lundi 30 septembre 2013

Festival Vo/Vf: l'incontournable intérêt d'y être.

Pierre Assouline, qui était le "parrain" de la manifestation "vo/vf", en ayant donné un compte rendu détaillé et commenté, je ne referai donc pas le bilan du Festival vo/vf qui s'est tenu ce week-end à Gif-sur-Yvette.
En revanche, oui, je répéterai comme Pierre Assouline que ce fut un franc succès, et que ni le temps capricieux ni la géographie un peu "écarté" du lieu – le magnifique Moulin de la Tuilerie – n'ont dissuadé le public de venir nombreux et de manifester un réel intérêt. Il est rare que la première édition d'un nouveau festival se fasse sans couac, et les organisateurs de Vo/Vf peuvent donc être fiers: la réussite était totale (du niveau des interventions à la qualité des repas, tous réalisés par des lecteurs d'exception). Diversité des intervenants, richesse des témoignages et des échanges, le tout dans un lieu cordial, avec une équipe dévouée et dynamique. Le pari était pourtant risqué: imaginer des rencontres sur le thème de la traduction qui ne versent pas dans le colloque ou la superficialité. Le juste équilibre a été trouvé, la traduction servant de tremplin à la découverte du livre étranger, le livre étranger servant d'écho aux problèmes du traducteur. Agnès Desarthe ouvrit d'ailleurs le bal avec un one-woman show aussi drôle que pertinent, qui donna le ton de ces rencontres, jamais guindées, toujours vivantes (Darras en pleine forme shakespearienne, Albert Bensoussan plus souriant que jamais…).

Avis aux institutions (et aux éditeurs) susceptibles d'apporter leur soutien (financier, médiatique, logistique…) dans ce tout nouveau festival qui s'inscrit dans la revalorisation du métier de traducteur: vous pouvez y aller à fond, c'est du solide. Et je ne doute pas que d'ici quelques années, voire quelques mois, le bouche à oreille aidant, nombre de traducteurs n'aient qu'une envie: participer activement à ces rencontres. Rappelons qu'elles sont organisées à l'initiative de deux librairies, l'une à Gif-sur-Yvette, où officient (entre autres) l'excellente Hélène Pourquié et le sensitif Pierre Morize (Liragif), l'autre à Versailles, la Vagabonde, tenue par l'optimiste Sylvie Melchiori. Il faudrait citer également tous les noms de ceux et celles qui ont fait de ces journées un festival hors pair, entre autres l'hyper efficace (et timide) Adeline, mais aussi Gwen, Aurélia et les autres dont je n'ai hélas pas retenu tous les noms mais dont j'ai, comme les autres participants, toujours apprécié le sourire.

Qu'on se le dise: les traducteurs ont enfin leur festival, et c'est un festival de livres et de lecteurs, où l'on a pu constater que le public voulait entendre parler de style, d'écriture, de problèmes de traduction, de rapports auteur/traducteur, etc. La région avait déjà l'habitude des chercheurs scientifiques (avec la présence pas loin du CNRS), elle prendra celle des traducteurs, n'en doutons pas.

A l'année, prochaine donc: de toute nécessité.

Les volcans de l'esprit : on connaît la chanson


Tout le monde connaît la chanson Les moulins de mon cœur, qu’on associe immédiatement à Michel Legrand et au film L’affaire Thomas Crowne. La version française, qui est la première, est certes de Legrand, mais seulement pour la musique, car les paroles en sont d’Eddie Marnay, de son vrai nom Edmond Bacri. Les paroles de la version anglaise, elles, sont signées Alain et Marilyn Bergman, et constituent d’avantage, cela va de soi, une adaptation qu’une traduction. Une adaptation qu’on serait enclin à préférer, car le sentimental s'y double d'une aura quasi philosophique. Le cœur cède la place à l’esprit, et l’image de la roue devient plus que prégnante. La pierre jetée dans l’eau, qui déclenche des cercles concentriques, est remplacé par celle, purement abstraite, du cercle dans la spirale, de la roue dans la roue — allusion aux roues que voit Ezechiel  dans sa vision :
«and their appearance and their work was as it were a Wheel in the middle of the Wheel » (King James Version) / « leur aspect et leur structure étaient tels que chaque roue paraissait être au milieu d’une autre roue » (Bible Segond)
Dès lors, c’est cette image de la révolution, du cycle éternel qui va prévaloir et conditionner l’enchaînement des métaphores. Exit le « vol du goéland », « les forêts de Norvège », « les mots d’une rengaine pris dans les harpes du vent ». Dans la version des époux Bergman, un tunnel débouche sur un tunnel, une porte « tourne » sans cesse ("revolving door"), et il est question de cercles qu’on trouve dans les moulins de l’esprit, d’une bobine ("reel") indéfiniment tournée.
On l’a dit, cette chanson est celle d’un film, L’affaire Thomas Crowne, dont le scénario est signé Alan Trustman. Mais elle pourrait tout aussi bien être la chanson secrète d’Au-dessous du volcan, tant on y retrouve les éléments clés mis en place par Lowry. On le sait, l’image de la roue est omniprésente dans le Volcan, elle correspond même, selon Lowry, à la structure interne du livre. Mais les « wheels » sont aussi aussi les vertiges, les tremblements de l’alcoolique, que le Consul appréhende, ces « shakes » qu’il compare à des « snakes ».
Le carrousel de la chanson (« like a carrousel that’s turning ») figure lui aussi au chapitre XI, dans un des passages les plus vertigineux du roman de Lowry (et l’un des plus cruciaux) :
« it was the Consul, or it was a mechanical horse on the merry-go-round, the carrousel, but the carrousel had stopped and she was in a ravine down which a million horses were thundering towards her »
Le « carnival » du « carnival balloon » – la fête foraine – trouve un écho dans la fête où s’aventure le Consul, avec sa grande roue (encore une roue !) similaire à une machine infernale, en une puissante allégorie figurant au chapitre VII.
Le  lointain « drumming » résonne également au chapitre I quand est citée la lettre du Consul retrouvé par Laruelle : « the drumming, the moaning that will be found later white plumage huddled on telegraph wires… » Et que dire de ces (don quichottesques) moulins, qu’évoque Lowry entre autres au chapitre VIII ? Que dire des « fragments of a song » alors que tout le roman est parsemé de bribes à fredonner ? Cette chanson des amants désunis semble autant (sinon plus) faite pour Geoffrey et Yvonne que pour le couple McQueen/Dunaway…
On pourrait continuer ce jeu de pistes mais il risquerait de nous piéger à jamais dans sa spirale. Les moulins, comme les volcans, sont d’étranges attracteurs et leur force centrifuge n’est plus à démontrer.
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Illustration: Dali, Explosing head of Don Quixote

vendredi 27 septembre 2013

Le syndrome du simit (ou le blues des NdT)

