vendredi 31 janvier 2014

Gaspard Koenig: la graine et le boulet

Quand on traite les libraires, avec mépris et condescendance, de "pauvres petits libraires" – comme l'a fait Gaspard Koenig – en appelant qui plus est à leur suppression et à l'abrogation de la loi Lang, il faut s'attendre à un retour de bâton. Or, voyant, que le bâton revenait dans sa direction, voyant aussi que certains libraires lui promettaient de boycotter désormais ses livres, notre chevalier des lézardes des lettres a cru bon de remettre le couvert, s'étant senti, pour reprendre sa jolie expression, tel un "cerf" dans "une chasse à courre" (on appréciera le choix du cerf, plutôt que celui du lapin…). Et d'y aller d'un propos rassurant:
"Est-il besoin pourtant de préciser que, comme tous les lecteurs, j'apprécie et je fréquente les librairies ? Que, comme tous les auteurs, j'ai intérêt à ce que le secteur du livre prospère ? Que nous partageons tous le même objectif, la diffusion d'une culture de qualité, et pouvons discuter sans tabous des moyens de mieux le poursuivre?"
Est-il besoin, a-t-on envie d'ajouter, d'aligner ces extra-plates évidences? Cela dit, le ton reste inchangé. Koenig "fréquente les librairies", alors qu'il pourrait se contenter d'y aller ou d'y acheter des livres. Mais non, il les fréquente et les apprécie. On dirait qu'il parle de duchesses. Hélas, la réciproque n'est pas pour demain.
Quant au prix unique qu'il appelle à brader, Koenig ne nie pas qu'il existe des arguments en sa faveur. C'est trop de bonté. Ce type fréquente et apprécie aussi l'objectivité: good news. Mais comme il a déjà mis les pieds dans le plat, il faut qu'il noie son brouet libéral dans des citations de Diderot et Dickens (serait-il resté coincé à la lettre D ?) et nous fasse le coup des "corn laws" (!) comme si ces histoires de barrières douanières sur le commerce des grains pouvaient remplacer les stupidités qu'il a énoncées sur ces "pauvres petits libraires" qui selon lui palpent un tiers du montant du livre. Et vous savez quoi? Maintenant, Gaspard ne dit plus les "pauvres petits libraires", il dit: "nos libraires"… La tête se gondole, franchement.
Allez, Gaspard, ne perds plus de temps, écris un troisième article sur la question, lâche-toi, utilise l'expression "chers libraires courageux", vante le prix unique (même avec ses défauts, va…). Bref, consacre-toi pleinement à ce débat d'idées. Vas-y à fond. Tant pis, néglige ton œuvre littéraire ! Personne ne t'en fera le reproche, crois-moi.

Bruits de langue: si tu vas à Poitiers

La troisième édition des Bruits de langues, appellation donnée aux rencontres internationales d’écrivains en hommage à Bernard Noël, aura lieu la semaine prochaine à Poitiers, sous la houlette de Martin Rass: quatre jours de rencontres et de dialogues entre auteurs et  lecteurs, mais aussi des lectures, des performances, des tables-rondes, des ateliers, et tous les jours à partir de 14 h à l’UFR des Lettres et des langues ainsi que dans différents lieux de l’Université et de la ville de Poitiers (Maison des étudiants, La librairie La belle aventure, le bar PlanB, La librairie Gibert).
Une occasion de rencontrer et d'entendre la toujours passionnante Ilma Rakusa sur le thème "écrire dans une autre langue" (le lundi à 14h), en tandem avec Andréas Becker (lire, par exemple, son perturbant Effroyable à La Différence). Il y aura aussi les éditions Chandeigne et l'Escampette (là encore pour s'interroger sur la traduction), l'écrivain en exil Kossi Efoui, Lydie Salvayre, Jean-Charles Masséra, Didier Daeninckx, etc. Le programme, vaste et excitant, est consultable en pdf ici.
En exergue au programme, ces deux phrases de Bernard Noël qu'on se fera un plaisir de recopier cinq cent fois:
« L’écriture de recherche [...] ne travaille pas à l’écart de l’ordre social dans lequel nous vivons. Au lieu de le contester par le témoignage ou la description, c’est-à-dire par le sujet, elle l’attaque au niveau de la langue. »
Bernard Noël, Le Sens la sensure, 1996
***
« Dans un temps où le langage est pourri par un pouvoir qui le dévalorise au service de ses intérêts, la poésie doit se fortifier d’une hostilité qui la veut inutile au lieu de faire semblant de célébrer ce qui n’existe plus. »
Bernard Noël, « Qu’est-ce que la poésie », dans L’Espace du poème, 1998

L'apocalypse selon Gass


"Il se produisait alors […] une série de catastrophes. […] on voyait se lever une race de champions, de prédateurs d’humains : à savoir séismes, éruptions, tsunamis, tornades, typhons, ouragans, sécheresses – les sept félons. Déluges, vents, incendies, glissements de terrain. Les éléments classiques, mais furieux. Les océans se réchauffaient, le ciel s’enflammait, la calotte glaciaire fondait, les mers débordaient. Les Etats voyous, tels des gosses trucidant d’autres gosses à l’école primaire, se balançaient des bombes atomiques – à hydrogène – à neutrons. La vérole revenait, ou de la jungle africaine sortait un virus qui laissait perplexe. Bien que reptilienne uniquement par l’esprit, la maladie nous faisait perdre nos peaux comme des pythons et, les nerfs à nu, nous expirions dans une écume de bave rouge. Partout les marchés perdaient le contrôle tels des véhicules sur une piste de vitesse, heurtant le garde-fou puis percutant les autres voitures en projetant des parties d’eux-mêmes sur les spectateurs assis dans les gradins. Une fois l’argent devenu sans valeur – ultime religion reléguée – les masses se déchaînaient, race contre race, dieu contre dieu, acquits contre quêtes. Les insectes, endurcis par des générations de produits chimiques, dévoraient nos provisions, les herbes folles envahissaient nos champs, les fourmis rouges, les abeilles tueuses nous piquaient tandis que nous allions nous réfugier dans l’eau où, paniqués, nous nous noyions, notre orgueil semblable à une hostie trempée. Peste. Guerre. Famine. Un cataclysme d’un genre ou d’un autre – imminent – faisait des millions de migrants. Ratissant les routes. Ravageant les récoltes. Pillant les villages. Violant femmes et enfants. Il n’y avait ni campements de réfugiés, ni repas distribués par la Croix rouge, ni parachutages de denrées. Les déserts surgissaient aussi soudainement que des éruptions sur la peau. Seul le soleil les sentait suinter. Les eaux envahissaient ces terres nouvellement arides, comme invitées par la plage. Les incendies de forêts faisaient rage, comme des feux de mines, pendant des années, s’exprimant par bouffées, vomissant de la suie, noircissant la moindre feuille d’arbre avant même qu’elle se consume. Les volcans se réveillaient en série, les montagnes s’amenuisaient comme si elles étaient en sucre d’orge jusqu’à ce que les villes à leur pied succombent à la lave vorace et ressemblent, aux yeux d’éventuels survivants, à des bris de cacahuètes. Que les séismes secouent la terre, murmura fiévreusement le professeur Skizzen. Que les glaciers avancent tels des hors-bords, vociféra-t-il, menaçant un livre du poing. Ces convulsions étaient le signe que les parasites avaient vaincu leur hôte, que le mal avait bâfré tout son soûl ; on entendait alors sangloter le saint Esprit qui s’envolait ; on voyait suinter une dernière goutte de vie comme un maigre pissat après une gorgée de trop ; on sentait un frisson parcourir en profondeur cet univers de roches, d’eau, de glace et d’air, car la terre crevait enfin des suites de sa longue maladie, son moteur à court de carburant, son ciel privé de lumière, ses vents incapables de reprendre leur souffle, ses océans changés en acide pur ; nous nous retrouvions face à un monde décharné et sanguinolent, recrachant de la vapeur par toutes ses plaies ; nous l’entendions entrechoquer ses atomes tels des dés dans un gobelet avant de se répandre au hasard par une faille dans l’atmosphère, la nuit et le silence recueillant non son sang mais, c’est certain, sa cendre."
(extrait de Middle C, de William H. Gass, à paraître en janvier 2015
dans la collection Lot 49, trad. Claro)

