparité des appréciations ? En les donnant en pâture médiatique, que cherche-t-on à faire ? « On » – l’Etat, en l’occurrence, et plus précisément le gouvernement, le président, même, devenu embaumeur – tente de faire passer un engouement collectif, entretenu depuis des années par la publicité, l’industrie du divertissement et les médias mondains, pour une conscience populaire, laquelle est censée redonner vigueur à la figure du peuple, là où on sait il n’y a qu’un effet de population. L’injonction au chagrin fantasmé, tel que l’initient ceux qui par ailleurs refluent les migrants et humilient les démunis, se voudrait cathartique, car dans la vaste communion télégénique, ce qui est visé, c’est la captation d’une potentialité communiante, la transformation d’un culte ou d’une admiration manipulé en signe d’unité nationale.

Le gouvernement « laisse » les gens s’amasser, défiler, partager – en fait, il les "invite" à le faire – et ce afin que tous puissent confirmer qu'il a su « rassembler » autant que le défunt. Ce fantasme du rassemblement est d’autant mieux servi qu’il porte son dévolu sur des figures à la fois abstraites – l’écrivain, le chanteur, chacun étant censé représenter respectivement la langue (littéraire) et la musique (populaire) – et des individualités concrètes – deux personnages médiatiques, ayant joué et assumé leur propre rôle au risque d’une caricature qui finalement s'est révélée profitable à tous les niveaux, en ce qu’elle les rendait plus identifiables.

« L’écrivain préféré des Français », a-t-on pu lire concernant Jean d’Ormesson. « Une part de nous-mêmes », a-t-il été dit au sujet de Johnny Hallyday. L’incorporation du corps glorieux (du corps-people) dans le discours étatico-médiatique relève d’une liturgie qui surprend à peine. Hélas, en poussant la grandiloquence aux extrêmes qu’on a pu voir, en confondant « show » et « hommage » pour mieux tâter de "l'historique", il y a fort à penser qu’un risque a été pris dont on mesure mal les conséquences. Car cette gabegie funéraire va désormais faire jurisprudence. Qui décidera à présent que tel ou tel écrivain, tel ou tel chanteur (ou acteur, réalisateur, cuisinier, sportif, artiste…) aura droit ou non à une grand-messe de cette envergure ? Osera-t-on refuser aux prochains morts « populaires » une béatification aussi spéculaire ? Et si on la leur accorde, ne risque-t-on pas d’user, par la répétition du cérémoniel, la ferveur requise, le recueillement commandité ? Au dixième crayon déposé sur un cercueil, au onzième éloge stéréophonique, comment fera-t-on passer la pilule de la sincérité, de l’émotion ? 


La patrie se veut reconnaissante « aux » grands hommes. Elle aimerait aussi que cette reconnaissance, en établissant leur grandeur, opère comme un miroir et profite de l’aveuglément induit pour parler d’éblouissement. Jamais l’expression « dépouiller les urnes » n’a pris un sens aussi cynique.

jeudi 7 décembre 2017

William H. Gass (1924-2017)




L'écrivain américain William H. Gass est mort cette nuit, à l'âge de 93 ans. La collection Lot 49 avait été créée à l'origine afin de pouvoir accueillir la traduction de son grand roman Le Tunnel  paru en France il y a dix ans, en 2007. Ont été publiés par la suite Le musée de l'inhumanité (2015), ainsi que les recueils Sonate cartésienne (2009) et Regards (2017), dernier titre de la collection, tous deux traduits par son ami Marc Chénetier. 

"Ainsi donc, messieurs, aujourd'hui nous ne nous tenons pas sur le seuil du lendemain, comme vous pourriez l'imaginer, mais nous nous tenons où nous nous tenons toujours, à l'orée du passé, où nos esprits vont pénétrer comme des fantômes, comme Empédocle se jeta dans l'Etna." 
— William H. Gass, Le Tunnel, trad. Claro, éd. du cherche midi, coll. Lot 49

mercredi 6 décembre 2017

2007-2017. Dix ans de Clavier Cannibale

Juste pour vous dire que ceci est le 2017ème billet du Clavier Cannibale©, blog doux et compatissant à visée prophylactique commencé naïvement en juin 2007, il y a un peu plus de 10 ans, alors que je venais tout juste de décrocher mon brevet 50 mètres nage libre — puisque nous sommes en 2017 et que, figurez-vous, c'est comme ça, mais il se trouve que 2017 - 2007 = 10. Les chiffres, contrairement aux lettres, sont formels. Donc:

Merci à tous ceux et à toutes celles qui suivent ce blog, se ruinent en livres, se marrent parfois.
Merci aux éditeurs, surtout les plus discrets, qui m'envoient (parfois) des livres.
Merci aux lecteurs et aux lectrices qui prennent la peine de me conseiller d'autres lectures.
Merci aux libraires qui me suivent et vont jusqu'à me le dire.
Merci aux ami.e.s qui me lisent se fendent parfois d'un petit retour.