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En lisant la traduction française d’un roman turc, la traductrice (turque) Canan Marasligil s’agace de voir une note en bas de page lui expliquer ce qu’est un un « simit », à savoir un « petit pain en couronne couvert de graines de sésame ».  Selon elle, non seulement le contexte suffit à donner au lecteur une idée de ce dont il s’agit mais surtout, il n’a qu’à faire un tour sur Google pour savoir ce qu’est ce mystérieux simit. Sur Google ou dans un dictionnaire, d’ailleurs, car là est le problème : tout le monde n’aime pas sortir du texte pour aller fouiner dans un missel alphabétique. Et il peut arriver que le lecteur tombe sur des mots qu’il ne connaît, pas, même dans sa propre langue. On touche là au délicat problème de la « compétence » du lecteur, compétence dont l’écrivain n’a pas forcément à s’embarrasser (disons que la sienne lui suffit pour l’instant). 
Toujours selon Canan, le rôle d’un traducteur n’est pas celui de guide d’une culture spécifique. Il est là pour rendre la voix, non le vocabulaire. Donc : pas de note. Car la note, selon elle, arrache le lecteur à la lecture. On pointera ici un paradoxe, dans la mesure où Canan trouve judicieux de se référer au dictionnaire ou d’aller googler – ce qui, reconnaissons-le, arrache encore plus à la lecture (car qui va googler risque dans la foulée de tweeter, de consulter ses mails, d’aller visionner le dernier clip de Miley Cyrus). On voit cependant ce que Canan veut dire quand elle parle de « laisser au lecteur la liberté d’être curieux ». Belle expression, s’il en est. D’ailleurs, elle fait remarquer qu’on n’explique jamais le mot « croissant » à un lecteur non français – abstenons-nous donc de le faire pour le simit, et ce mot finira par entrer dans la sphère de la connaissance globale. Une façon de résister à l’exotisation  de la littérature ?
On sent bien que la note en bas de page concerne autant le traducteur, si ce n’est plus, que le lecteur. Son rôle n’est pas univoque : elle sert tantôt à instruire (on va vous expliquer qui est Machinchose), tantôt à signaler un problème de traduction (un jeu de mot qui reste en travers de la gorge). Dans les deux cas, elle est un aveu d’impuissance : impuissance avérée du traducteur à rendre un objet apparemment sans équivalent, impuissance présumée du lecteur à comprendre l’objet exotique, impuissance supposée de la langue d’arrivée à rendre une subtilité présente dans l’originale. Bref, la note serait l’ultime viagra linguistique…
Mais ce que la note en bas de page cherche à réparer, c’est avant tout la lacune qu’on « prête » au lecteur. Il ne sait peut-être pas ce qu’est un simit – et les simits sont légion… ‑ et il convient de le lui dire, par amitié, compassion, etc. Soit. Mais la personne qui lit un roman turc n’est-elle pas un peu comme celle qui se rend en Turquie et, une fois plongée dans l’effervescence stambouliote, hésite des heures devant le menu gorgé de ç et de tréma ? Or ce qui fait le sel – la graine ? le sésame ? – d’un livre, ce ne sont pas uniquement ses plages de soleil, ce sont aussi – ce sont surtout –  ses zones d’ombre – c’est ainsi que nous apprenons à lire, d’ailleurs, nous tâtonnons, nous nous heurtons aux mots : l’adolescent achoppe sur le terme braquemart dans Sade ou le sens exact d’arlequins dans un vieux Série Noire. Il refuse Proust à cause du terme transvertébration. Il croit que le correcteur des Fleurs pour Algernon était ivre. Il ne sait pas trop ce que fabrique la fille aux yeux d’or balzacienne. Il n’accorde pas toute l’attention qu’il faudrait à cette cravache que Charles et Emma tente de récupérer derrière le lit. Il gratte de l'ongle la page noire de Tristram Shandy. Le lecteur est finalement comme un traducteur éternellement débutant, qui jouit autant de son savoir que de son ignorance, car si le savoir le rassure, l’ignorance l’excite. Sa liberté d’être curieux égale souvent son appétit d’obscurité. Le plaisir du texte naît de ces complexes atours qu’il ne sait pas encore dégrafer. Et il sait qu’il n’a pas besoin d’allumer pour jouir plus intensément. Le lecteur est plus proustien qu’on ne le pense. Sa Berma se nourrit d'ombre.
Finalement, la note de bas de page idéale, pour un traducteur désireux d’y succomber, serait la suivante : « On sait mais on ne vous dira rien. » Canan a donc raison : le traducteur n’est pas un guide. Libre au lecteur de se demander comment être "perçant".

jeudi 26 septembre 2013

A l'ombre des grands abattoirs

On trouve, au chapitre 3 d'Au-dessous du volcan, une phrase dont la résonance est plus complexe qu'il n'y paraît. C'est, là encore, le Consul qui parle, ou pense – Lowry adore laisser flotter l'élocution entre lèvres et cerveau… –, il dit/se dit qu'il finira peut-être jour son livre, qu'il aura des critiques élogieuses, etc. Il précise alors qu'il a peut-être trouvé un éditeur pour le publier, un éditeur basé… à Chicago. Et aussitôt lui vient cette pensée:
"Mais quand on y songe c'est stupéfiant comme l'esprit humain peut s'épanouir à l'ombre de l'abattoir!" (trad. Stephen Spriel)
Bien sûr – hélas? – il convient de retourner à la version originale pour apprécier cette phrase dans toute sa subtilité:
"But it's amazing when you come to think of it how the human spirit seems to blossom in the shadow of the abattoir!"
Incroyable quand on y pense la façon qu'à l'esprit humain de s'épanouir à l'ombre des abattoirs… Le lecteur assiste une fois de plus à l'une de ces associations d'idées qui caractérisent la pensée erratique du Consul: livre + éditeur + Chicago = abattoirs… Chicago étant bien sûr "la" ville des abattoirs par excellence. Qu'un éditeur y ait ses quartiers a sans doute favorisé le surgissement de l'idée de carnage… Mais en recourant au mot français – abattoir –, Lowry opère un choix capital. Certes, le terme français existe tel quel en américain, mais son usage est rare, et Lowry prend bien soin de le mettre en italique, pour signifier l'emprunt à une autre langue. Il aurait pu se contenter de "shambles", terme qui désigne aussi bien le lieu d'abattage qu'un carnage ou une scène de destruction. C'est d'ailleurs ce terme que choisit Pynchon, dans Mason & Dixon, quand il évoque Chicago au début du chapitre 29  :
"Cities begin unpon the day The Walls of the Shambles go up, to screen away blood and Blood-letting, Animals' Cries, Smells and Soil, from Residents already grown fragile before Country Realities." ["Les Villes commencent le jour où l'on élève les murs des Abattoirs, pour dissimuler le sang et les effusions de sang, les cris des animaux, les odeurs et les souillures, aux Citadins déjà fragiles devant les Réalités de la campagne." (trad. Matthieussent)]
Mais Lowry cherche autre chose que le parfum du billot. Et le mot "abattoir" a ici un sens plus fort, plus ouvert, qui était déjà actif au dix-neuvième siècle : l'endroit où le peuple est exterminé, tel que l'illustre entre autres l'expression "envoyer à l'abattoir". L'abattoir, c'est la guerre, la "boucherie" – car l'homme est un bœuf pour l'homme. On trouve évidemment le terme chez Rimbaud dans le poème Après le déluge (rappelons que le Consul évoque, juste avant notre abattoir, la figure de Noé):
"Le sang coula, chez Barbe-Bleue, – aux abattoirs, – dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres."
Si Lowry avait choisi "shambles" au lieu d'abattoir, il y aurait certes gagné une belle allitération: in the shadow of the shambles, mais il a préféré terminer sa phrase par l'inquiétante sonorité (inhabituelle pour un œil et une oreille américains) du mot français, qui soudain semble béer telle une bouche morbide, grâce au lent glissement du "dow" flottant de shadow au "oir" clinquant d'abattoir – le mot abattoir rimant également avec le dernier mot de la phrase précédente: popular. Travail d'équilibriste…
Mais comment, surtout, ne pas songer à Baudelaire, un des auteurs préférés de Lowry avec Poe et Melville, qui fit entrer la beauté dans le corps d'une "charogne" (et là encore, il est question d'épanouissement: "Et le ciel regardait la carcasse superbe / Comme une fleur s'épanouir"), Baudelaire qui imprègne de nombreuses pages du Volcan, dont Lowry fait sienne la "forêt de symboles" – et à propos duquel, ô ironie, le sot critique littéraire Louis Goudall écrivait  en 1855 dans le Figaro :
"Pouvons-nous accepter la poésie de M. Baudelaire, cette poésie de charnier et d'abattoir, comme l'expression, même incomplète, des souffrances du temps présent?"
On se gardera bien de répondre à la question du défunt critique. Le volcan y a veillé depuis longtemps.