jeudi 30 janvier 2014

Pas de rencontres, pas de traducteurs: Reed-off

Créées en 2011, notamment sous la houlette d'Olivier Mannoni et de Juliette Joste, les Rencontres de la Traduction, sises jusqu'ici Porte de Versailles au moment du Salon du Livre, avaient rencontré un grand succès en termes d'affluence et de curiosité. Mais cette année, il faudra se faire une raison, elles n'auront pas lieu, alors qu'elles s'apprêtaient à doubler la mise puisqu'elles devaient se dérouler sur deux jours, afin de multiplier les échanges, diversifier les approches, solliciter davantage d'intervenants, etc. Que s'est-il passé? What the f*** happened?
Eh bien il se trouve que Reed Expositions, filiale de Reed Exhibitions, premier organisateur de salons dans le monde, par ailleurs filiale de Reese Elsevier (7, 523 M€ de chiffres d'affaires…), a décidé que désormais, pour assister à ces rencontres, il faudrait payer. Genre 45 euros pour deux jours, et encore, si vous êtes membre de l'ATLF. Ça n'a pas du tout fait rire l'ATLF (l'association des traducteurs littéraires de France ) ni la SFT (la Société française des traducteurs), qui ont appelé au boycott. Les rencontres sont donc purement et simplement annulées.
Jusqu'ici, le le Salon du Livre assurait la réalisation de cette journée, dans un financement paritaire avec le Centre national du livre. Mais ça ne permettait pas, apparemment, d'arriver à un équilibre financier… 
On peut peut-être pallier cette déconvenue. Puisque Reed Expositions est soi-disant à l'origine de cette manifestation, ça veut dire que cette société s'intéresse sincèrement à la traduction, et donc à ses conditions de travail, à ses difficultés, etc. Je propose donc que l'affaire soit réglée de la sorte: les traducteurs paieront leur entrée… sous forme de feuillets traduits! Deux ou trois feuillets l'entrée, et le tour est joué. Reed pourra même publier l'intégralité de ces feuillets, ce qui donnera n'en doutons pas un ouvrage un peu atypique, voire carrément expérimental (mais inédit!). Et Reed Expo n'aura qu'à l'offrir à ses 440 salariés via le comité d'entreprise, pour Noël par exemple. L'offrir, ou le vendre…

mercredi 29 janvier 2014

Le choc noir du Rorschach, ou l'éclatante noirceur de Bégout

Les nouvelles qui forment L'accumulation primitive de la noirceur, de Bruce Bégout, sont un peu à l'image de cette cage métallique qui, dans le texte "Nothing Box", apparaît inexplicablement et à intervalles irréguliers au beau milieu de la chaussée, de dimensions toujours différentes, et contenant chaque fois un spécimen différent (ou carrément vide et prête à nous accueillir): à la fois infra-mystérieuses et obstinément concrètes, oscillant imperceptiblement entre l'énigmatique et le dispositif, ancrée dans un déjà-là qui ne cesse de dériver. On évitera de guetter, à la fin de chaque nouvelle, une chute quelconque. Bégout ne donne pas dans la pirouette – ou alors, en la rendant si nette qu'elle en devient opaque. Un écrivain reclus et adulé qui accorde enfin un entretien à deux de ces fans ? Ça se passera dans un centre commercial. Un type collectionne tout ce qui a trait à Klaus Schulze? Il se planque dans un bahut abandonné où sa fille prépare des décoctions. Un artiste du design dont on cherche à percer le secret? Regardez plutôt l'éclair qui zèbre le ciel. Un parking réservé aux cadres? Courez dans la jungle! Oui, car à chaque fois, Bégout décale les choses, comme quelqu'un qui modifierait l'emplacement de certains objets dans votre appartement pour voir si votre perception de la réalité est si résistante que ça. Une forme de magie catatonique, ni noire ni blanche, et loin d'être dénuée d'humour.
Pensez Borgès, Kafka, Villiers de l'Isle-Adam, mais pensez surtout déstabilisation. Ici, il est question d'affects et d'espace, de processus créatif et de dégradation, l'entropie bat la mesure et le monde est un laboratoire où des essais ont lieu, à l'insu de tous, si bien qu'on ne saurait dire qui est la souris et qui le laborantin. Ou alors: le laborantin est la souris. Ou pire: la souris est le labyrinthe… Dire que ces nouvelles sont piégées serait réducteur, et Bégout est bien trop généreux pour se contenter de jouer en démiurge avec son lecteur. Il offre décor, personnages, intrigue, il apporte les couleurs, les sons, les sensations – bon, d'accord, il a déjà commencé à pratiquer des déchirures, à fendre les cloisons, à arracher les tuyaux, but with élégance.
Son écriture, en apparence claire, articulée, semble avoir horreur du vide et chercher à articuler tout ce qui peut s'articuler, elle décrit, analyse, formule des hypothèses, confesse des lacunes, s'interroge, commente, conjecture, révise son jugement, mais derrière cette sollicitude se cache une méthode redoutable, qui consiste, entre deux tableaux vivants, à laisser passer des ombres noires, à gratter des lézardes. Décrivant la panthère apparue dans la fameuse cage, Bégout écrit:
"Son pelage ténébreux augurait d'une fin tragique comme l'aura des épileptiques, le choc noir du Rorschach."
Ou, à propos de la secrétaire du génial designer, il nous est précisé:
"D'autres pensent savoir qu'avant d'être son assistante, elle était infirmière dans une clinique de grands brûlés."
Comme il est noté également dans le génial "De l'instabilité émotionnelle des parkings": "Le voile d'impassibilité tomba." Car chez Bégout, quelle que soit la subtilité de l'analyse, la précision du trait (certaines formules sont au curare…), ce qui est traqué, au final, c'est autant notre faculté à épouser servilement les formes souveraines du milieu que ce petit dénominateur commun, résilient et retors, imprévisible et attendu, inévitable et muselé qu'est – gaffe! – la pulsion. Le monstre n'est plus dans le placard, là encore: le monstre est le placard. Et la pulsion est ce picotement dans la nuque qui nous permet, de temps en temps, de nous en rendre compte – et de sortir la hache. Chassez le primitif par la fenêtre, et il reviendra sous forme de vent.
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Bruce Bégout, L'accumulation primitive de la noirceur, éd. Allia, 15 €

mardi 28 janvier 2014

Paul Auster : en avoir ou pas

Le 16 janvier dernier, à la Morgan Library de New York, au cours d'une conversation avec Isaac Gewirtz, l'écrivain américain Paul Auster a découvert une catégorie particulière d'écrivains: les "boy writers". C'est en tout cas ainsi qu'il a présenté la chose:
"une catégorie qui, je crois, est… existe, et que j'appelle une boy's literature. Boy writers. Et Edgar Allan Poe est un boy writer de la même façon que Thomas Pynchon est un boy writer, de la même façon que Borges était un boy writer..."
Boy literature, vraiment? Boy writer? Diantre! Veut-il dire littérature pour garçons, ou faite par des garçons, ou plus vraisemblablement les deux? Oh, boy… Heureusement, Auster s'explique sur le sens à donner (prêter?) à cette expression:
"Par boy writer j'entends: quelqu'un de surexcité, qui prend vraiment son pied en faisant le malin, en s'adonnant à des énigmes, des jeux, des… et vous croyez entendre ces boys glousser dans leurs chambres quand ils écrivent une belle phrase [a good sentence], c'est pour eux une telle aventure. Et les boy writers sont ceux que vous lisez, et vous comprenez pourquoi vous aimez à ce point la littérature."
Quelle drôle de perception de la littérature! Les grands écrivains considérés comme des petits gars malins, hyper excités par les phrases qu'ils forgent dans l'intimité un peu bordélique de leur chambrée, tels des garnements expérimentant avec leur boîte de parfait petit chimiste… Une vision "bleu" de la littérature, un truc de mecs, quoi. Oui, parce qu'écrire des phrases épatantes, ça réveille en vous le petit gars débrouillard. Jouer avec la langue, c'est pas un truc de filles, apparemment.
Comment traduire, alors, ce "boy writers"? Les écrivains couillus? Non, ça fait trop Hemingway. les écrivains-mecs ? Bof-bof. Les petits gars littéraires? Non, décidément, ça ne marche pas non plus. D'ailleurs, pour tout dire, on n'a pas vraiment envie de traduire cette expression. On préfère la laisser à Paul Auster, en l'état. Brave garçon, va.