Sur ce, je laisse le soin à John Lennon (c'est un des quatre membres du célèbre groupe de rock anglais The Beatles) de vous indiquer comment fêter dignement cet anniversaire…

(et pour une fois je crois n'avoir fait ni fautes ni coquilles…)




Traite des morts et charcuterie

On se demande parfois à quoi riment les morts. A peine disparu, voilà que Jean d'Ormesson sert de podium-paillasson à Nicolas Sarkozy qui, profitant de l'aubaine d'un d'hommage à chaud, se goberge de ce que l'écrivain académicien, 
"grand ami des femmes, n'a pas hésité à s'insurger contre cette idée folle qui consistait à vouloir charcuter le Français [sic] sous prétexte d'égalitarisme et il aura livré son dernier combat en défendant la langue de Molière contre la revanche des Précieuses Ridicules."
En quelques lignes, le blougiboulga se déchaîne: défense contre revanche, insurrection contre folie, combat contre charcuterie, Molière contre ses propres personnages… Et la langue confondue avec le citoyen par voie de "capitalisation". Mais surtout, ces quelques lignes prouvent une fois de plus, si besoin est, l'incurie du petit Nicolas. Car il semble confondre, dans un même mépris, "précieuses ridicules" et "femmes savantes". En effet, dans la pièce de Molière à laquelle fait allusion ce lecteur distrait du Lagarde et Michard qu'est Sarkozy, les "précieuses" sont avant tout des pédantes qui rêvent d'idylles galantes, et ne veulent pas entendre parler des petits maîtres que cherche à leur refourguer leur père. On sent bien que Sarko pensait aux "femmes savantes", mais là encore la référence aurait été aussi peu pertinente, et surtout trop risquée. 

Bref, à vouloir étaler la molle gelée de sa culture, l'ami de Kadhafi fait à son insu assaut de pédanterie. Et maintenant que son ami chanteur célèbre est mort lui aussi, on se demande ce qu'il va bien pouvoir nous sortir? On attend avec impatience son analyse du fameux "Quand c'est moi qui dis non / Quand c'est toi qui dis oui"…

mardi 5 décembre 2017

Des nouvelles d'Albertine

Au cas où vous l'ignoreriez, s'il y a un bien un site de libraire à consulter régulièrement, c'est celui d'Emmanuel Requette, qui pilote la librairie Ptyx à Bruxelles. J'y trouve souvent des pistes (d'achats de livre, d'angles de lecture), et également, comme en ce début décembre, une recension de ma dernière traduction en date, Atelier Albertine, d'Anne Carson (dont la critique, pardon, dont la presse qui parle des livres se contrefiche royalement, par ailleurs, mais passons, c'est un autre débat, qui fort heureusement n'en est même plus un, paix à son âme, je veux dire l'âme du débat, bien sûr).
Voici donc quelques lignes claires et pertinentes sur ce qu'a fait Carson dans ce petit livre consacré au personnage de Proust, et ma foi, ça fait plaisir :

"Anne Carson s’intéresse bien ici à Albertine, le personnage de la Recherche. Le nombre de fois où son nom est cité dans le roman. Le nombre de pages où elle est présente. Son lesbianisme. Son rapport au mensonge. La possibilité que son personnage, par la grâce du procédé de transposition, ait été l’occasion pour l’auteur d’inscrire dans l’oeuvre Alfred Agostinelli, l’amant décédé dans un accident d’avion. Mais aussi, au fur et à mesure même que Anne Carson parait s’approcher au plus près du personnage d’Albertine, et donc du roman de Proust, elle parait également s’en éloigner. Comme si la rigueur pointilliste de son analyse nourrissait quelque chose de tout à fait autre. Comme s’il ne s’agissait in fine, par l’entremise de la lecture scrupuleuse d’un de ses personnages, que de sortir de l’oeuvre, la parasiter. Comme si lire, dans toute l’acception la plus précise du terme, était précisément cela : parasiter. Comme si Albertine devenait la métaphore/métonymie d’une oeuvre, que l’oeuvre devenait la métaphore/métonymie de quelque chose d’autre. On ne sait trop quoi. On sait juste que c’est beau." (Emmanuel Requette)
Il y aurait fort à dire sur cette notion de lecture comme opération de parasitage. Prenez donc quelques copies doubles et une brassée de stylo, et surtout, prenez votre temps: il ne sera jamais perdu si vous écrivez.
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Anne Carson, Atelier Albertine, un personnage de Proust, 2017, Le Seuil, trad. Claro.

mercredi 29 novembre 2017

Pense-bête pour futurs écrivains


1. Etes-vous en train d'écrire en cet instant? Non? Mais c'est quoi votre problème?
2. Tout le monde passe une meilleure journée que vous. TOUT LE MONDE. Acceptez-le.
3. Eh, vous savez quoi? Neil Gaiman a déjà eu cette idée il y a quinze ans.
4. Les gens adorent signaler les fautes de grammaire et les coquilles. Non, sérieusement, ils ADORENT ça. C'est bizarre.
5. Votre chèque n'est sans doute pas arrivé, même si on vous a dit qu'il l'était.
6. Ouais, allez-y. Couchez-vous tôt. Parce qu'une bande d'elfes magiques va finir votre travail pendant votre sommeil.
7. Ne suivez pas vos rêves. Vos rêves sont lents et faibles. Ce sont eux qui devraient vous suivre. S'ils ne le font pas, laissez-les derrière vous. Ce sont des losers.