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mercredi 25 septembre 2013

Ce qu'il en est du regard proustien et polygonal des scorpions imaginaires

On pourrait s'amuser à décortiquer chaque phrase d'Au-dessous du volcan. On pourrait, mais on ne le fera pas, puisque la chose, comme pour presque tous les grands textes, a déjà été faite, et que les exégèses, de ce côté-là, ne manquent pas. "Décortiquer" n'est d'ailleurs peut-être pas le bon terme: les phrases ne sont pas des insectes dont l'étroite carapace recélerait un secret organe. Il leur arrive pourtant de se comporter comme des insectes. Ainsi, au chapitre 6 du Volcan, dans cette zone qui, géométriquement, en est le milieu contrarié, on trouve ceci:
"And the polygnous proustian stare of imaginary scorpions."
Ce que Stephen Spriel traduit par: "Et le regard proustien polygonal de scorpions imaginaires." Bon, resituons un peu. Le Consul est avec son demi-frère, Hugh, apparemment en proie à un début de delirium tremens, il s'enfile une rasade de rhum, en espérant qu'il tient là un "charme" qui lui permettra de tenir à distance l'armée des cucarachas. Et de se soustraire, donc, aussi, à ce regard prétendument polygonal et proustien des scorpions.
On sait par l'étude du manuscrit que Lowry a rajouté – au crayon – le qualificatif de "proustien" après écriture de ladite phrase. On sait aussi que les scorpions ont entre 6 à 12 yeux répartis sur leur corps (même si leur vision, paradoxalement, n'est pas excellente) et que leur regard est tout sauf polygonal (rien à voir avec les mouches). Et que le mot "scorpion" ne figure pas dans la Recherche.
Mais encore? En quoi le "regard" proustien est-il "polygonal"? Car il l'est, n'en doutons pas, et c'est même ce que déclarait l'ami de Proust, Fernand Gregh, dans un article intitulé "L'époque du banquet", publié dans la revue NRF de janvier 1923, quand il évoque ce "regard polygonal" que jette l'auteur de la Recherche sur la vie. Ce "polygonal" signifie ici, on le sent, "prismatique", et l'on pourrait aller chercher du côté du cubisme ou de l'impressionnisme les raisons de sa présence diffractante. On pourrait aussi convoquer Lawrence Durrell et sa Justine pour en savoir plus là-dessus:
" Regarde ! Cinq images différentes du même sujet. Si j'étais écrivain, c'est ainsi que j'essaierais de dépeindre un personnage, par une sorte de vision prismatique. Pourquoi les gens ne peuvent-ils pas voir plus d'un profil à la fois ? " (trad. Roger Giroux)
Ou repasser par Proust lui-même qui nous parle de "yeux dilatés par l'attention". Mais chez Lowry, la phrase-scorpion fonctionne à plusieurs niveaux. Tout d'abord au niveau éthylique: l'alcoolique en proie au "DT" voit des insectes sortir des murs (des cafards, mais aussi des scorpions). Or la vision – l'hallucination – est ici aussitôt inversée: ce n'est pas tant l'alcoolique qui voit, que sa vision qui le regarde, d'où cette impression d'être espionné par des insectes. Il existe d'ailleurs une lettre de Lowry  à John Davenport où l'auteur du Volcan établit un parallèle entre le scorpion et les yeux de la police…
Ce qui ici, bien sûr, "fait signe" c'est le qualificatif de proustien. On peut supposer qu'au moment où Lowry trouve le terme "polygonal", un mécanisme est déclenché dans sa pensée, une pensée qui s'efforce de coller à celle du Consul et va entraîner, par l'effet bégayant de l'allitération et celui de l'association d'idées, l'apparition, très littéraire, de cet étrange qualificatif: "proustien". Comme si ce "regard" ne pouvait se contenter d'être "polygonal" – ce qui n'est déjà pas rien. Comme si, en devenant proustien, il gagnait en intensité, en épaisseur, même s'il est clair que l'univers proustien n'a guère sa place sur le mur de l'alcoolique. Mais la pensée du Consul est un mur d'un genre particulier: c'est une page, où ce qui s'écrit s'anime, grouille d'autre chose, un mur-page qui communique avec d'autres murs-pages…
Le scorpion de Lowry, en devenant proustien, ouvre une brèche de plus dans les élucubrations du Consul, lequel, malgré son état "perfectamente borracho", ne peut oublier qu'épier, avant d'être l'apanage des indics, est un acte littéraire, et qu'en l'espèce, le maître ès surveillances, le grand artiste de la vision prismatique, c'est Proust, Proust qui dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs écrit ceci:
"[…] des regards d'une extrême activité comme en ont seuls devant une personne qu'ils ne connaissent pas des hommes à qui, pour un motif quelconque, elle inspire des pensées qui ne viendraient pas à tout autre, – par exemple des fous ou des espions."
L'espion devenu fou rejoint alors le scorpion de l'imagination sur le mur de la page où le Consul, dans sa damnation ironique, gratte sans fin le palimpseste halluciné dont Lowry est le gardien illuminé.

mardi 24 septembre 2013

Quand la traduction se fait festival

Un festival de la traduction? Are you kidding? Que nenni. La chose existe désormais, et se tiendra à Gif-sur-Yvette du 27 au 29 septembre au moulin de la Tuilerie, sous l'égide de deux librairies, La Vagabonde et Liragif: le Festival Vo/Vf - Le Monde en Livres.
Citant facétieusement Borges – « II est évident que le traducteur vient après l’écrivain. La traduction est une étape plus avancée» –, les organisateurs de ce festival ont souhaité non pas dresser un piédestal à ce passeur des lettres, mais plutôt s'appuyer sur sa démarche pour mettre en valeur les littératures étrangères.
Le programme, téléchargeable ici, est riche et éclectique. Tout commencera le vendredi en fin de journée par une conférence inaugurale d'Agnès Desarthe, traductrice entre autres de Woolf et Jay Mc Inerney, suivi de la projection du film La femme aux cinq éléphants de Vadim Jendreyko, un documentaire sur la traductrice Svetlana Geier, au parcours aussi cahotique que le siècle défunt (et là je cite ce qu'en dit le site du film – pour la bande-annonce, c'est ):
Svetlana Geier a 16 ans quand son père est libéré des goulags staliniens. Il mourra 6 mois plus tard. 19 ans quand 30’000 Juifs sont assassinés à Babi Yar par une unité spéciale de commandos SS. Elle y perdra sa meilleure amie. Enrôlée par la Wehrmacht comme interprète, elle finira par fuir Kiev avec sa mère en 1943. En septembre, elle est internée à Dortmund dans un camp de travailleurs de l’Est. Son périple se poursuit, fait de grandes souffrances, d'aides silencieuses, de chances inespérées et d'un amour pour la langue qui éclipsera tout le reste. Dès les années 50 elle est reconnue comme brillante traductrice et deviendra rapidement une universitaire de renom dans le domaine de la traduction littéraire.
La samedi, il sera questions des nouvelles voix de l'Inde, de la Russie, de la rentrée littéraire, de la traduction animée, puis de 17h à 19h, le patron du Clavier aura l'honneur d'être "le traducteur à l'honneur" du festival et sera cuisiné par la très pynchonienne Bénédicte Fryd-Chorier sur ses coupables activités.
Le dimanche, des traducteurs causeront de Mario Vargas Llosa, on s'interrogera aussi sur la traduisibilité de la poésie, sur la retraduction des classiques, sur le couple traducteur-auteur, et il y aura même un coup de projo sur les éditions Attila, le tout agrémenté d'un discours de clôture de Pierre Assouline.
On y croisera les écrivains et/ou traducteurs suivants: Christophe Balaÿ, Linda Maria Baros, Nathalie Bauer, Sophie Benech, Albert Bensoussan, Jean-Baptiste Coursaud, Jacques Darras, Johan-Frédérik Hel Guedj, Josée Kamoun, Annick Le Goyat, Annie Montaut, Myriam Montoya, Anne Plantagenet, Jörg Stickan, Anne-Marie Tatsis-Botton, Aurélie Tronchet, Sacha Zilberfarb…

Précisons que le festival Vo-Vf Le monde en livre est gratuit, dans la limite des places disponibles, aussi n'est-il pas inutile de s'inscrire (en ligne, par exemple) afin d'être sûr d'avoir une place à telle ou telle rencontre.