Oh (faire l'oignon)

                                oh
faire l'oignon est un périple
on peut aussi réciter et tout effacer
l'œuf sucé sourit par son trou pipé
bienvenue petite cicatrice

convenons pied d’argile pied d’airain
que le compte à rebours a déjà commencé
— un accident est si vite arrivé

lundi 27 janvier 2014

Jour de couleuvre

J'invite très cordialement toutes les personnes ayant participé à la manif "Jour de colère" – cette sauterie soi-disant anti-Hollande orchestrée par les anti-mariage gay et autres recycleurs d'idéologie brune – à s'asseoir cinq ou six heures devant un papier et un crayon et à rédiger un commentaire composé de ce poème des morts qu'est le Dies Irae, dont vous trouverez plus bas une traduction-adaptation due à Jean de La Fontaine.
Dans un premier temps, vous essaierez de démontrer en quoi votre absence totale de réflexion ne légitime même pas le Jugement dernier, puis vous tenterez d'expliquer en quoi vos slogans antisémites sont pertinents alors qu'on honore les morts d'Auschwitz, près de soixante-dix ans après la libération du camp. Enfin, en conclusion, vous analyserez le mot "miséricorde" et expliquerez pourquoi à votre avis vous risquez d'en avoir sacrément besoin si vous continuez dans cette voie-là…

Dieu détruira le siecle au jour de sa fureur.
Un vaste embrasement sera l’avant-coureur,
Des suites du peché long & juste salaire.
Le feu ravagera l’Univers à son tour.
Terre & Cieux passeront, & ce tems de colere
Pour la dernière fois fera naître le jour.
Cette dernière Aurore éveillera les Morts.
L’Ange rassemblera les débris de nos corps ;
Il les ira citer au fond de leur asile.
Au bruit de la trompette en tous lieux dispersé
Toute gent accourra. David & la Sibille.
On prevû ce grand jour, & nous l’ont annoncé.
De quel frémissement nous nous verrons saisis !
Qui se croira pour lors du nombre des choisis ?
Le registre des cœurs, une exacte balance
Paroîtront aux côtez d’un Juge rigoureux.
Les tombeaux s’ouvriront, & leur triste silence
Aura bien-tôt fait place aux cris des malheureux.

Rouaud, la mort du roman et l'avenir des chats

Quand Jean Rouaud s'exprime sur la littérature, on est tout ouïes, un peu comme un saumon qui découvrirait des panneaux de signalisation le long de sa rivière, lui expliquant comment remonter le courant dans le bon sens. Mais il faut le comprendre, Rouaud. Car quand il décide d'entrer en littérature, un peu comme on passe le seuil d'une mercerie, il découvre que le terrain est miné:
"[…] les années 1960 et 1970 ont radicalisé la critique du roman jusqu'à annoncer sa mort, avec celle de l'auteur. Le style était le panache blanc grossier de la bourgeoisie. Et la langue était fasciste! Une belle phrase, c'était le signe très sûr de la réaction! Tout ça cumulé n'était pas encourageant pour un apprenti écrivain."
Il est donc sacrément embêté, ayant décidé apparemment d'écrire des "belles phrases". Louons le projet, quand même, il a le mérite d'être précis. Heureusement, Rouaud s'aperçoit que c'est possible. La preuve: Claude Simon, sa "phrase torrentielle" et le Nouveau Roman:
"Du nouveau roman, j'avais retenu l'art de la description qu'on a appelé l'école du regard (d'où les pages sur la pluie). Et il n'était pas question pour moi de me lancer dans un récit linéaire. J'avais été nourri par cette réflexion littéraire qui, si elle était contraignante, était très riche aussi."
Je résume. Rouaud veut écrire des belles phrases (lui aussi aime la pluie), mais pas un récit linéaire (le roman est bourgeois, donc ça serait casse-gueule). Du coup, il lit les nouveaux romanciers (marxistes, mais bon…) et réussit à retenir chez eux… l'art de la description. Ouf. Mais c'est pas gagné, parce que figurez-vous qu'on vit alors sous une "chape de plomb" – et  qui c'est qui tient le haut du pavé? Les philosophes!!! Deleuze, Bourdieu, Lacan… Comment faire, alors?
"Ils avaient un usage de la langue extrêmement «précieux» (au sens du XVIIe siècle), complètement désactivé. Ce qui rendait impossible d'appeler un chat un chat."
L'usage déactivé de la langue précieuse de Deleuze? Genre: "Ça fonctionne partout, tantôt sans arrêt, tantôt discontinu. Ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise." (L'Anti-Œdipe)? Hum. Ça complique évidemment les choses quand on veut décrire les choses, surtout en faisant des belles phrases et qu'on aimerait bien appeler un chat un chat, voire un minouchat. Parce que, hein, bon, il s'agit de faire dans la dentelle si on ne veut pas se prendre de taloches:
"En usant de ces procédés, je pensais me protéger des critiques qui pourraient porter sur le fond."
Oui, parce que Rouaud sait que son "fond" va être jugé "réac" (il parle du passé!!!). Coup de bol, Jérôme Lindon conseille à Rouaud de ne pas trop s'emmerder avec l'expérimentation, il lui dit carrément ceci:
"Écrivez une vraie histoire avec des personnages mais pas trop, pas plus de quatre ou cinq, sinon on s'y perd."
Là, on se dit que Lindon était vraiment cool, et qu'il avait surtout bien compris les limites de Rouaud. Enfin, tout est bien qui finit bien. D'ailleurs, le prix Goncourt ne s'y est pas trompé à l'époque, couronnant le livre de Rouaud, qui avait réussi le miracle d'échapper au linéaire pour ne pas tomber dans l'ornière bourgeoise tout en ne retenant que la description chez les marxistes précieux du nouveau roman et en appelant un chat un chat sans pour autant désactiver la langue.

Le livre en progrès

C’est toujours très compliqué de parler d’un livre en cours, pour la bonne raison qu’il se divise en deux moments : le livre que vous « rêvez » d’écrire – celui auquel vous pensez en permanence, qui transfigure dans les notes, les brouillons —:::— et l’autre livre, celui qu’il sera au final, quand vous aurez échoué du mieux que vous pouvez. Ce sont deux livres différents et décrire l’un ne parvient pas à rendre compte de l’autre. Disons néanmoins que le livre en cours sera un livre-dispositif, aux entités flottantes, anonymes, interlacé de motifs inconciliables, le tout convergeant dans deux possibilités narratives antinomiques, dont l’une serait, sous forme crypto-cataleptique… Hum, bon, comme on peut le constater, décrire le projet en cours est assez casse-gueule. Alors tentons une autre approche: ce sera l’histoire d’un vieil écrivain qui a connu le succès il y  a longtemps mais qui n’écrit plus et s'est isolé dans un prieuré à la campagne et il est devenu bougon et amer et refuse de voir ses enfants mais un jour il  reprend goût à la vie après avoir rencontré, à la pâtisserie locale, une jeune violoncelliste rousse d'origine sicilienne qui écrit une thèse sur les batraciens dans l'ancienne Egypte. Vu sous cet angle, c’est plus appétissant, non ? Mais bon, en fait, ça ne sera pas ça. Ça sera autre chose. Tout autre chose.

vendredi 24 janvier 2014

Le charme du presbytère, l'éclat du jardin (et la clé à molette)


Le roman policier est un genre littéraire à part entière et tout le monde sait que les genres littéraires se définissent, hélas, par leurs limites qui sont comme des clôtures amoureuses de leur champ. On ne sait pas trop dans quel gourbi est né le roman policier, mais on suppose qu’il a (é)puisé son inspiration dans la part de plus en plus importante qu’a prise la police dans nos vies par ailleurs éprises de liberté. D'ailleurs, j'en veux pour preuve qu'on ne parle pas de « romans criminels » mais de « romans policiers », histoire de bien faire comprendre que c'est l'éclat du képi qui compte, et non le vernis du crime.