mardi 28 novembre 2017

Croire en connaître un rayon


Petite visite au Auchan de la porte de Bagnolet, avec bref moment d'égarement au rayon librairie. Bon, on n'a pas trouvé le Rayon Cynique ni le Rayon Viril, c'est déjà ça…

lundi 27 novembre 2017

Les encombrés de la vie: la ritournelle de Perrine Le Querrec

Quand on lit dans certaines critiques du dernier livre d'Anne Garreta, Dans l'béton, que l'auteure "tord" la langue, la fait "trembler", tout ça parce qu'elle élide quelques articles, la joue phonétique en mode Zazie et tripote un argot de série noire, on a envie de dire, allez voir ailleurs, allez voir du côté de Perrine Le Querrec, et après, si vous le voulez bien, on reparlera torsion de la langue. Laissons donc tomber l'béton mou du roman précité et plongeons plutôt dans La ritournelle, le dernier livre paru de Perrine Le Querrec (bon, il est publié par  les éditions Lunatique, pas chez Grasset, c'est peut-être pour ça que vous en entendrez moins parler – dingue, non?).

La Ritournelle, c'est un lieu et quelques corps, un lieu-maison où Eugen, le fils, entasse, entasse, ou plutôt continue d'entasser, puisque c'était là l'activité première de la mère délirante-dévorante, Suzanne, et depuis Eugen s'enterre et survit en taupe dans l'accumulation, faisant de sa demeure un corps-décharge, mais organisé, les objets-organes étoffant l'effrayant vide matriciel qui lui a été légué. Pour l'auteure, il s'agit donc de faire entrer dans la phrase ce surplus effrayant, ainsi que la conscience syllogomaniaque qui s'y meut plus ou moins aisément. La phrase devient la pathologie décrite, elle aussi enfle, déborde, bascule, mais elle épouse l'innommable de tous ses nerfs sympathiques. Ici, on ne dit pas, on ne raconte pas, c'est la matière affalée qui parle au moyen de la syntaxe:
"Comme les trous du corps sont étranges et le vent froid qui s'y engouffre, frissonne Eugen en quête de plusieurs couvertures à ajouter pour boucher les trous, grands et petits, qui apparaissent disparaissent envahissent. Eugen grelotte se plie plus petit au fond des couvertures les pouces dans les trous. Au creux aveugle des couvertures, sourd, sorte de malacostraca plus loin à la recherche d'un endroit sourd et aveugle vers le centre d'une terre inconnue, un noyau chaud, toutes pinces en avant la tête soudée au thorax à réduire les couvertures en sable, la suée en eau."
Enfant-crabe, enfant-crevette, Eugen s'obstine à s'enfouir, et quand il court, c'est à l'intérieur de lui-même, pour mieux se cacher tout en rêvant secrètement d'être découvert, à la différence de Georgia, sa sœur, éprise de rose et d'assauts charnels, qui lui rend régulièrement visite, en souvenir de leur enfance confite dans la folie maternelle. Il y a le père, aussi, et Roma la Naine, qui tapine. Mais on n'est pas au cirque, la langue ne joue pas ici les caniches savants. Chez Perrine Le Querrec, où l'écarté a droit à la parole et à l'espace, où le révulsé de la société peut participer à la "parade magique", la langue ne recule jamais, elle s'enfonce, elle froisse, fore, et ce littéralement, en bordure d'un monde à part que l'auteure appelle dans ce texte "Certitude", et où s'intégrer n'est plus de mise. La langue prend en charge tous les débords, et sait dire le trauma d'une enfance défigurante:
"C'est ainsi que s'effondrent les animaux subitement à quatre pattes Eugen à genoux sur le sol de l'abattoir, Suzanne crache des nuages de phalènes blanches, des morts minuscules des morts immenses les unes nourrissant les autres au nez et à la barbe de l'enfant crevant de faims multiples."
Texte tout en concrétions et sidérations,  La Ritournelle brasse l'animal et le végétal, l'humain et le minéral dans une même dynamique, avec une obstination dans la scansion entrant en écho avec le travail de Guyotat. C'est le quinzième livre publié de Perrine Le Querrec depuis 2011, et on s'en veut d'être passé à côté de cette œuvre souterraine et puissante. Promis, on va se rattraper. Prochaine étape: Jeanne l'étang, paru en 2013.

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Perrine Le Querrec, La Ritournelle, Lunatique, 2017, 12 €

Note: Les éditions Lunatique ont un site. Autre ouvrage publié récemment par le même éditeur: L'heure du poltron, un recueil de nouvelles de Marie Frering dont je vous parlerai également bientôt, ailleurs.

vendredi 24 novembre 2017

Le paradis des lieux communs

Ah les bons romans, c'est pas ce qui manque! ils sont légion, les bons romans, je veux dire les romans qui ont tout bon ou presque, à croire qu'ils reviennent du marché aux romans, tranquillement chargés d'une intrigue fruitée, d'un paquet de métaphores bien fraîches, avec, offert par le commerçant, tout un lot d'échantillons de phrases à utiliser dans les trois mois. Des romans honnêtes, capables de dépasser les trois cents pages tellement y a de choses à dire, tous publiés par des maisons honnêtes qui les diffusent avec encore plus de conviction qu'un aérosol. Des romans qui semblent avoir été écrits pour former des piles tant ils fonctionnent au poids des mots qu'ils accumulent sur leurs pages comme s'il n'y avait que ça à faire, bah, c'est l'hiver. 