lundi 23 septembre 2013

L'intraduisible volonté volcanique

En ce moment, le Clavier relit Au-dessous du volcan, en anglais, euh non, pardon, en américain, euh non, re-pardon, en lowrylangue. Le problème, quand on est traducteur, c'est qu'il est quasi impossible de lire un texte, surtout un texte comme Under the volcano, sans, en plus de l'émerveillement ressenti, se poser des questions de traducteur. Le plaisir est-il gâché? Le voile professionnel vient-il obscurcir le plaisir toujours neuf? En fait, la question que se pose le traducteur qui lit en anglais un texte déjà traduit (qu'il n'aura donc pas à rajouter, a priori, à la pile de ses projets) est: "Comment l'aurais-je traduite, cette phrase?" Mais cette question est vite balayée, non seulement parce qu'il n'aura pas à la traduire, mais également parce qu'il sait qu'il ne peut la traduire dans son isolement, que pour parvenir à la dompter (ou à se laisser dompter par elle), il lui faudrait d'abord s'abîmer dans le texte entier afin d'arriver à son chevet au terme d'un long chemin de croix. On ne traduit pas "une" phrase, mais telle phrase prise dans un continuum, aussi discontinu soit ce continuum. Impossible de saisir le pied d'Achille sans avoir eu vent de son problème au talon et encore moins sans connaître son rapport aux maux. Quand il traduit, le traducteur se frotte aux décisions et jouit de cette friction afin qu'en jaillissent quelques étincelles, ce qui ne peut se faire que par un frottement répété, énergique, compulsif. Il ne s'agit pas de creuser, de fouir, de déterrer – les gemmes sont là, à la surface indétectable qu'est devenu le sens fait musique. Pas la peine de se changer en mineur, car ce qui remue sous les yeux est de l'ordre galactique. Autant, donc, avoir une fusée à la propulsion idoine. Autrement dit, savoir être aussi pierre que Beckett s'il faut s'attaquer à l'innommable, aussi ramifié que possible dès lors qu'on touche à Pynchon, carrément scindé si l'on tripote Burroughs. 
Mais revenons à la lecture, à cette lecture souvent bifide que fait le traducteur. Très vite, il ne se demande plus: Comment l'aurais-je traduite, cette phrase? Mais: Que devient-elle dans mon cerveau habitué aux translations? Qu'y a-t-il en elle de "déjà traduit" qui me fait la lire comme non pas définitive mais en transhumance? Où va-t-elle, cette phrase? Comment cherche-t-elle à résonner dans mon oreille française?
Quand on lit dans l'autre langue, ce qui vous réclame est encore mystérieux. Ce n'est ni le sens que la syntaxe a depuis longtemps soumis à la déflagration de nombreux possibles, ni la pure musique que votre amour de la syntaxe aime à laisser résonner. C'est autre chose, tout autre chose: le fantôme du texte, prêt à migrer dans des régions inconnues. Comme si le texte, sevré de ses sources, et méfiant de ses attaches, n'avait plus qu'un objectif à la fois abstrait et concret: vous changer, et, partant, faire de vous quelqu'un qui l'a lu et ne sera plus jamais celui qui ne l'a pas lu.
Sous le volcan, vous voilà. Et bien sûr Lowry, en maître des confusions, vous aide à voir ce que vous saviez de toute éternité: il y a deux volcans. Le Popocatepetl et l'Ixtaccihuatl. Le premier, vous l'avez toujours prononcé sans trop d'hésitation. Le second, il vous fourche la langue. C'est bon signe. Signe qu'Au-dessous du volcan a commencé à vous traduire et vous enseigne la seule langue qui tienne: celle du bégaiement. Consul un jour, consul toujours? Allez savoir…

vendredi 20 septembre 2013

Deux êtres se rencontrent et une chaude musique s'élève de leur peau

Le cinéma porno, on le sait, suit une trajectoire détumescente depuis le milieu des années 70. A défaut d'en diffuser ici quelques extraits ou images susceptibles de choquer les belles âmes et ranimer les passions, on signalera cette étrange initiative: une compile des musiques de films porno, avec en vrac des extraits de Black Lolita, Laure, Summer school, Aunt Peg, Madame Claude, Skin Flicks, Odyssey, Emanuelle, Vampyros Lesbos, SessoMatto, Sexshop, Sex O'clock USA, Glenda… Bref, une sex-tape purement sonore, une sorte de longue berceuse pour main seule. Car, comme le disait Sade, "c'est dans ton oreille, ce divin entonnoir, que le plaisir saura conquérir tes sens pour le plus doux des abandons".

Ah, à ce propos, puisque nous évoquons la délicate question de la pornographie, sachez qu'elle n'est pas toujours là où on le pense. J'en veux pour preuve la phrase suivante, extrait de Du temps qu'on existait, un roman-dictée de Marien Defalvard, paru en 2011 chez Grasset :
"Les herbes du parc étaient couchées, comme moi, elles sur la terre, collant parfaitement au monde, moi sur le lit blanc, inerte au-dessus de lui, dans une impossible lévitation."
Je ne suis pas sûr que Veuves en chaleurs, de Burb Tranbaree (avec Karine Gambier dans le rôle titre) soit à mettre entre toutes les mains, mais ce qui certains, c'est que la phrase de Defalvard a eu de la chance d'échapper à la censure. Je prie pour que mes enfants ne tombent jamais dessus. D'ici à ce qu'ils s'imaginent que la virgule est un vestige caudal…

jeudi 19 septembre 2013

Chambre 2, Alinéa 1

Ce soir jeudi 19 septembre à 19h30, rencontre avec Julie Bonnie, auteur du très remarqué Chambre 2 (éditions Belfond) à la librairie L'Alinéa, 227 rue de Charenton, 75012 Paris. Non seulement on se réjouit pour Julie – amie de longue date et chanteuse de talent – du succès que rencontre son livre (rien moins que le prix Fnac…) mais en plus on est ravi que cette rencontre parisienne, la première d'une longue série en France (il y en aura une bientôt au Monte-en-l'Air), se fasse dans cette librairie (ré)ouverte depuis peu à trois pas de chez nous, l'Alinéa, par la courageuse Catherine Houssay. Vous pouvez  également découvrir sur le site de radio arte la "music for babies" enregistré par Julie Bonnie avec Samuel Hirsch ou vous balader sur le site de Julie.
En cette rentrée littéraire où nombre d'auteurs essaient de nous faire croire qu'ils ont porté plus de neuf mois leur livre dans leur tête, rien de telle qu'une rencontre avec une puéricultrice-chanteuse-musicienne-auteur pour remettre les pendules à l'heure et la "délivrance" à sa vraie place. Non, l'accouchement n'est pas le plus beau moment de la vie, messieurs. C'est juste le moment où vous clopez le plus. En revanche, Chambre 2, roman écrit par une sage femme (avec et sans guillemets) est certainement le livre de cette rentrée qui en parle le mieux.

PS: Julie Bonnie sortira également le mois prochain un livre pour enfants aux éditions du Rouergue.