Les premiers romans policiers sont donc apparus à une époque où les flics avaient le vent en poupe, autrement dit avant qu’on se fasse contrôler pour un oui ou pour un non. Et le fait est que ce genre littéraire repose sur des invariants qui ne varient pas des masses : tout d’abord quelqu’un (x) a commis quelque chose (aïe) de pas bien (oh!), et quelqu’un d’autre (y) va s’efforcer de l’empêcher (han!) de remettre ça ; ensuite, les modalités du crime sont troubles, on n’y comprend souvent pas grand-chose, et il revient donc à l’enquêteur de lire d'abord le roman dont il est le héros pour pouvoir l'énigme. Mais de même que personne n’a encore jamais résolu l’agaçant mystère des chaussettes systématiquement dépareillées après essorage dans la machine à laver, le roman policier se distingue souvent par une énigme faussement résolue qui nous empêche de nous frapper le front en nous exclamant bon sang mais c'est bien sûr.

Je défie en effet quiconque de pouvoir m’expliquer de façon satisfaisante le mystère de la chambre jaune. Et d’ailleurs, pourquoi jaune ? Quant à Sherlock Holmes, laissez-moi rire. S’il suffisait de s’habiller ridiculement et de se droguer pour résoudre une histoire de chien enragé, ça se saurait. Bon, d’accord, certains auteurs s’en sortent mieux que d’autres, et pendant des années la Série Noire nous a bassiné avec Chandeleur, Annette, Goudas, Tomsson et quelques autres, mais bon, personne n’a été dupe : non seulement les héros qu’ils ont mis en scène sont tous des alcooliques qui se font entuber par des fausses blondes, mais en plus ils s’expriment dans un argot parisien très douteux. Ah oui, il y a eu aussi le « nouveau polar », avec des gens comme Manchot, PDG, Puits, Déninque, etc., mais franchement, ça n’a pas servi à grand-chose sinon à agiter le spectre du gauchisme et faire des jeux de mots vaseux. Bref, il était temps de dépoussiérer un genre par trop sclérosé, un genre engoncé dans les stéréotypes, prompt à faire l’apologie du crime ou à stigmatiser dangereusement les faiblesses de la police, un genre qui plus est misogyne, machiste, sexiste, où on passe son temps à picoler et s’aventurer dans des quartiers mal famés en s’étonnant après de se prendre des coups de clés à molette à l’arrière du crâne, j’arrête là, car franchement, reconnaissez-le, tout ça n’est pas très passionnant.

Il importait donc de renouveler de fond en comble, pour ainsi dire  de l’intérieur et sans prendre de gants, histoire de laisser des empreintes durables, ce genre sinistre et pathétique qu’est l’obsolète roman policier.

De le sortir des oubliettes un peu âcres et dignes d’une cave de commissariat où il somnolait entre deux bitures et trois passages à tabac. De l’extraire du marais des complaisances où il s’astiquait le chinois et le pistolet afin de le hisser à la lumière des plus hautes exigences littéraires. Bref, de le transcender, de le magnifier, de lui donner l’occasion non seulement de s’emparer de la queue du Mickey et des couilles du forain, mais également d’être un manège en soi, un éblouissant carrousel avant-gardiste, une iliade et une odyssée digne d’une divine comédie de la légende des siècles !

Oui, s'emparer du roman policier et lui tordre le cou, le ressusciter à coups de pompes sataniques ! Tel était le défi. Or c’est précisément ce que mon roman policier, Les souffrances du jeune ver de terre, malgré l’apparente modestie de son propos et la retenue subtile de son écriture, a complètement oublié de faire. Au suivant !

jeudi 23 janvier 2014

Dis, Blaise, sommes-nous assez loin du champ clos des laboratoires formalistes?

On peut penser ce qu'on veut des prix littéraires, mais il faut bien reconnaître qu'ils n'ont pas froid aux yeux. De quoi sont-ils le nom ? Des écrivains qu'ils couronnent? Pas vraiment. Plutôt des critères qu'ils se fixent. Prenez le prix Robert Ganzo. Loin de moi l'idée de dénigrer ceux qui l'ont reçu – citons seulement Bernard Noël et Jean-Pierre Verheggen… En revanche, la charte de ce prix laisse songeur, et quand je dis songeur, c'est pour rester poli, car franchement, là, on atteint des sommets de cuistrerie inégalés. Jugez par vous-même:
"Le prix Robert-Ganzo distingue l’auteur d’un livre de poésie d’expression française en prise avec le mouvement du monde, loin du champ clos des laboratoires formalistes et des affèteries post-modernes. Ce prix entend saluer un poète de tempérament, un aventurier du verbe et de la vie, un passeur d’émotions et de défis, un arpenteur de grand large et d’inconnu."
Bon, à première vue, c'est du charabia, et ça semble concerner autant Kersauson, Léo Ferré et Saint-John-Perse. Mais ce qui est intéressant, c'est ce besoin de stipuler qui n'est pas qualifiable. Or là, ils y vont fort. Pour mériter ce prix il faut non seulement être à l'écoute de ce qui nous entoure – en gros, avoir la radio – mais surtout être situé "loin du champ clos des laboratoires formalistes et des affèteries post-modernes"!
On sent  que derrière ces truismes pléonastiques se cache le bon vieux dégoût pour le travail des formes – d'autant plus grave qu'il est lié ici à un prix de poésie. Avec l'équation tarte à la crème : afféterie = formalisme. C'est vrai qu'on en a soupé de l'écriture expérimentale! On ne voit que ça partout où c'est qu'on regarde! Les librairies débordent d'avant-gardisme! Ah, le formalisme affété! Quelle plaie! D'ailleurs, les formes, faut s'en méfier, c'est pas spontané. Ce qu'il nous faut, c'est le bon vieux "tempérament",  "l'aventure",  la "vie", des "émotions"!! Bref, du rire, des larmes et du suspens. Gloire et beauté. La croisière s'amuse tant qu'elle peut.
Incroyable: non seulement ils se méfient de l'expérimental, mais en plus de l'expérimental en vase clos (et on comprend que pour eux les deux sont bonnet blanc et blanc bonnet, hein). Des voyageurs épatants, alors là, tant que vous voudrez (le prix est décerné à Saint-Malô…), mais surtout pas d'immobiles chimistes !! pas des laborantins du langage! 
Et si on créait un prix couronnant l'auteur d'un livre situé au cœur même du champ clos des laboratoires formalistes, quelqu'un qui soit spécialisé dans les afféteries post-modernes? Je ne sais pas trop qui serait susceptible de le décrocher, mais en tout cas la liste de ceux qui ne l'auront jamais est sacrément longue.