Prenez Comment vivre en héros ?, de Fabrice Humbert. Un bon roman, de toute évidence, on sent l'auteur à l'aise avec son histoire, qui est une bonne histoire, qui se raconte d'elle-même, comme si on promenait un miroir (avec un cadre pas trop cheap) au-dessus de l'histoire, avec ses personnages, de bons personnages, dotés d'une hauteur de couleur correcte, et d'un pack Libre-Arbitre©. Dans le cas de Comment vivre en héros ?, c'est plutôt bien fait – d'ailleurs, on a l'impression parfois que le "plutôt bien" est un genre littéraire à part entière, il devrait avoir un rayon consacré au "plutôt bien" dans les librairies, juste à côté du rayon "franchement correct", mais au final, eh bien, on pourrait tous les ranger dans le carton "à quoi bon". Dans le purgatoire des lieux communs.

Donc, c'est plutôt "bien", Comment vivre en héros ?, c'est l'histoire d'un gosse qui fait de la boxe (description, considération), sans grande conviction (état d'esprit, état d'âme), puis un jour se trouve lâche (situation, action), finalement il deviendra prof (comme l'auteur), mais le passé (les premières pages) le rattrape (les pages d'après). On lit sans avoir l'impression de lire, juste de dérouler un ruban qui pourrait durer des kilomètres, qui n'adhère à rien, et on se dit c'est donc ça un "bon roman"?, quelque chose comme le fils un peu ébouriffé du roman bourgeois, mais avec quasiment les mêmes fringues, la même allure, juste des jouets différents. On se demande : comment vivre en bon roman? Alors on lit de plus près, même s'il n'y a ici qu'une surface, et on voit toutes ces petites choses qui assurent la lisibilité, on voit l'émotion manufacturé ("une vague de peur submergea l'adolescent"), on voit le sentiment manufacturé ("cette honte [était] comme une tache indélébile"), on voit la femme manufacturée ("des taches de rousseur délicieuses", "l'attache de ses chevilles, qu'il trouvait d'un érotisme subtil"), et de nouveaux l'émotion manufacturée ("Ses sentiments le submergeaient, il sentait en lui un immense océans d'émotions" – il a été marin ou quoi, Humbert?). Il y a aussi du sexe, attention éloignez les adultes et les dents :
"Et alors ils s'embrassèrent, sans savoir trop comment, leurs lèvres soudain jointes […] deux lèvres qui embrassaient les siennes." (p.29)
Et puis il y a tous ces petits coquillages achetés sur catalogue qui décorent la plage de la phrase: le "silence effaré" le "brouhaha général", un type qui "entre en trombe dans la salle", et bien sûr "l'aplomb" est "déconcertant", bien sûr "l'air" est "désapprobateur", bien sûr la "dignité" est "offusquée", bien sûr le "sourire" est un "sourire d'encouragement", et toujours ce trop aquatique: la "mer d'indifférence" d'une classe d'élèves, mais aussi "la mer noire des banlieues". Parfois, ça cale:
"Tristan ne savait pas quoi répondre. […] il avait tellement honte qu'il ne savait quoi dire. Il n'y avait pas de mots."
Heureusement c'est reparti: "impulsion subite", "étrange appréhension", "quiétude rassurante", "yeux voluptueux" (la propriétaire desdits yeux est libanaise…), "baiser langoureux", "air désapprobateur", "grognement sourd". Collier de nouilles, j'ai envie de dire. Heureusement il y a la météo:
"Il faisait encore frais en ce mois d'avril mais le soleil brillait avec éclat de jour-là". 
Voilà, c'est ça, un bon roman, quelque chose qui prend les mots comme ils viennent, avec en laisse leur adjectif familier, et pour le reste, si on a un peu d'idées, ça va tout seul, ça se passe bien, ça passe bien. Ça semble résister à tout, un peu comme un des personnages, une dénommée Séverine, dont on nous précise heureusement:
"[…] elle avait épuisé tous les clichés et elle avait succombé à certains […]."
Pour une fois, c'est le roman qui ne sort pas indemne de sa lecture. Ça change, tiens.

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Fabrice Humbert, Comment vivre en héros ?, Gallimard, 21,50 €

mercredi 22 novembre 2017

Food Porn Proust : déplacer l'esprit

Vous le savez peut-être, ou votre petit doigt vous l'aura susurré, mais on vient paraît-il d'exhumer un inédit de Proust, grâce à une certaine Kathryn Salmann-Bagels, l'universitaire américaine qui l'aurait déniché dans le fonds Kolb-Proust de l'université d'Illinois, à Urbana-Champaign. La particularité de cet inédit serait d'être une description minutieuse, sur près de soixante pages, de la pratique dite onaniste. (Bon, à la fois, l'info n'existe que dans un article signé Edouard Launet, et on n'en trouve aucune mention ailleurs sur internet, donc tout ça est, si je puis dire, à prendre avec des pincettes…) Mais est-il besoin de découvrir ou d'inventer un texte érotique signé Proust? Ce texte, n'existe-t-il pas, plus ardent que jamais, à peine dissimulé dans le fameux passage de la madeleine? Relisez-le en imaginant d'autres douceurs qu'un petit gâteau lorrain en forme de coquillage, et peut-être sentirez-vous opérer l'humide magie:

"[…] je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s'élever, quelque chose qu'on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c'est, mais cela monte lentement; j'éprouve la résistance et j'entends la rumeur des distances traversées." (Du côté de chez Swann)

Il est possible que relire ce passage sous un angle érotique soit la preuve d'un esprit déplacé, mais la lecture de La Recherche ne favorise-t-elle pas, par excellence, les déplacements de l'esprit?

mardi 14 novembre 2017

Bussi: Demandez le menu dégustatoire !