Les raquettes de Lowry

Au tout début de Au-dessous du volcan, le docteur Vigil et Laruelle sont assis à la terrasse du Casino et boivent de l'anis. Ils viennent de jouer au tennis. Leurs raquettes sont posées sur le parapet, leurs cordages maintenus par des presses. La presse du docteur, nous dit Lowry, est triangulaire, alors que celle de Laruelle est rectangulaire. Un détail en apparence anodin, mais qui, forcément, intrigue. Pourquoi cette précision? On peut, bien sûr, aller chercher du côté de la symbolique des nombres, et voir dans l'addition de ces deux formes [3+4] le fameux chiffre 7 qui irrigue tout le roman de Lowry, et dont Lowry a lui-même souligné l'importance:
"la passion pour l'ordre même dans les plus petites choses qui existent dans l'univers; 7 est également est le numéro sur le cheval qui tuera Yvonne et 7 l'heure à laquelle mourra le Consul."
     On peut aussi voir dans ce détail un moyen d'attirer l'œil du lecteur sur le parapet où sont posées les raquettes, parapet qui sépare les deux hommes des pénitents en train de défiler un peu plus loin. Le parapet comme limite, marge, frontière – le fait est que le mot revient à plusieurs reprises dans le roman. On pourrait tout aussi bien tenter d'y voir une définition géométrique de chacun des deux personnages, étudier en quoi le triangle convient au docteur et le rectangle à Laruelle, tenter une approche quasi graphique de leur personnalité. Il pourrait y avoir là une piste.
     Bref, il s'agit là d'un détail, à la fois visuel et symbolique, dont le lecteur ne sait a priori quoi faire – ni s'il doit en faire quelque chose. Il ne s'y arrêtera d'ailleurs peut-être pas. Pourquoi Lowry ne donnerait-il pas de détails de ce genre, après tout? Pourtant, dans le processus de lecture, la présence, via ces formes, du 3 et du 4, hors tout symbolisme possible, n'a rien d'étonnant: au contraire, elle sert à attirer l'attention du lecteur sur une des caractéristiques de ces deux premières pages inaugurales: Au-dessous du volcan début par le compte. Le monde est là, nous le voyons, et pour fixer sa fausse permanence nous allons procéder à son inventaire.
     Pas moins de onze indications de quantité précèdent le détail des raquettes: "deux chaînes des montagne", "surplombant une de ces vallées", "deux volcans", "six mille pieds", "dix-neuvième parallèle", "dix-huit églises", "cinquante-sept cantinas", "quatre cents piscines", "deux courts de tennis", "deux hommes en flanelle blanche"… Sans compter d'autres précision numériques plus vagues: "nombre de vallées", "de nombreux et splendides hôtels"… Rarement un roman aura commencé par une nomenclature aussi comptable.
     Mais les presses appliquées au cordage de nos fameuses raquettes ne sont pas que des symboles déguisés en raquettes. Ce sont aussi des formes, et l'on constatera qu'avec elles se produit le passage du nombre à la forme. Elles sont comme les ombres portées des deux personnages, ou les fantômes des deux personnes importantes dont ils parlent. Le fait est qu'une page plus loin Laruelle se lève et pose ses mains sur les raquettes – une main sur chaque raquette, comme s'il s'agissait des deux sceptres complémentaires d'un même royaume, en tout cas il y a quelque chose de presque majestueux dans son geste:
"resting his hands one on each tennnis racket, he gazed down and around him…"
Et dès qu'il pose la main dessus se produit à nouveau, un inventaire/descriptif du monde, mais vu cette fois-ci depuis le parapet. Les chiffres, soudain, sont moins présents: ce sont les couleurs et les formes qui ont pris le dessus: le rose du coucher de soleil, le bleu de l'écharpe de fumée, les méandres d'un cours d'eau, les collines violettes…
   Nos intrigantes raquettes auraient-elles un pouvoir magique? En fait, il faut avancer dans le texte pour trouver la confirmation de leur "pouvoir". Une dizaines de pages plus loin, en effet, la raquette revient: Lowry nous décrit alors Laruelle comme "un chevalier d'autrefois avec une raquette de tennis pour bouclier", ”[rêvant] un moment de batailles auxquelles l'âme a survécu avant de s'aventurer là".
    Une raquette de tennis comme bouclier? Soudain, se dresse dans nos mémoires l'image de Don Quichotte ! Le match entre Lowry et son lecteur a commencé. Libre à nous de nous changer en moulin, moulin à textes, offert aux quatre vents de la lecture…

mercredi 18 septembre 2013

La traduction intérieure, ou le rêve des banquises

On pourrait considérer la traduction sous l'angle de l'éternel retour: la traduction du même mais différemment. N'est-ce que pas ce que l'Histoire nous apprend tout en nous forçant à l'oublier? Réécriture des camps d'internement (cf. les Boers) en camps de concentration, puis en camps d'extermination (nazis), puis à nouveau en camps d'internement (ex-Yougoslavie) puis en centres d'hébergement ou camp de détention Guantanamo)… Réécriture de la monarchie en empire… de la guerre totale en guerre permanente… des croisades en jihads ou tempêtes du désert… de Paul Bourget en Floran Zeller…
Mais revenons à la traduction, nettement moins onéreuse en vies humaines et talents littéraires. Traduire présuppose un désir (ou une nécessité) de glissement entre deux langues. Deux langues? Rien n'est moins sûr. L'épreuve de l'étranger, pour reprendre une expression célèbre, est avant tout l'épreuve de l'étrange. C'est moins l'américain qu'on traduit quand on traduit Faulkner que l'américain faulknérien, le faulknérien vernaculaire. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'on dispose également, par exemple, de traductions de Montaigne ou de Rabelais en français. Ajoutez à cela la tentation lipogrammatique et vous verrez le spectre de la traduction largement étendue. A quand une Disparition retrouvée, complète avec tous ses "e" dans le même panier?
Le fait est qu'on a souvent minimisé le rôle politique de la traduction, alors que le choix mêmes des textes à traduire obéit à une pensée de l'autre et de soi. Ainsi, à une certaine époque, on traduisait les romans japonais qui répondaient à une certaine vision occidentale du monde japonais (à savoir une culture orientée désormais vers la paix, les paravents, le thé…), et on les traduisait qui plus est à partir des versions anglaises. Mais tout cela a été parfaitement étudié, entre autres par Lawrence Venuti, aux travaux duquel je renvoie ceux que la question intéresse.
On pourrait donc s'interroger sur d'autres glissements vers le plaisir, d'autres formes atypiques de traduction, réfléchir à leur bien-fondé, leur sens, leur défi. Longtemps, on le sait, la traduction a été infidèle, voire irrévérencieuse: l'idée même de suite, de continuation, de reprise, de parodie y était attachée. Notre rigueur nouvelle – structuralisme aidant? – a banni ces écarts qui étaient naguère la norme (de même que le roman a longtemps été monstrueux avant de devenir bourgeois). Nos classiques abrégés portent encore la marque de ce désir de revisitation, que le cinéma a depuis repris largement à son compte et que l'internet s'amuse à décliner en 140 signes ou plus. Déformer, résumer, abréger, moquer: la traduction est peut-être toujours à l'œuvre derrière ces pratiques tantôt littéraires tantôt éditoriales.
Mais que penser  de ces "traductions intérieure"s (comme on parle d'ennemi intérieur…) qui interrogent l'essence même de la littérature? De ces "reprises" (illégales?) qui dépossèdent l'œuvre de sa paternité pour la recommencer, cherchent à la faire fuir, à l'abâtardir, la corrompre, la revivifier?
La web-association des auteurs propose le 27 septembre, sous l'impulsion d'Antoine Bréa, une rencontre à ce sujet – Bréa qui rappelle fort à propos certains projets atypiques:
"Qu’on songe seulement à la nouvelle traduction du Journal de Kafka produite par Laurent Margantin, à l’'Ulysse par jour' de Guillaume Vissac, aux traductions d’Horace et de Virgile de Danielle Carlès, aux morceaux de l’Enéide et des Métamorphoses d’Ovide donnés par Marie Cosnay, voire à la performance que fut la Twiliade (reprise de l’Iliade en 140 épisodes de 140 signes sur Twitter) de Stéphane Nappez ou même au début d’adaptation de Proust 'au temps présent' halluciné en son temps par Arno Calleja."
On vous laissera donc fureter dans ces textes et méditer sur leur pertinence. Le fait est que s'aventurer du côté de chez Swann au temps du présent reste fort troublant:
"Longtemps, je me couche de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se ferment si vite que je n’ai pas le temps de me dire: Je m’endors. Et, une demi-heure après, la pensée qu’il est temps de chercher le sommeil m’éveille; je veux poser le volume que je crois avoir encore dans les mains et souffler ma lumière; je ne cesse pas en dormant de faire des réflexions sur ce que je viens de lire, mais ces réflexions prennent un tour un peu particulier; il me semble que je suis moi-même ce dont parle l’ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint."
La chose peut prêter à sourire, bien sûr. Mais ne peut-elle pas également nous aider à comprendre les mécanismes mis en œuvre (mis dans l'œuvre?) dès lors qu'il y a "translation"? La traduction ressemble souvent à un rêve qu'on prête au livre traduit. Le rêveur n'est-il d'ailleurs pas lui-même le livre avant d'être le lecteur ou le traducteur? Le livre qui se rêve langue-banquise, en quête d'autres climats? Le livre qui appelle, de tous ses vœux, sa transformation, par l'autre, la lecture, la traduction, la mémoire et l'oubli, la fascination et le rejet? La véritable requête amoureuse ne devrait-elle pas s'énoncer ainsi: Traduis-moi ? Traduis m'encor, retraduis moy et traduis : Lors double vie à chacun en suivra.

mardi 17 septembre 2013

Du dilemme du prisonnier (et de ce qu'il convient de mettre dans sa poitrine)