mercredi 22 janvier 2014

Je vous écris d'un pays lointain: de Bergson à Deleuze

Les trois lettres de Bergson à Deleuze qu'on peut consulter sur le site du CIEPFC sont passionnantes. Dans la première lettre, Bergson remercie le jeune philosophe pour l'envoi de son ouvrage sur le bergsonisme. Il en profite pour préciser certaines de ses propres intuitions et appeler à des travaux plus poussés à partir de celles-ci, notamment concernant un de ses thèmes de prédilection, le multiple:
"Derrière le concept de durée, il y a le problème du multiple : non pas le multiple en général, mais un multiple d’un genre particulier, dont la définition exige un effort de création spécial."
Comment ne pas entendre là une incitation à créer de nouveaux concepts? Concernant cette problématique de la création des concepts, Bergson donne au jeune Deleuze un conseil:
"Il y a un grand avantage, dans les analyses de concepts, à partir de situations concrètes et très simples, plutôt que des auteurs ou même des problèmes philosophiques en tant que tels."
La chose sera entendue, on le sait. Dans la deuxième lettre, Bergson remercie cette fois-ci Deleuze pour l'envoi de sa thèse, Différence et répétition et salue l'impressionnante avancée dans laquelle Deleuze s'est investi:
"Cette idée d’un usage intensif des concepts va bien au-delà de ce que j’imaginais en parlant de « concepts souples » et comme taillés « sur mesure ». En somme, vous retrouvez sur le terrain idéel l’ontologie des multiplicités intensives dont je vois le type pur dans l’expérience de la durée vécue : vous réclamez une ontologie pour les concepts eux-mêmes, pour autant qu’on puisse les ressaisir à leur tour en durée, dans le mouvement de leur genèse ou de leur différenciation."
Mais c'est dans la troisième lettre qu'on comprend le mieux à quel point l'influence de Bergson fut prégnante sur Deleuze – Deleuze qui a écrit au "maître" pour lui annoncer son nouveau projet, "Capitalisme et schizophrénie", et lui a apparemment exposé le concept de rhizome. Avec une clairvoyance étonnante, Bergson anticipe, avant même l'écriture de L'Anti-Œdipe, la réception qui sera faite à cette œuvre majeure de la philosophie moderne:
"Aussi il me semble que le livre que vous projetez d’écrire devrait en quelque sorte devancer les objections qu’on ne manquera pas de vous faire, et ce qui est peut-être pire, les déformations que vos propres zélateurs feront nécessairement subir à votre pensée. Les premiers objecteront, car c’est là tout ce qu’ils savent faire : ils vous diront qu’il n’y a pas de multiplicité sans unité, que l’idée même d’une multiplicité pure est par conséquent dénuée de sens, etc. Les seconds s’empresseront / de transformer vos analyses en formules toutes faites : ils iront clamer partout la victoire du multiple, la défaite de l’Un ou de la transcendance. Mais il ne suffit pas de crier 'Vive le multiple !' ; le multiple, il faut le faire."
Bergson conseille également à Deleuze de faire précéder cette parution d'un court exposé sur sa notion de "rhizome" (et s'amuse de ce que Deleuze prépare un livre sur le cinéma…). Ce que fera Deleuze avec Rhizome qu'il cosigne avec Guattari, un court livre qui annonce et précède la parution, quatre ans plus tard, de l'ambitieux Mille Plateaux. Or que lit-on dans Rhizome? :
"En vérité, il ne suffit pas de dire Vive le multiple, bien que ce cri soit difficile à pousser. […] Le multiple, il faut le faire, non pas en ajoutant toujours une dimension supérieure, mais au contraire le plus simplement, à force de sobriété, au niveau des dimensions dont on dispose, toujours n-1 (c’est seulement ainsi que l’un fait partie du multiple, en étant toujours soustrait)."
La philosophie, on le voit, est un dialogue qui défie les catégories du temps pour procéder par branchements, connexions, rhizomes, et on aurait tort de rejeter ces lettres dans les limbes de l'aberration sous prétexte que Deleuze avait tout juste seize ans lorsque mourut Bergson… Eh oui, ces trois lettres n'ont pas été écrites mais plutôt rêvées – par Elie During, philosophe et spécialiste de Bergson, lequel a procédé à des collages assez malins, reconstitué des énoncés et contribué à parfaire l'illusion d'un échange par-delà la tombe. Blague de potache ? Oui, mais pas seulement. A nous maintenant de retrouver les lettres que nous adressa sûrement Deleuze dans les années 2000 – elles doivent être quelque part, dissimulées entre d'autres pages comme des signets vibratoires, de vivaces, nécessaires et secrètes correspondances. Deleuze : "Ce sont les organismes qui meurent, pas la vie."


mardi 21 janvier 2014

Quand les chiens écrasés se relèvent

Il n'y a pas plus de faits divers aujourd'hui qu'à l'époque de Bouvard ou à celle de Pécuchet. La seule différence, mais d'importance, c'est que le fait divers est devenu une des matières premières de la presse (sous prétexte "sociologique"), un genre littéraire journalistique à part entière (Fénéon lui tordit pourtant le cou en son temps) et qu'il est médiatisé à outrance (plénonasme?). Son rapport avec les écrivains ne date donc pas d'hier, et avant que Duras s'intéresse à l'affaire Gregory, rappelons que Tourguéniev écrivait sur Troppmann et Tacite sur les frasques de Galba. Aussi, quand un article se penche sur la prétendue recrudescence du fait divers en littérature, c'est souvent pour se poser de mauvaises questions, lesquelles ont l'avantage de mettre à jour le véritable enjeu qui frétille derrière ces coulées d'encre.
Dans un article paru le 15 janvier dernier dans Le Figaro, Mohammed Aissaoui essaie de comprendre de quoi il retourne, et pour cela convoque quelques spécialistes en la matière. Et de rapporter, entre autres, ces propos de Jérôme Béglé:
«Clairement, DSK a tué les écrivains ils ne peuvent pas faire mieux que lui sur de nombreux registres: psychologie, tragédie, rebondissements…»
Passons sur ce meurtre symbolique qui ne peut que prêter à rire (DSK m'a… tuer?). En revanche, retenons ce "faire mieux que lui". Et, accessoirement, observons l'équation "écrivain = psychologie, tragédie, rebondissements". On commence à comprendre de quoi il s'agit… Quelqu'un d'autre veut ajouter quelque chose? Ah, Philippe Besson! On vous écoute:
"Ce qui m'intéresse dans le fait divers, c'est l'idée que la réalité est, tout à coup, plus forte que la fiction."
Là, on retiendra : "plus forte que". C'est clair, non? D'ailleurs, cette idée du "faire mieux" et du "plus fort que", Aissaoui la résume ainsi :
"Prenez l'affaire d'Outreau, elle est tellement insensée, tellement incroyable qu'aucun écrivain n'aurait jamais pu l'imaginer."
Bref, ce n'est pas tant le fait divers qui exciterait l'écrivain, mais la nature incroyable de celui-ci. Sa dimension… inimaginable. Inimaginable? Ah bon? Hum. C'est comme si la réalité lançait un défi à l'écrivain. Comme si, même doté d'une forte imagination, l'écrivain était incapable de rivaliser avec le réel. Comme si on mesurait un écrivain tout d'abord à sa capacité à imaginer, ensuite à sa capacité à imaginer un truc aussi dingue qu'un adultère de province, une pipe dans un hôtel ou un enfant retrouvé noyé…
Bon, vous avez pigé, je suppose, où ils veulent en venir. En fait, peu importe que le fait soit divers ou d'été, ce qui importe dans ce débat faussé, c'est, ni plus ni moins : l'esprit de compétition. Parce que, hein, ça ne suffit pas d'imaginer et d'entretenir une perpétuelle concurrence des écrivains entre eux (ce à quoi œuvrent les prix littéraires, et bien souvent la presse): il faut en plus concevoir l'écrivain en concurrence avec le réel. Sauf que, non, les amis, le fait divers n'est pas le réel, c'est le réel choisi et traité par la presse. Ce n'est pas DSK qui est incroyable, mais la place qu'on lui accorde, et la place qu'on accorde aux articles parlant de la place qu'on lui accorde (etc.). 
Donc, finalement, le message, très moyennement subliminal, c'est: Dis donc, l'écrivain, tu sais faire aussi fort que les médias? Parce que tu as compris, on l'espère, qu'un écrivain devait non seulement savoir écraser les chiens mais également égaler, voire surpasser, l'ambition de la presse canine. Alors, vas-y, essaie de magnifier un fait divers, toi qui es si malin. Au pire, même si ton livre n'est pas très bon, il nous intéressera, ne serait-ce qu'au niveau sociologique, et qui sait? il finira peut-être par devenir lui-même un fait divers, à l'occasion par exemple… d'un procès, ou d'un dossier de presse thématique, voire d'un rebondissement dans l'affaire traitée. Bref: nous écrasons les chiens, et toi tu les empailles. On verra bien qui aboie le mieux, le plus fort…