Je ne suis pas certain d'être libre le 6 décembre, même si la perspective de me rendre au 93/97 rue de Bernières à Caen pour aller voir Michel Bussi est assez excitante en soi. En revanche, je trouve le menu assez étrange. Commencer par un plateau d'interview, c'est moyennement ragoûtant. Mais continuer par un "apéritif déjeunatoire"…? Ce "déjeunatoire" me laisse perplexe. Déjà, dînatoire ne m'a jamais trop emballé, mais là… Par ailleurs, bous noterez que l'apéro est trois fois plus grand que le plateau. Que faire? comme disait Lénine…

lundi 13 novembre 2017

A parole donnée…

Les murs, base de données? Jamais le substantif "données" n'aura aussi bien convenu, car ce sont bel et bien des "paroles données" qu'affichent les murs et autres supports urbains. On peut bien entendu remonter à l'âge des cavernes, mais dans le cas qui nous intéresse, l'âge des pavés suffira, et c'est donc à partir de 1968 qu'Yves Pagès entame son patient (quoique fiévreux) recensement des graffiti, ou plutôt de ce qu'il nomme des "aphorismes urbains" dans Tiens, ils ont repeint ! (éd. La Découverte). Mai 68, pourtant, n'est ici qu'un prélude, et tout l'intérêt de la monumentale compilation que nous livre l'auteur consiste à s'aventurer dans l'après-68, en des lieux très divers, et ce jusqu'à notre jour d'hui le plus récent. Il s'agit donc, pour l'auteur de Petites natures mortes au travail, de
"faire le lien entre le renouveau du graffitisme contemporain et l'effervescence scripturale des seventies, mettre au jour une continuité, fût-elle en pointillé."
Loin d'être une énième anthologie des murs bavards, 50 d'aphorismes urbains de 1968 à nos jours, de par son amplitude historique et géographique, peut se lire tour à tour comme le grand récit fragmentaire de la contestation, les métamorphoses des rhétoriques à l'arrache, les traces inspirées d'un désir d'émancipation, les échos du street-art naissant… Non pas un "mental mapping", mais plutôt une "caisse de dissonance", comme le rappelle Pagès dans le texte qui clôt le volume, texte intitulé "Quand le langage passe à l'acte".

Impossible de procéder à une classification (thématique, orthographique, grammaticale, séditieuse…) de ces milliers de "phrases" inscrites, souvent de façon éphémère, sur les murs du monde. Le lecteur, cependant, y trouvera la confirmation d'une langue capable d'exister également de façon instinctive,  impulsive, et ce dans une perpétuelle oscillation entre le potache et le philosophique, et se jouer sans cesse des modes d'injonction (l'ordre se mâtine d'absurde ou s'entache de paradoxe pour gagner en subtilité), lorgner du côté du dénuement ou au contraire fricoter avec le baroque. Bien que souvent gravé dans l'instant, ces inscriptions du quotidien échappent souvent à l'anecdotique en ce qu'elles font la part belle à l'humour, l'ironie, l'insolence.

L'anonymat libérateur de ces aphorismes fait que le lecteur de ces aphorismes devient à son tout, le temps fulgurant de leur lecture, leur auteur putatif. Ici, lire et écrire s'épousent comme dans un jeu de buvard voleur. Non seulement le cadavre est exquis mais il est contagieux. A chacun de se trouver sa devise précaire (au sens social) dans ces intempestifs analectes;
Ceci n'est pas une rue / J'ai vos dents / Nous étions tranquilles et plouf / Qui c'est caddie? / L'homme descend du songe / Occupe-toi de tes enfers / Le fil du rasoir est bien étroit / recherche sur les lèvres / Le sang coule depuis toujours / Pestacle = Crève / Au moins bonjour / le vrai est un moment du feu / RSA pride / bic et nunc / avoir le premier geste, pas le dernier mot — 
"La demeure du chaos n'a pas besoin de permis de construire", ainsi qu'on pouvait le lire le 3 janvier 2008 sur un mur de Saint-Romain-au-Mont-d'Or (Rhônes-Alpes). On aurait du mal à trouver plus bel exergue au livre de Pagès. 

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Yves Pagès, Tiens, ils ont repeint! 50 ans d'aphorismes urbains de 1968 à nos jours (en complicité graphique avec  Philippe Bretelle), éd. La Découverte, 19 €

jeudi 9 novembre 2017

Pack Chevillard: L'offre qui allèche

Sachez-le, ce blog n'est pas uniquement un blog de critique littéraire sérieuse et documentée à base de métaphores filées et d'agacements folichons. Son but inavoué, et certain.e.s l'ont percé à jour depuis jolie croquette, consiste à ruiner méthodiquement et inlassablement les lecteurs et lectrices de livres écrits et imprimés, en agitant sous leur nez divers rectangles culturels dotés de pages, et en faisant tout pour qu'ils et elles ne puissent résister à l'incontrôlable pulsion d'achat et au dispendieux besoin d'acquisition, à seule fin de rassasier leur appétit de mots formés avec des lettres.