Le dilemme du prisonnier n'est pas uniquement un cas de figure dans la théorie des jeux, où les joueurs hésitent à coopérer malgré le bénéfice qu'ils en tireraient. C'est le septième roman de Richard Powers à sortir au cherche midi éditeur dans la collection Lot 49. Publié aux Etats-Unis en 1988 (eh oui, chez Lot49, on a oublié de croire à la péremption de certaines œuvres…), traduit par Jean-Yves Pellegrin, ce roman est le deuxième de Powers. Il l'a écrit lors d'un long séjour chez les Bataves et il devrait ravir les fidèles de Powers, de plus en plus nombreux depuis la parution en France de Trois fermiers s'en vont au bal (son premier roman) et du Temps où nous chantions – à noter que ce dernier titre, traduit par Nicolas Richard (l'homme qui sue actuellement sangs et os sur la traduction du dernier Pynchon, Bleeding Edge) vient de reparaître en grand format.
Sur fond d'une histoire familière très particulière, orchestré par un père atteint d'une étrange affliction, Le dilemme du prisonnier évoque entre autres les rêves de grandeur de Disney et les camps de prisonniers pour Américains d'origine japonaise pendant la Seconde guerre mondiale, ainsi que les facéties atomiques de l'oncle Sam. Voici ce qu'en a dit récemment Florence Noiville dans Le Monde:
Magnifique portrait de père sur fond de famille "dysfonctionnelle", Le Dilemme du prisonnier revisite un demi-siècle d'histoire américaine, de l'Exposition universelle de New York (1939) aux essais nucléaires de Los Alamos en passant par l'industrie du divertissement à Disneyland... Eddie voudrait armer ses enfants pour la vie, mais s'il leur parlait, il les détruirait... Langage, famille, culture, histoire: ce qui nous façonne est aussi ce qui nous emprisonne.
A noter aussi le prochain titre à paraître en Lot 49: un roman de Lydia Millet intitulé Lumières fantômes et traduit par Charles Recoursé. On vous en recausera même si vous n'êtes pas sages.

*  *  *

Ah, puisqu'on parle littérature, avez-vous lu, euh, pardon, feuilleté le nouveau livre d'Amélie Nothomb dont le titre m'échappe comme un chapeau emporté par le vent dans une ruelle où il n'est pas nécessaire de s'aventurer pour savoir que le courant est composé d'air ?
Il y a pourtant dedans, sur une page blanche imprimée avec des lettres noires qu'on peut lire de gauche à droite et de haut en bas, un passage lisible et limpide où nous est – enfin ! – révélé le – dzim-boum! – secret de – ouch! – l'écriture:
"Ce que l'on a vécu laisse dans la poitrine une musique : c'est elle qu'on s'efforce d'entendre à travers le récit. Il s'agit d'écrire ce son avec les moyens du langage."
On se sent mieux, n'est-il pas? Désormais, quand on me demandera ce que je fais dans la vie, je n'hésiterai plus, je répondrai : "Oh, j'écris des sons avec les moyens du langage." (Je préciserai quand même dans la foulée que je ne suis pas fabricant de jingles, au cas où confusion il y aurait.) Allez, toi aussi, fais comme Amélie: mets de la musique dans ta poitrine !

lundi 16 septembre 2013

Bouquet d'amériques

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Laissons la question de savoir si Nos amériques de Stéphane Bouquet est un récit poétique ou un poème narratif se dissoudre d’elle-même dans le a minuscule de ces amériques dont l’auteur fait la semence éclatée de son livre. Mais minuscule ne veut pas dire insignifiant, bien au contraire, puisqu’il s’agit ici d’amériques-particules, en fragile suspension, de lumière autant que d’ombres. Puisqu’il s’agit ici du désir et de la « grande étreinte ».
La scène se passe à New York, pourrait-on, cavalièrement, dire, mais ce serait alors pour rectifier aussitôt et dire : la scène se passe de New York, même si les mots s’aventurent « dans la forêt de fer du vieux / Brooklyn juif ». Bouquet ne raconte pas un séjour, mais séjourne plutôt dans ce qui se raconte, les moments, les échappées, les aperçus, les pensées qui prolongent les regards. Ses amériques sont d’abord celles de la langue, et il les laisse contaminer sa phrase, pas seulement en jouant de la francisation (« sex-appelant ») ou de la traduction distordue (« now we’re only dying / maintenant nous sommes seulement plusieurs adresses de la mort » ou « corn-fed/maïs-nourri »…), mais également en autorisant le calque syntaxique américain à ronger la formulation française (comme dans ce « Il s’en sorte de souvient mais en fait non » ou le « sort of » persiste et signe).
Il y aussi chez Bouquet un jeu très subtil entre le déterminé et l’indéterminé, qui permet une ouverture du sens en même temps qu’une étrangeté du familier. Ainsi, le syntagme « dans une chaleur de chambre » non seulement n’équivaut pas à « dans la chaleur d’une chambre », mais demeure irréductible à la sensation qu’il évoque. Idem pour la phrase : « c’est octobre doux », où l’absence d’article permet au qualificatif de flirter avec la substance. Enfin, l’auteur parvient à détourner des formes abrégées sans que jamais le texte ne vire au texto, faisant plutôt de ces mots écourtés les médiums d’un temps volé, d’une accélération, conférant alors aux mots qui suivent une persistance d’autant plus renforcée :

« les si nbreux

sermons caduques, la pelouse en mémoire »
 ou
 « càd la mort ici
est une personne non dramatique »

Poème forgeant lui-même sa langue dans l’entre-deux du séjour, Nos amériques a parfois des accents ashberyens – Bouquet est, comme on le sait, un "habitant" de la poésie américaine, parfois des fulgurances à la Dennis Cooper, comme en témoigne le chapitre 11.1 qui après un inespéré enfouissement dans une « aisselle autorisée » s'achève sur ces mots :
« – oui, je dis, baigné dans sa sueur pas lavée et feuillue de trois quatre x jours, possesseur soudain de sa formule profonde, et du coup, de la, euh, c’est ça, vérité. »
Tout le livre, bien que fragmenté et moléculaire, vibre au son et sens des saisons-sensations, et tantôt l’on baigne dans « le lilas de notre printemps », tantôt l’œil se perd dans « l’automne compliqué des branches », l’esprit se projetant parfois dans un « « été de week-ends purs ». On l’a dit au début : le séjour décrit ici est celui d’un désir en suspension, à la fois avide et tapi, qui cherche dans l’éloquent secret des corps et des visages un lit où laisser couler le fleuve des perceptions. Mais c’est dans un chapitre intitulé Le cahier de méditation que l’auteur va plus loin encore, conscient que « eros » « est très probablement la même chose que l’eau », puis entraînant imperceptiblement cette contigüité des sens vers une explosion (é)jaculatoire qui voit le clair fluide du désir se changer en lait de joie à l’orée du visage : « tout un avril inopiné »…
Nos Amériques est bien sûr plus complexe et plus enthousiasmant encore que ne le laisse transparaître ce trop rapide survol. Il s’en dégage une « verte fraicheur de survie », portée par une troublante audace syntaxique et un sens chimique des perceptions, qui font de ce ce livre, une nécessaire et vitale leçon d’écriture.
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Stéphane Bouquet, Nos amériques, Champ Vallon (2010), 12 €

vendredi 13 septembre 2013

Zone en hébreu: tout sauf du train-train

Il y a quelques années, on avait eu la chance de rencontrer à Paris le traducteur israélien Moshe Ron. C'était à l'occasion d'un colloque universitaire et on avait été impressionné par l'homme, traducteur de – tenez-vous bien… – Raymond Chandler, Donald Barthelme, Grace Paley, Robert Coover, Gilbert Sorrentino, Steve Katz, Raymond Carver, Tobias Wolff, John Gardner, Joy Williams, Richard Ford, Harry Mathews, Michael Chabon. Mais Moshe Ron ne voyage pas uniquement de l'américain à l'hébreu, il lui arrive aussi de décoller du français (il s'est attaqué ni plus ni moins à De la grammatologie, de Jacques Derrida) ou de l'espagnol (et là c'est pour traduire Les Détectives sauvages de Bolaño, avec Adam Ron Blumenthal). Alors, évidemment, comme il connaissait nos goûts, le courant était passé. On avait évoqué Pynchon, Barth et alii. Un grand moment, d'où l'humour était tout sauf absent.
A quoi travaille actuellement ce titan au doux sourire? Je viens de l'apprendre grâce à l'excellent site IF Verso, la plateforme du livre traduit: l'ami Moshe vient d'achever la traduction de Zone de Mathias Enard. Comment faire passer en hébreu ce "rythme brisé, haletant, tout en étant continu et insistant, voire obsessionnel, cette rhétorique du cumul"? Il se trouve que Moshe Ron avait lu auparavant un roman de Yaakov Shabtai, intitulé en français Pour inventaire, roman qui, quoique très différent (trois narrateurs au lieu d'un, usage du point, etc.) présentait un bloc narratif ininterrompu aux yeux du lecteur. Fort de cette expérience de lecture qui l'avait marqué, Moshe a donc pu s'attaquer au souffle de Zone:
"[…] j’avais donc en moi déjà comme l’empreinte d’une démarche narrative et rhétorique tant soit peu analogue, une matrice prête à mettre en marche en hébreu […]"
Moshe explique que l'hébreu aime la brièveté – il a d'ailleurs traduit toutes les nouvelles de Carver –, aussi la prose de Zone lui a-t-elle posé un défi passionnant. Il s'en explique en une longue phrase ininterrompue sur le site d'IF Verso, que je vous engage à consulter. On apprendra ainsi qu'
"un des mots français les plus difficiles à rendre correctement en hébreu, car nous autres disons shalom et en arrivant et en partant définitivement, il nous faut donc exercer pas mal d’ingéniosité pour dire tout simplement ce mot qui figure maintes fois dans le texte de Mathias Énard, adieu."
Mais on peut faire confiance à Moshe Ron pour accueillir "l'autre" dans sa langue et faire de la zone un espace d'échanges et de rencontres. Soleil cou coupé? Oui, mais avec le tranchant du sourire.