lundi 20 janvier 2014

La danse des trajectoires: Opération Kerangal

A la lecture de Réparer les vivants, le nouveau roman de Maylis de Kerangal, on comprend vite que le grande affaire de l'écrivain, c'est le cœur du livre, à savoir son sujet – autrement dit: non pas comment le traiter, ce sujet, mais à quelle vitesse le faire exploser. Car le sujet, quand il existe, quand il apparaît comme un noyau irréductible survivant à toutes les variations possibles, est à la fois le point d'ancrage du livre, son obsession et son cauchemar. Omniprésent à la façon d'une ritournelle, il est aussi l'ennemi juré du livre en train de se faire. En effet, on court toujours le risque de voir le sujet prendre le pouvoir, dicter ses lois, imposer son tempo. Ici, le sujet est fort, et le quatrième de couverture ne cherche pas à le taire: "Réparer les vivants est le roman d'une transplantation cardiaque." Mais un roman n'est pas une transplantation – à moins que…
A moins que l'écriture, éprouvant la nécessité de battre son sujet de vitesse, et consciente du pathos que ledit sujet ne manquera pas de mettre en branle, décide de faire de la transplantation davantage qu'une transplantation, autre chose qu'une métaphore (transmigration, devenir, partage…). A moins que l'écriture se fixe un objectif un peu plus déraisonnable: devenir elle-même le sujet de son livre, à savoir l'invention d'une trajectoire. Or c'est précisément ce que fait Réparer les vivants à chaque page: discerner des trajectoires, et ce à tous les niveaux (physiques, mentaux, affectifs, abstraits, etc.), en épouser les invariants, en tisser les échos. Comment va-t-on de son lit d'ado en haut de la vague, du haut de la vague dans le poteau, comment un cœur d'enfant traverse-t-il le cœur d'une mère, comment traverse-t-on la ville quand on sait son enfant aux urgences, comment traverse-t-on l'hôpital quand on ne sait encore rien du pronostic vital, comment l'idée de la mort va-t-elle d'une définition scientifique à la parole du médecin, comment un organe change-t-il de corps, etc. 
A toutes ces questions, la syntaxe-kerangal apporte, non des réponses, mais des orchestrations. La virgule marque le tempo, parfois un tiret oblige la respiration à faire un écart, les propositions principales s'accumulent tels des gestes s'enchaînant, des notations intérieures viennent s'insérer entre deux mouvements, mais dans le même mouvement, dans le même souffle. Une phrase courte, taillée d'une pièce, interrompt parfois l'élan, mais pour mieux annoncer la reprise de la course. Le temps du verbe, également, participe de ce perpétuel embrayage/débrayage (diastole/systole).
Prenez par exemple le début du roman, quand Simon et ses potes se lèvent tôt pour aller surfer… le passage de l'imparfait au passé composé pour mettre en branle les corps ("Les corps sonnaient quand ils ont repoussé leur drap"), le retour au présent pour préparer l'inéluctable ("Ils sont dans le van"), puis le passage par un futur qu'on sent déjà fermé ("ils iront là un jour, peut-être même l'été prochain"), puis de nouveau le présent, le présent de l'épiphanie, de la grâce (autre grand, autre vrai sujet de Maylis de Kerangal), et soudain, en fin de chapitre, le passé simple, qui vient témoigner d'un mystérieux négatif ("Aucun autre surfeur ne vint les rejoindre sur le spot"), et prépare l'accident à venir au chapitre suivant, accident scandé dans sa reconstitution par l'anaphore, par une litanie de "peut-être que" – car l'accident, étant interruption du flux, de la trajectoire, ne peut être décrit: on ne décrit pas l'arrêt des choses, leur capitulation – et tout le roman est à l'image de ce début: s'attacher à la vague qui vient, éviter le poteau qui attend, puisque l'écriture cherche à repousser le moment t de la capitulation (le cœur qui cesse de battre, les ondes béta s'éteignant dans le cerveau, la démission des vivants, etc.), non pour célébrer on ne sait quelle frénésie (syntaxique, lyrique…) mais pour s'emparer à chaque instant du réel comme une main ramassant plusieurs dés à la fois afin de les relancer aussitôt.
Or ce n'est pas la moindre réussite de ce roman que d'avaler le réel (jusque dans sa technicité) à grandes halètements syncopés sans jamais le laisser suffoquer la phrase, sans jamais lui laisser le temps d'imposer son petit fantasme réaliste. Il est vrai qu'il est question ici de réincarnation, mais dans ce monde, ici, là, maintenant. Autrement dit: d'incarnation. Réparer les vivants, c'est avant tout les incarner, et c'est ce que la scansion de Maylis de Kerangal – vibratile, sismique, généreuse, chamanique – fait à chaque pulsation de sa ponctuation.
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Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, éd. Verticales, 18,90€

vendredi 17 janvier 2014

Capitaine Koenig: un courageux libéral face aux cruels "petits libraires"

Après l'article qu'il vient de signer dans Le Point, je ne suis pas sûr que Gaspard Koenig devienne le chouchou des libraires. (On ne se penchera d'ailleurs pas ici sur le talent littéraire de cet écrivain, de peur d'attraper inutilement un lumbago cérébral.) En revanche, revenons sur les propos qu'il a tenus (un peu comme s'il s'agissait d'une torche, mais sans voir que la flamme était en train de roussir sa toge libérale) concernant le "marché du livre".
Outre un mépris affiché d'emblée pour ce qu'il nomme, en les parquant entre guillemets, les "pauvres petits libraires", il s'indigne qu'on considère le livre comme un "bien à part", au lieu de le confier à des "mains mercantiles": autrement dit, les auteurs se font avoir, et le coupable, c'est la loi Lang. Allons bon. Oui, car le roitelet Koenig a tout compris: alors que lui touche à peine 10% de droits sur la vente de ses livres, le libraire, bien que "petit" et "pauvre", palpe "plus du tiers du prix du livre"! Bon, faut-il expliquer à ce néo-libéral ce que l'équipe librairie du Grenier a pris soin de lui rappeler fissa, à savoir que:
"[…] ces 35 % (c’est une moyenne) de marge servent à faire tourner la librairie et qu’une fois les charges déduites (salaires, loyer, etc.), il ne reste qu’1,5 % de bénéfice net au libraire (marge qui est aujourd’hui la plus faible, tous commerces confondus)."
Et puis Gaspard de l'ennui oublie un petit détail, quand il se lamente sur ces 10% qui l'empêche de boucler ses débuts de mois: l'auteur touche parfois un à-valoir – je suppose que ça a dû lui arriver, puisqu'il publie chez Grasset… Mais ce n'est pas tout. Koenig se méfie des petits libraires, parce que ses derniers ne se contentent pas de vendre: ils lisent. Et donc préfèrent certains livres à d'autres:
"Ce qu'on voit : les pauvres petits libraires continuent d'assurer la diffusion d'auteurs confidentiels, qui autrement seraient exclus du marché. Ce qu'on ne voit pas : ils se trouvent finalement dans la situation des grandes surfaces vis-à-vis des agriculteurs, imposant leurs préférences et leurs tarifs. L'avenir est à la désintermédiation."
La quoi? La désintermédiation! C'est un "phénomène économique et commercial qui se traduit par la réduction ou la suppression des intermédiaires dans un circuit de distribution." Le libraire est un intermédiaire. En plus, il impose ses tarifs. Ah bon? Première nouvelle. Je croyais que c'était l'éditeur qui fixait le prix des livres. Bon, ce qui est grave apparemment, c'est que le libraire impose ses préférences. Non mais franchement, de quoi se mêle-t-il?! C'est scandaleux. Koenig est scandalisé, d'ailleurs. D'où sa sortie sur la "désintermédiation". Supprimez le libraire, et on pourra enfin acheter n'importe quelle daube écrite à un prix battant toute concurrence. Ce que Koenig se vante d'ailleurs de faire sur l'amazon anglais… Et notre économiste éclairé de conclure, sans rougir :
"Le livre aussi a droit à sa version low cost."
Oui, bon, Koenig a déjà fait tout ce qu'il pouvait pour imposer une littérature low cost, ce n'est peut-être pas la peine d'en faire profiter tout le "marché". Bref, on reste confondu devant tant de haine libérale à peine déguisée, tout entière tournée vers des libraires indépendants qui osent se préoccuper "d'auteurs confidentiels". Et que penser quand on lit une phrase comme celle-ci:
Ce qu'on voit : les pauvres petits libraires font partie de notre paysage familier et, en un sens, de notre culture. Ce qu'on ne voit pas : le monde change ! 
Franchement, Gaspard, tu crois vraiment que les "pauvres petits libraires", comme tu les appelles avec un rictus qu'on entend presque dans ton article, ne se rendent pas compte que "le monde change"? Ce qui est sûr, en revanche, c'est que ton appel à l'abrogation de la loi Lang et le peu d'estime que tu portes à ces obscurs résistants au libéralisme qui s'enrichissent sur ton dos vont sûrement changer leur réception de tes prochaines œuvrettes. Mais peut-être n'ont-ils pas attendu de lire ton article dans Le Point pour se faire une idée de ta "valeur" sur le "marché"…

Cannibale Lecteur, le retour

A paraître le 24 janvier aux éditions Inculte, ce recueil d'essais intitulé Cannibale Lecteur, dont on peut dozédéjà vous offrir en pâture le quatrième de couverture:

"On peut juger de la beauté d’un livre, à la vigueur des coups de poing qu’il vous a donnés et à la longueur de temps qu’on met ensuite à en revenir » : cette phrase de Flaubert, qui fait de la lecture une empoignade, dit assez clairement ce dont il s’agit ici : non pas simplement évoquer des livres, mais tenter d’écrire depuis leurs turbulences.