A ce jour, le Clavier Cannibale a déjà reçu 1 438 337 visites, et même si 97 % des personnes venues surfer sur ce blog l'ont fait pour des raisons absurdes (suite à des tags comme #oups, #fellation, ou #pignoufland), on peut supposer raisonnablement que nous avons réussi notre coup et que nombre d'entre vous ont dilapidé inconsidérément leurs économies dans l'achat de ces amis glabres qu'on appelle des livres.

Aussi allons-nous porter aujourd'hui le coup de grâce. En effet, après avoir poussé à l'achat de l'édition collector du Jérusalem d'Alan Moore (100 euros), qui est en passe d'être épuisée alors dépêchez-vous, nous relayons l'offre alléchante que proposent les éditions de l'Arbre Vengeur, à savoir l'intégrale de la grande saga de L'Autofictif d'Eric Chevillard, qui est le premier roman à traiter sans tabou de la sexualité de la grammaire et des mœurs déviantes de la syntaxe. Vous êtes pléthore à la suivre sur le site de Chevillard, légion à avoir acheté ses volumes de compilation au laser, et maintenant, vous allez virer les oursins qui pioncent dans vos poches et vous fendre d'un petit chèque pour acquérir le big black book. L'avantage: quand Noël sera là, vous serez fauchés, vous n'aurez donc pas à vous casser la tête pour dégoter in extremis des cadeaux pourris dont personne ne veut. Ne me remerciez pas, surtout. Donc:


CHEVILLARD, ON Y SOUSCRIT ARDEMMENT

Grande souscription pour recevoir chez vous, avant Noël, l’intégrale de l’Autofictif (L’Autofictif ultraconfidentiel) d’Eric Chevillard à paraître mi-janvier en un fort volume relié. Dix ans de séries de trois billets quotidiens, une aventure littéraire au long cours sans équivalent, que nous fêtons avec fierté en éditant cet ouvrage luxueux à tirage limité. Précédé d’une préface inédite de l’auteur, ce volume contient la dernière année qui ne sera pas éditée en volume séparé.
Pour le recevoir chez vous, orné d’une dédicace de l’auteur et pour certains d’un petit dessin, il vous suffit d’adresser un chèque d’un montant de 34 € (29 € le livre + 5 € de participation aux frais de port) en mentionnant le mail, les noms et adresses du destinataire (et en précisant bien qui en est le dédicataire), à l’adresse suivante : L’Arbre vengeur – 23, rue Binaud – 33300 Bordeaux. Date de fin de souscription : 10 décembre.
Ne tardez pas trop, l’auteur a le poignet fragile et ne dédicacera pas plus d’une centaine de volumes. Ceux-ci seront réservés par ordre d’arrivée des règlements. Besoin de précisions  ? Adressez un message à contact@arbre-vengeur.fr  Vous préférez faire un virement ? même adresse pour obtenir nos coordonnées bancaires.
(offre valable pour la France uniquement)

mardi 7 novembre 2017

Demarty Unlimited

La librairie Charybde recevra Pierre Demarty jeudi 9 novembre à partir de 19h30 pour évoquer son dernier livre, Le petit garçon sur la plage (éd. Verdier). Si vous l'avez déjà lu, vous serez ravi.e.s de rencontrer l'auteur, qui a écrit aussi deux autres livres (l'un à base de lave latine, l'autre potacho-immobilier) avec lesquels vous pourrez repartir (après les avoir achetés); si vous ne l'avez pas lu, même chose, mais avec trois livres au lieu de deux (sauf si vous déjà lu un de ses deux premiers livres, mais bon, ça s'offre aussi, les bouquins, pensez aux amis, et au libraire). Par ailleurs, sachez que Pierre Demarty est également un excellent traducteur, entre autres de Paul Harding (prix de la traduction Maurice-Edgar Coindreau) et de Vollmann (La tunique de glace), tous deux publiés en Lot49, renouant ainsi avec l'antique tradition de l'écrivain-traducteur, ce décadent dodo qu'aucun conquistador n'est encore parvenu à décimer.

Le petit garçon sur la plage, je le précise, n'est pas un ouvrage jeunesse ni un récit balnéaire. C'est une histoire de filiation tranchée (ou pas), d'abandon impossible, et si vous cherchez bien vous trouverez même, nichée entre les lignes, l'ombre de Scarlet Johansson, planant au-dessus de la dépouille d'un enfant turc. Improbable? Non: poignant. Nécessaire. On posera donc à l'auteur la question suivante: Pierre, peut-être qu'être père va de pair avec la perte? Allez, on s'entraîne.

Sachez que le livre de Pierre Demarty pèse 180 grammes. Ça vous changera du Alan Moore. Et en plus il est jaune, un peu comme le verdier, cet oiseau trapu au corps rondelet qui a le bord des primaires jaune vif.


L'adresse de la librairie Charybde : 129 rue de Charenton, 75012.