jeudi 12 septembre 2013

Moins de zéro

Un grand merci à la journaliste Charlotte Pudlowski qui, dans son article sur les écrivaillons français dopés au Bret Easton Ellis, paru sur le site de Slate, nous régale de deux extraits d'ouvrages récemment parus et qui tous figurent dans la sélection du prix de la Flore intestinale (me trompè-je ?). Le premier extrait est signé (colorié ?) Sacha Sperling, et provient de J'ai perdu tout ce que j'avais :
« Jane, j’espère te retrouver un jour à mi-chemin. Même si notre histoire était un terrain vague, et mon cœur, un mobile home. »
C. Pudlowski lui fait sans doute un peu trop d'honneur en comparant sa prose à celle de David Charvet, mais bon, n'ergotons pas.
Le second extrait est extirpé de Parce que tu me plais, de Fabien Prade – on remarquera au passage que nous avons là deux titres sous forme de phrase conjuguée, même si, on va le voir, la conjugaison ne semble pas être le point fort de ces deux ékri20 :
« Elle était assise à la table à côté de la nôtre, avec ce qui semblait être une copine. Et elle était sublime. Mais vraiment, sublime. Elle avait les traits d’une finesse incroyable, et la nuque parfaitement fine. […)] J’avais devant moi la perfection faite femme, l’idéal d’une vie. J’ai essayé d’accrocher son regard pendant de longues minutes, mais n’obtins rien. » 
Bon, je sais, et on me le répète assez souvent, ce genre de dézinguage-minute à coups de mini extraits relève de la pure méchanceté et de l'extrême mauvaise foi, deux qualités que tout le monde n'apprécient pas forcément. Mais n'empêche. C'est réjouissant. Ce n'est quand même pas tous les jours qu'on compare un cœur à une caravane ou qu'une nuque est parfaitement fine. On a presque l'impression que Prade et Sperling ont cosigné un seul ouvrage, intitulé modestement : J'ai perdu tout ce que j'avais parce que tu me plais. Quant au "tu" auquel ils s'adressent, ce ne peut être que la gloriole, la gloriole au cou fin, montée sur roues, qui n'existe que dans les rêves.

Attrape mon cœur, le reste suivra

Les voix de la traduction sont tout sauf impénétrables. En changeant de pays, le livre est rhabillé pour l'hiver de la lecture comme si aucun été n'avait jamais brillé en lui. Prenez L'attrape-cœur, de Salinger. Paru en 51 aux Etats-Unis, il bénéficie neuf ans plus tard d'une première traduction russe, en plein dégel khroutchévien, grâce aux efforts de sa traductrice, Rita Rait-Kovaleva, laquelle, hélas, ne s'était jamais aux Etats-Unis (mais dont les traductions de Vonnegut étaient immensément louées). On se demande bien pourquoi le Parti alors en place laisse ce drôle de petit roman gambader dans les plaines soviétiques. La raison en est simple: il y voit une critique de la société américaine, une attaque contre le credo capitaliste. Les lecteurs russes, eux, apprécient surtout l'irrévérence du jeune Holden face aux hypocrisies de la société tout court et tombent amoureux du langage décalé du gamin. Même si… eh bien, en fait, en russe, Holden parle un langage beaucoup plus châtié et policé, censure d'Etat oblige. Mais le livre plut, et quand en 2008 une nouvelle traduction fut proposée au public russe, ce fut le tollé.
   Cette nouvelle traduction, due à Max Nemtsov, jouait cette fois-ci à fond la carte argotique, allant jusqu'à emprunter certains vocables au lexique des camps. Bref, Holden parlait mal, mais comme s'il revenait de Sibérie ou d'on ne sait quel faubourg mal famé de Pétrograd. “Kholden Kolfeeld” s'exprimait en voyou, non plus en rusé ado. Il y eut débat, mais au final la traduction de Nemtsov fut retirée de la vente (ou, plus simplement, ne fut pas réimprimée…).
   A-t-on les traductions qu'on mérite? Le Salinger russe des années 60 est-il plus distordu que le Dostoïevski français de 1866? On voit surtout qu'un livre, afin de passer la frontière, doit d'abord trouver un premier modus vivendi, s'offrir une partition susceptible de lui permettre d'adapter ses airs à l'atmosphère ambiante. Se déguiser? Pourquoi pas? Boiter? S'il le faut. Pourquoi serait-il fidèle puisqu'il a quitté son pays? Est-il mal lu, mal interprété? Bah, il est lu, interprété, c'est déjà un premier pas. A-t-il renoncé à transmettre sa vérité? Sa quoi? Allons donc, il joue aux émigrés, non aux prosélytes. Et puis, de toute façon, il reviendra, il sera de nouveau traduit, ça se passera plus ou moins bien, les gens préféreront peut-être ses premiers avatars, mais ce qui est sûr, c'est qu'il finira par faire entendre non pas sa voix mais ses voix; il finira pas faire comprendre qu'il était, depuis le début, multiple. Que sa langue recélait d'autres possibles. Qu'il était déjà, même à son insu, une version suspendue dans le complexe continuum de tous ses possibles. Né écho, il guettait les déformations. Forgé de toutes pièces, il attendait les traductions. 
   Comme disait Holden: "C'est marrant, suffit de s'arranger pour que quelqu'un pige rien à ce qu'on lui dit et on obtient pratiquement tout ce qu'on veut."

mercredi 11 septembre 2013

Le code du doigt pénal

Le plus drôle, dans cette histoire de nouvel iPhone 5S, c'est le coup des empreintes digitales. Il fut un temps où nos empreintes, dans notre cerveau reptilien de simple citoyen, étaient uniquement associées à la fabrication d'une carte d'identité ou au fichage dans un commissariat. En gros, l'idée d'appuyer nos doigts sur un tampon encreur était liée à la vague idée d'un contrôle d'Etat. Mais ça, bien sûr, c'était du temps de la préhistoire. L'explosion des réseaux sociaux et l'engouement populaire pour la fée NSA ont démontré que nous appelions en fait de tous nos vœux le quadrillage systématique de nos moindres données. Quoi de plus naturel, donc, à ce que l'iPhone nouvelle génération lise et reconnaisse nos empreintes digitales? On nous assure que ça dissuadera du coup les voleurs d'Iphone de voler des iPhone. On n'en doute pas. Franchement, qui serait assez cruel pour nous trancher les doigts à seule fin de pouvoir utiliser cet appareil ? Sûrement pas un être humain.
   Non, le plus cocasse, c'est qu'il y aurait un hic. D'après Michael Barrett, président de la Fast IDentity Online Alliance et adepte de la biométrie,
"les personnes se servant de leurs mains au travail - comme les artistes, les ouvriers du bâtiment et les enseignants utilisant des tableaux à craie- peuvent user leurs empreintes de telle façon que des capteurs ne seraient pas en mesure de les identifier."
   What the fuck? Doit-on comprendre que le nouvel iPhone ne conviendra pas à cette minuscule portions d'hominidés qui, ô les vilains canards, se servent encore "de leurs mains au travail"? Et au cas où on se demanderait qui sont ces attardés, on nous donne des exemples : les artistes, les ouvriers du bâtiment et les profs qui utilisent encore la craie. Ce sont donc eux, les derniers "manuels"? Vous êtes un prof par ailleurs artiste qui bosse à mi-temps dans le bâtiment? Ben, vous n'avez plus qu'à communiquer par signaux de fumée. C'est aussi simple que ça.
   Bref, si vous faites un métier où vous êtes obligés de vous salir les mains (beurk), oubliez le iPhone 5S, car vous l'aurez compris, le iPhone 5S  sera réservé aux gens… qui ne se servent pas de leurs mains au travail ! Autrement dit, et dans le désordre: Ponce Pilate, les manchots, les danseurs de claquette, les footballeurs et peut-être aussi les gens très riches ou atteints de mysophobie, genre Howard Hughes. Ah, j'oubliais: et les gens qui se sont brûlés les empreintes en apposant leurs dix doigts sur une plaque de cuisson.
   Arf. Et pour la commande vocale, au fait, ça marche si on pue de la gueule