Car les livres – ceux qui « brisent la mer gelée – ne se contentent pas de nous transformer et de résonner en nous. Grâce à eux, nous quittons la langue commune pour apprendre d’instables dialectes et comprenons enfin ce que voulait dire Beckett quand il parlait d’échouer mieux. On croisera anciens et modernes, ogres et paladins, Butor et Tarkos, Claude Simon et Imre Kertész, Chevillard et Volodine, Jérôme Ferrari et André Hardellet, mais aussi Hélène Bessette, Pierre Michon, Thomas Bernhard, Ramón Sender, Jonathan Littell, etc.

Le clavier étant par ailleurs cannibale, le lecteur aura droit également à quelques exercices de dévoration, notre époque n’étant guère avare en nouvelles « têtes molles » : quelques coups de griffe, par-ci par-là, mais pas que pour rire de certains caniches littéraires : pour mieux retourner dans l’ombre des grands fauves – ainsi Faulkner, Céline et William Gass viennent-ils clore ce fiévreux diorama d’une certaine littérature contemporaine."


Goethe est mort de rire, tout est permis


jeudi 16 janvier 2014

Lever l'encre et y laisser la plume


Naguère, c'était Philip Roth qui avouait son désir d'arrêter d'écrire. Puis ce fut le tour de Peter Handke de nous parler de "retraite". Aujourd'hui, c'est Günter Grass qui déclare forfait. Demain, ce sera qui? Paul Auster? Amélie Nothomb? Florian Zel… Ne rêvons pas.
Ce qui étonne à chaque fois, ce n'est pas qu'un écrivain décide d'arrêter d'écrire – c'est après tout faisable et salutaire après chaque livre pendant au moins dix bonnes minutes – mais ce besoin de rendre publique une telle décision. Pourquoi en parler? Pour s'obliger à tenir cette édifiante promesse? Pour rendre plus précieux le dernier opus qui sera publié? Les deux? Visiblement, la chose semble liée à l'âge et a des relents de caprice, même si l'opération "demain promis j'arrête" semble accomplie sous le sceau de la sagesse. Comme si l'écrivain traitait son travail sous l'angle de l'addiction et finissait, épuisement ou conscience aidant, par reposer sa boutanche d'encre sur son bureau en nous promettant de ne plus y toucher – alors qu'on ne lui faisait pourtant aucun reproche. Bref, l'impression de voir un alcoolique anonyme – par ailleurs ni alcoolique ni anonyme – se lever lors d'une réunion et dire: "Bonjour, je m'appelle Philip Roth (ou Günter Grass, ou…) et ça fait trois semaines et douze heures que je n'ai pas touché à mon clavier."
Pourtant, s'il est un rapport intime entre tous, c'est bien celui de l'écrivain avec l'écriture (plus qu'avec son livre). Alors pourquoi faire étalage d'une telle décision qui, pour ce qu'on en sait, peut très bien n'être que provisoire? Quel écrivain n'a pas eu envie d'arrêter d'écrire à un moment ou un autre de sa carrière? Certains, plutôt que de convoquer la presse, se suicident – c'est autrement plus radical. D'autres surmontent le blocage et s'y remettent un jour – on n'en saura rien ou alors quand le lâcher d'éponge se sera calmé.
Ou faut-il y voir autre chose? Et supposer qu'il y a dans la pulsion d'écrire une force qui échappe à la volonté de l'écrivain, tandis qu'il reste hélas seul responsable de sa qualité d'écriture: du coup, il sentirait un jour l'écart croître entre ses deux forces, lui-même n'étant plus que la résultante patraque de ces deux lignes divergentes? De là ces proclamations un peu solennelles, un peu ridicules, où l'on voit l'écrivain parler de son métier comme d'une entreprise qu'il doit fermer?
Mais le malentendu est peut-être encore plus grand. Peut-être ces écrivains qui "arrêtent d'écrire" pensent-ils avoir tissé un lien si intime avec leur lecteur qu'il est de leur devoir de les avertir que cette belle histoire d'amitié est finie? Ou alors c'est encore plus simple que ça: n'ayant jamais su quand ils avaient commencé d'écrire, ils espèrent, en datant la cessation de leurs activités, cadrer in extremis un processus qui leur échappe chaque jour davantage…
Heureusement, jusqu'ici, aucun philosophe ne nous a fait le coup de : "J'arrête de penser"…

mercredi 15 janvier 2014

Sans cesse à ses côtés s'agite le démon: Detambel au scalpel

Que faire d'un esprit du XVIème siècle, par ailleurs philosophe,  astrologue,  inventeur et médecin italien? Qu'en faire sans tomber dans d'ineptes fresques historiques, égarer le lecteur en doctes analyses, piétiner dans le purin psychologique ? A ces questions, Régine Detambel apporte sa réponse rebelle et rocailleuse, déjouant tous les pièges du roman-oraison, faisant de son sujet – l'atypique Girolamo Cardano – ni un esprit sublime ni un roublard invétéré (même s'il fût un peu des deux, apparemment) mais un homme habité par un démon.
Un démon? Oui, et c'est d'ailleurs Cardano qui le dit lui-même, se prétendant habité par un génie familier, qui lui ouvre l'esprit, lui parle par les rêves, le sauve in extremis, bref, veille sur lui comme jamais le siècle – feu, sang, superstition – n'aura su ni souhaité le faire. Qu'à cela ne tienne, donc, ce démon-seringue sera le narrateur de ce livre galvanisé, et en optant pour ce point de vue trouble et machiavélique, Régine Detambel permet à son roman – La Splendeur – de traiter, comme un minerai possiblement noble mais pétri d'impuretés, la vie peu commune et parsemée de drames de cet homme avide de connaissances jusqu'à l'excès, gouverné par sa soif d'apprendre et d'exposer, rongé par la manie d'écrire, ballotté par des rêves prémonitoires, humaniste de la première trempe qui traverse, en fulgurance aheurtée, plus de soixante-dix années d'obscurités.
Le démon de Detambel est tour à tour aiguilleur d'âmes, bonimenteur, contempteur des fois et grand trafiquant du sort. Un démiurge aux petits et grands soins pour son pathétique génie d'homme – et quelques autres, aussi. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il a du pain sur la planche:
"Ils sont innombrables, mes hommes. Sur la terre comme au ciel, ça commence à chiffrer. A force les wagons du ciel en sont pleins, escaladant, dégringolant les échelles de la Création, dans de grands jets de vapeur. La seule différence avec un élevage de poulets, c'est qu'une âme prend encore moins de place."
Traversant les âges, en inlassable météore, il n'a ni illusions ni remords, son seul souci est de conduire tel ou tel homme jusqu'à son dernier souffle, en lui évitant non les malheurs mais une mort prématurée, comme si les hommes étaient d'indécrottables nouveau-nés qu'il faut mener à terme, au terme de leur trajectoire, et veiller sans cesse à ce qu'ils ne s'étranglent pas avec le cordon de l'imprudence. Alors, pour décrire les errements et lueurs du sieur Cardano, Detambel offre à ce démon une langue musculeuse et scintillante, une langue attentive au goût et à la couleur des humeurs, dépouillée de toutes afféteries, à la fois décomplexée et tenue, aussi souple qu'elle est incisive : car son démon, non content de repêcher régulièrement Cardano, ne nous épargne rien de ce siècle où "tuer, guérir, découvrir, observer, classifier sont les grandes marottes", ce siècle seizième où
"On est puceux, chassieux, transi, mais tout de même on peint, on sculpte, on pense, on traduit, le monde circule, prolifère et transpire, on décharge chaque matin dans les rues de Pavie assez de matériau pour rebâtir une ville entière, le soleil ne se fatigue jamais, la peste non plus, les chars funèbres non plus, les hommes non plus, le lendemain ils sont de nouveau à leur poste, ils flambent sur le bûcher, ils prient, ils déchargent de grandes plaques de plomb, ils tissent le chanvre, des cordes et des câbles s'enroulent et se déroulent, ça sent la sueur, sur les échafaudages travaillent une multitude de scieurs et de charpentiers […]."
Furioso mais méthodique, épris de frénésie mais ne lâchant jamais sa proie, La Splendeur – qui nous délecte du cambouis humain grâce au bagout incantatoire de ce démon qui n'oublie jamais qu'il s'adresse aux frères humains qui avec lui vivront – peint, avec les couleurs de la répulsion et du magnétisme, le portrait craché – comme on dit "soleil craché" – d'un siècle dévoré à mesures égales par la superstition et les équations, un siècle dont l'indécidable Girolamo Cardano est ici le toton à la fois magnifié et chahuté.
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Régine Detembel, La Splendeur, éd. Actes Sud, 2014