Le titre d'article (le plus pourri) sur le Goncourt et le Renaudot

Je ne sais pas qui fait les titres à Valeurs Actuelles, mais j'espère que c'est bien payé…

jeudi 2 novembre 2017

Bobin? Non, rien.

"Les livres sont des âmes, les librairies des points d'eau dans le désert du monde." 
– Christian Bobin.

Hum. Et la carte bleue, c'est le seau? Et le lecteur? Un touareg? On comprend rien, Christian. C'est sûrement beau, mais on comprend rien. Continue pas.

A chaque bord un peu plus lentement

© Masahisa Fukase
Il y a deux ans paraissait Louis sous terre, de Sereine Berlottier, livre dont j'avais parlé ici-même dans le Clavier Cannibale. Il y était question du peintre Louis Soutter, des formes griffées de ses toiles, de son destin reclus. L'auteur publie aujourd'hui Au bord, un texte d'une soixantaine de pages qui revisite l'élégie afin de la rendre poreuse, d'en chasser les alluvions plaintifs, et de mieux "cerner" la distance en devenir entre celui qui demeure et celui qui part – c'est dire toute l'importance ici du mot "bord", non pas limite mais presque chemin de ronde de l'être, à arpenter, en vigilance. 
Tu n'apparais nettement que de te l'éloignerNon pas ensemble mais bord à bord
C'est le distique, ici, qui prend souvent en charge la dernière approche, s'avance puis retient son geste, créant par la force de sa brièveté un souffle régulier, tantôt léger tantôt tension. Des notations, éparses, comme distillées, laissent entrevoir l'être en instance de disparition, sa bouche, ses cheveux,  sa "joue vivante", la peau du bras, blason du corps fané où réside/résiste encore l'être entier.

Le poème, l'au bord que devient le poème, se veut visite, récit de la visite mais aussi visite du récit, puisqu'il faut inventer la façon de dire l'adieu dans sa fragmentation, l'appréhender sans qu'il s'émiette.
tu meurs et je te dis autre chosemais quoi j'inventeou bien c'est seulement avec l'autre facede la même main pour s'atteindre
Il est question d'une "immobilité traversée", de la dérive à laquelle est vouée celle qui, néanmoins, "reste[s] jusqu'au bout" – et la phrase du poème, elle aussi, fait l'expérience de ce qui doit cesser, casser, elle aussi doit apprendre la séparation, se replier, faire ressort quitte à renoncer au bond, à ne dire plus que le suspens, la retenue. Bien sûr, l'apprentissage de la pudeur n'exclue pas le surgissement de la douleur, et le muscle du souvenir détient en lui la violence du regret.
midi l'épéeau fond de ton cœurje veux te pleurer à vif commesi tu avais encore àmourir de mort
Le "bord" qu'explore et respecte Sereine Berlottier, ce "au bord" qui dit à la fois la connaissance des gouffres et l'expérience des limites, n'est pas un seuil à franchir ni une barrière à contourner, c'est la réalité abstraite de cette distance qu'est le deuil lorsqu'il réunit encore deux corps. C'est dire combien est subtile l'approche de l'auteure, et combien son phrasé, qui s'efforce de faire à peine ployer la branche du vers, se nourrit d'envol. Et fait de la consolation un art.

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Sereine Berlottier, Au bord, éditions LansKine, 12 €
On peut aussi voir/entendre Au bord  dans le poème-vidéo réalisé par Sébastien Rongier.

mardi 31 octobre 2017

La nuance, une invention masculine

L'affaire Tariq Ramadan n'en finit pas de délier les langues, mais pas nécessairement les cerveaux. On a ainsi pu lire dans la presse ce témoignage de Bernard Godard, ancien fonctionnaire des RG, et expert de l'Islam. Ça se passe de commentaire, à défaut de coups de pied dans le cul…


samedi 28 octobre 2017

Les auteurs-artistes finalement entendus

On n'avait rien compris. On trouvait injuste cette hausse de la CSG qui allait diminuer notre pouvoir d'achat. Quand soudain, ça a fait tilt! Mais bien sûr! Le gouvernement, épris de culture, n'agissait pas à l'aveugle ni inconsidérément. Il cherchait à nous envoyer un message, confiant dans notre capacité à entendre l'inaudible, à voir l'invisible, à palper l'intangible. Oui, nous autres, auteurs-artistes, allons tirer profit de cette baisse de notre pouvoir d'achat! Qu'avons-nous besoin d'acquérir, de posséder, d'avoir, nous qui sommes entièrement voués à l'être? Moins nous pourrons acquérir, plus nous créerons. C'est d'une simplicité biblique. Après tout, nous ne sommes pas des acteurs sociaux, mais des saltimbanques marginaux. Pourtant, Dieu sait si on a essayé de s'intégrer, d'être bobo, de mettre un pied dans la mode ou la pub, d'écrire des scénarios, de devenir donneur d'opinions, de piger, de performer comme des pingouins, de réciter en publique façon cigale électrique. Mais le gouvernement nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. Il sait qu'en nous épargnant des allocations chômages il nous évite le triste destin du chômeur. Contribuez socialement et généralement à la baisse de votre pouvoir d'achat, nous dit-il, et vous en sortirez grandis!
    Merci, donc, Macron et consorts, de nous avoir remis à notre place, sur ce confortable strapontin en bout de rangée. Heureusement, on nous promet des compensations, des petits gestes. Une petite résidence par ci, un petit prix littéraire par là. Francfort nous fête, la médiathèque de Poulignac-les-Soublettes nous invite. Oui, à nous la reconnaissance, les lauriers, avec le thym, va, tout s'en va. Qui sait? Peut-être finirons-nous par convaincre notre épicier de nous filer des raviolis en échange d'un sonnet ou d'un chapitre, façon Picasso ? Un pouvoir d'achat? Pour quoi faire? Pour acheter du pouvoir? Pas notre genre.
    Alors pourquoi nous plaindre? Nous touchons quand même parfois jusqu'à deux mille euros pour un livre qui nous a pris deux ans de travail. Nous percevons dix pour cent sur les ventes d'un livre qui ne se vend pas et deux pour cent sur une traduction qui passe inaperçue. Nous cotisons pour une retraite somptueuse qui nous permettra enfin de travailler au noir. Non, franchement, tout ça est pour le mieux. On est même prêt à payer un ISF spécial – un impôt sur le sens de la farce. C'est pour dire. 

vendredi 27 octobre 2017

Le doigt d'honneur du gouvernement aux auteurs-artistes

Quand Sabine Rubin (LFI) propose un amendement demandant à ce que la catégorie des auteurs-artistes ne subissent pas la hausse de la CSG, puisque celle-ci n'est pas compensée par une baisse des cotisations sociales, l'hémicycle se prélasse dans un somptueux mépris, et la voix froide du rapporteur lâche un "avis défavorable" sans appel. L'amendement est rejeté purement et simplement. Après tout, ces "auteurs-artistes" ne contribuant pas et ne bénéficient pas des allocations chômages, on ne peut pas dire qu'ils existent socialement parlant, non? Et puis, ils ont choisi de créer, hein, personne ne les a forcés…
A défaut du président Macron, peut-être que la ministre de la Culture, Madame Françoise Nyssen, pourrait-elle expliquer aux auteurs-artistes en quoi ce mépris et cette indifférence sont des preuves de l'importance soi-disant accordée par le gouvernement à la culture. Mais peut-être sommes-nous sourds, et n'entendons pas que l'expression "en marche" sous-entend le verbe "piétiner"?

Ecriture inclusive: quand tonnent les tricornes

Il n’est pas question ici d’aborder la question de l’écriture inclusive, mais plutôt de s’interroger sur la réaction « solennelle » des membres de l’Académie française, lesquels viennent de publier un communiqué, ou plutôt une « déclaration », afin de faire savoir tout le mal qu’ils (ou elles ?) pensaient de ladite écriture inclusive. On ne s’attardera pas sur les raisons invoquées pour mettre en garde contre son application. En revanche, on notera deux points intéressants. Tout d’abord, nos éclairé.es académicien.nes, bien qu’éclairé.es, « voient mal l’objectif poursuivi », et comment cet objectif – non précisé dans leur déclaration – pourrait faciliter l’apprentissage du français. En outre, on notera que dans leur texte on ne trouve à aucun moment un seul terme évoquant, même de façon purement lexicale ou périphérique, la question de l’égalité hommes/femmes. Pas une seule fois les mots égalité, parité, femme, féministe, genre, domination linguistique… Non, l’écriture inclusive dont il est fait ici mention semble se heurter à une pensée éminemment exclusive. La seule problématique envisagée par l’Académie est celle de l’acquisition d’une langue – comme si la langue était un bien, un produit – et de son usage – comme si etc. L’écriture inclusive est considérée comme cause d'un « redoublement de complexité » – ce qui au final servirait d’autres langues (l’anglais de Shakespeare ?) qui, n’ayant pas de problème de genre identique, en profiteront « pour prévaloir sur la planète ». My tailor is a bitch, quoi.

Aveuglement, déni, paranoïa, étroitesse d’esprit ? Rien de tout cela. L’inquiétude des Académiciens est réelle, immense : selon eux (elles ?) la langue française est « en péril mortel ». Mortel ?  Mortel, comme dans coup mortel ? comme dans violence conjugale ? comme dans viol ? Non, mortel comme dans ouh-là-la. Peu importe les raisons qui motivent l’émergence ou l’application de l’écriture inclusive. Peu importe que la langue, creuset de conscience, véhicule en son sein même le patron de la domination masculine. Non, le péril est mortel. La langue, aussi, donc. Une goutte de féminin et voilà l’océan linguistique pollué ! La langue serait alors « désunie ». Comme scindée. Fendue ? L’Académie rappelle par ailleurs sa mission : codifier les innovations de la langue. Le Larousse définit ainsi le verbe « codifier » : normaliser. Mais ici, normaliser une innovation revient en fait à la refuser et la nier en bloc. Alerte Jument de Troie!


La langue inclusive n’a pas fini de faire débat. Elle a pour l’instant le mérite d’obliger les gardiens du temple à se positionner clairement. Où va-t-on, se demandent ces derniers (dernières ?) si l’usage ajoute à la langue « des formes secondes et altérées » ? Le féminin pluriel de ces termes résonne péniblement, et nul doute pour que certains hommes les femmes sont, ni plus ni moins, des « formes secondes et altérées ».