mardi 14 janvier 2014

Et si le médecin qui examinait ta prostate était un homme et t'appelait "mon chou"?

Il y a une vingtaine d'années, l'écrivaine américaine Carole Diehl était jurée dans un concours de slam poétique. Deux très jeunes Latinos s'étant livrés à une performance assez "désobligeante" [derogatory…] envers les femmes (réduites à leurs organes génitaux, pour tout dire), Carole Diehl et une autre jurée, Denise Duhamel, décidèrent de ne pas voter. Elles estimaient que leur mission consistait à noter la qualité du travail, non son contenu, mais dans le cas présent le contenu leur paraissait inacceptable. La semaine suivante, Carole Diehl lut un poème destiné à renverser légèrement les perspectives. Ce poème s'intitule "Pour les hommes qui n'ont toujours pas compris". En voici la traduction — bonne lecture, les mecs :

"Et si
toutes les femmes étaient plus grandes et plus fortes que toi
et se croyaient plus intelligentes
Et si
c’étaient les femmes qui déclenchaient les guerres
Et si
des tas d'amis à toi avaient été violés par des femmes
et sans vaseline
Et si
le policier de la route
qui t'arrêtait sur l’échangeur du New Jersey
était une femme
et portait une arme
Et si
le fait d'avoir ses règles
était la condition pour décrocher les boulots les mieux payés
Et si
l’attrait que tu exerces sur les femmes dépendait
de la taille de ton pénis
-->
Et si
chaque fois qu’une femme te voyait
elle sifflait et faisait des gestes saccadés avec les mains
Et si
les femmes faisaient toujours des blagues
sur la laideur des pénis
et le gout désagréable du sperme
Et si
tu devais expliquer ce qui cloche dans ta voiture
à de grosses femmes suantes aux mains huileuses
qui fixent ton entrejambe
dans un garage où tu es entouré
par des affiches de types nus en érection
Et si
des revues pour hommes publiaient des photos
de gamins de quatorze ans
avec des chaussettes
fourrées dans leur jean au niveau de l’entrejambe
et des articles du style
« Comment savoir si votre femme est infidèle »
ou
« Ce que votre médecin ne vous dira pas sur votre prostate »
ou
« La vérité sur l’impuissance »
Et si
le médecin qui examinait ta prostate

était une femme

et t’appelait « mon chou »

Et si

tu ne pouvais pas t’enfuir

parce que le dress code de la boîte où tu bosses

exige que tu portes des chaussures

conçues pour t’empêcher de courir

Et si

après tout ça

les femmes voulaient encore

t’aimer."

lundi 13 janvier 2014

Traduire: réparer l'évidence


 Le travail du traducteur s’effectue essentiellement en deux temps, deux temporalités pourrait-on dire. Deux espaces, même, tant sa position dans celui de la page diffère quand il passe de la première étape – ce "premier jet" qui s'arrache à sa source – à la deuxième – laquelle est autrement plus chirurgicale.
Dans un premier temps, donc, il attaque le texte, l’essore, l’enfourne tout entier dans le chas de sa perception dédoublée, l’oblige à capituler et renaître aussitôt. Selon les textes, cette transformation est plus ou moins accomplie, et s’accompagne de scories, des mots restent même parfois dans la langue d’origine, d’autres sont volontairement erronés et tiennent lieux de balise, on avance, courbé, mais on avance, avec pour seule obsession le désir et la nécessité de maintenir la vitesse (ou lenteur) de la phrase, le souci d’en préserver les chaloupements, aheurtements, de n’en pas briser le glissando, bref, d’en sauver le souffle. C’est une opération qui bouscule bien souvent le sens (on sait qu’on reviendra sur tel pavé disjoint afin d'y trébucher différemment), qui n’hésite pas à bafouer l’entendement (certes, mais on reprendra, on corrigera), l’important est de progresser, de ne pas entraver le progrès que fait le texte dans cette langue nouvelle qu’il découvre et impose à proportions égales.
Puis vient le temps de la « reprise ». Le traducteur se retrouve alors face à ce qu’on pourrait appeler une série d’arrangements, au sens quasi musical. Ce sur quoi il travaille désormais, ce n’est plus tant le texte de l’auteur – celui-ci est en retrait sur la page originale, et semble bouder, ou indifférent, ailleurs – que son propre texte, jailli de son inconscience (sa témérité?) tel un fluide médiumnique. Ce que le traducteur expérimente alors, c’est une lecture-écriture : tout ce qu’il lit doit être dans le même temps réécrit. Il ne lit que pour réécrire. Son œil – son oreille – travaille à la façon d’une main : palpant, déplaçant, retirant. Cherche-t-il à retourner vers l’orignal ? C’est plus subtil, plus dangereux que ça. La phrase qu’il a traduite n’est pas la phrase qu’il a sous les yeux, car ce qu’il a sous les yeux est une autre phrase, une phrase autre : non seulement il ne l’a pas écrite ex nihilo, mais en outre elle est ratée, pleine de ratés, elle est bancale, bancroche, il la sait provisoire, agacée, et doit trouver en elle, portée qu’il est par le souvenir de son double défunt, la vitalité qui la rend derechef possible.
Ce deuxième temps est souvent le plus palpitant, gros de dangers et riche en errances. S’il tend vers un état stable, définitif, il n’en est pas moins houleux, mais ce n’est qu’au prix de ce vertige sans cesse réinventé que le traducteur pourra parvenir non à vaincre l’ivresse de la métamorphose mais à la justifier pleinement par son travail qu’il sait – qu’il devine – inscrit dans le texte d’origine. Le clavier est devant lui – à lui de devenir clavier, de sentir sous les touches la corde qui le relie à cette musique dont il pense avoir perçu les résonances, qui sont comme des pulsions d'envol. Qui traduit entre nécessairement en poétique. Si l’on se retrouve à peser, en patient épicier, la poudre du sens et les copeaux de sons, on risque de n’emballer que du vent. Il faut apprendre à « s’éveiller clairon » si l’on veut "[résumer] tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant » (Rimbaud) – à condition d’entendre ici par « résumer » non pas condenser, mais, au sens latin, « ressaisir ».
Le traducteur avance donc à reculons, en mâchant ses échecs tel Démosthène ses cailloux. Du peu de château qu’il a bâti, il défigure aussitôt les ruines qu’il sent vibrer sous la structure, et dans ces ruines il cherche l’essor, le recommencement, échafaudant à nouveau et déjà détruisant, remodelant, reconfigurant, tout entier concentré sur l’obstinée systole et l'impatiente diastole du texte qui font de son écoute (laquelle est écriture) un cœur à l’intérieur d’un cœur.