La raison des feuilles : Danielewski, le retour

Je fais encore des cauchemars…
Ainsi commence La Maison des feuilles, premier roman paru en 2002 chez Denoël dans la collection Denoël & D'ailleurs dirigée alors par Héloïse d'Ormesson, et traduit par mes soins. L'auteur – Mark Z. Danielewski – est encore un inconnu, mais son roman, publié aux Etats-Unis en 2000, va vite trouver en France un vaste lectorat composite, réunissant fans de Stephen King et de Thomas Pynchon, pour une expérience de lecture hors normes. Des forums consacrés au livre fleurissent un peu partout, dans le sillage ce qui se passait déjà aux Etats-Unis, multipliant les exégèses, faisant de cette parution un phénomène littéraire à part entière. Un an plus tard sort un livre plus modeste par la taille, qui reprend une partie de la dernière section de la Maison, mais avec de nouveaux développements: Les Lettres de Pelafina. Il faudra cependant attendre 2007 (2006 aux USA) pour que Danielewski nous propose une nouvelle expérience : ce sera O Révolutions, livre encore plus atypique, à deux entrées, écrit pour ainsi dire à 360° sous la magie de nombreuses contraintes.
Entretemps, hélas trois fois hélas, La Maison des feuilles était devenue introuvable. Pour des questions de stock de papier, dixit l'éditeur, une nouvelle réimpression (il y en avait déjà eu trois) tardait. L'ouvrage, de manquant, devint épuisé. On pouvait encore le dénicher sur internet, mais à un prix rébarbatif – ce n'est pas le genre de livre qu'on revend facilement…
Il aura fallu  la parution aux Etats-Unis en octobre 2012 de The Fifty Year Sword pour que, onze ans plus tard, Denoël décide de se remuer et, après avoir retrouvé du papier, de réimprimer La Maison des feuilles les deux livres sortent donc aujourd'hui en librairie, et c'est à l'excellente Héloïse Esquié (traductrice entre autres de Richard Grossman et de Brian Evenson) qu'on doit la version du second, L'Épée de cinquante ans.
Mais L'Epée de cinquante ans n'est pas, stricto sensu, une "nouveauté". Ce livre est tout d'abord paru en langue anglaise en 2005 chez un éditeur néerlandais, De Bezige Bij, tiré à peu d'exemplaires. et accompagné d'illustrations de l'artiste hollandais Peter van Sambeek. Ce n'est que l'an dernier qu'il a fait l'objet d'une plus vaste publication chez Pantheon (en plus d'une édition de luxe, cf. ici). Il faudra sûrement attendre encore quelque temps avant de savoir ce que mijote Danielewski, apparemment embarqué dans un projet assez dingo en 27 volumes, l'histoire d'une gamine qui trouve un chaton…
En attendant, bienvenue dans La Maison des feuilles à qui n'avait pas eu l'occasion d'en pousser les portes infernales. Et gare à l'Épée de cinquante ans: elle est plus tranchante qu'il y paraît…
On vous en recause bientôt…

mardi 10 septembre 2013

Poétique du pluriel: Message reçu

Vincent Message publie jeudi aux éditions du Seuil un passionnant essai sur ce qu'il nomme "les romanciers pluralistes" (c'est le titre de son essai), en l'occurrence Robert Musil, Carlos Fuentes, Thomas Pynchon, Salman Rushdie et Édouard Glissant.
    On a tout de suite pensé à un autre ouvrage, paru en 1989 aux Etats-Unis, signé Tom LeClair, intitulé The Art of Excess, dans lequel LeClair se concentrait sur quelques romanciers américains (Pynchon, Heller, Gaddis, Coover, McElroy, Barth et LeGuin), reliés entre eux, selon lui, par ce qu'il appelle la "maîtrise" (mastery) – maîtrise des domaines culturels, des moyens narratifs et du lecteur. Bref, des livres prenant en compte la façon dont "la multiplicité et la grandeur créent de nouveaux rapports et de nouvelles proportions au sein des personnes et des identités". Mais là où LeClair explorait les arcanes de l'excès, le traitement de l'information, la compréhension du système, Vincent Message, lui, prend pour objet des entreprises romanesques, certes elles aussi "monstrueuses", mais qui "allient une diversité interne déroutante à un intérêt soutenu pour la diversité du réel politique et social". 
    Héritiers d'une tradition (perdue? retrouvée) qui remonterait à Cervantes et Rabelais, ces "romans du nous" ont tenté, pour reprendre l'expression de Deleuze, "à faire conspirer tous les éléments d'un ensemble non homogène". L'essai de Message vise donc à étudier en quoi ces "romans hétérogènes" finissent par élaborer ce que Fuentes appelait une "subjectivité collective". Et dégage quelques caractéristiques d'importance: ces romans sont réactifs (ils se confrontent aux crises), non réalistes, mondialistes, maximalistes (ce qui les lie à la tradition de la satire ménippée, si l'on suit Bakhtine), spéculatifs, ambitieux (et difficiles).
    Un des grands mérites de l'essai de Vincent Message est de non seulement convoquer la philosophie mais de monter que les écrivains mêmes dont il parle participent également d'un travail philosophique. L'autre grand mérite, outre la rigueur des analyses auxquelles se livre l'auteur, est de se pencher sur le cas Pynchon, romancier fort peu commenté et étudié en France. A cet égard, les pages sur la "stratégie périphérique" de Pynchon dans L'Arc en ciel de la gravité sont lumineuses.
    Expérimentation: le mot figure dans l'essai de Message, et ce dernier en définit très intelligemment et très subtilement les enjeux:
"[…] cet esprit d'expérimentation prend un relief singulier dans les romans pluralistes. Sans doute cela tient-il au fait que la catégorie de possible y joue un rôle charnière, en conjoignant l'intérêt des auteurs pour les enjeux de la science moderne et leur goût non moins marqué pour la pensée utopique." (p.199)
Un des concepts clés de l'essai est celui du choix considéré dans sous l'angle du vertige, un concept que Message développe et enrichit par d'autres concepts, comme le nomadisme, la fuite, l'inidentifiable, qu'il emprunte à Ricœur et Deleuze. D'où l'intérêt d'en revenir par exemple, comme il le fait, à Flaubert et à Bouvard et Pécuchet, personnages "compulsifs et versatiles", qui permettent de comprendre ce que sont les nouveaux personnages imaginés par exemple par Musil, Fuentes, etc. Tout au long de cet essai se construit donc (et s'affine) une "poétique pluraliste" axée entre autre sur la "quête de la singularité esthétique", poétique que Message cherche également chez d'autres auteurs que les cinq étudiés, ce qui fait de son livre un guide (virgilien?) indispensable pour s'aventurer dans cet enfer sur terre qu'explorent et refaçonnent les grands magiciens de la fiction plurielle.
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Vincent Message, Romanciers pluralistes, éd. du Seuil,  26€

Parfois on comprend pas trop

Je ne cacherai pas que j'ai du mal avec les livres de Houellebecq. Ça me désole vaguement. J'ai donc essayé de mieux comprendre son œuvre et pour ça je suis allé lire ce que Bruno Viard, qui a organisé l'an dernier un colloque sur M.H., en disait lors d'un entretien pour le Nouvel Obs. Ça m'a sacrément éclairé. Je sais désormais plusieurs choses (dont je me doutais un peu, mais bon…)

• Il a un style inimitable, aisément reconnaissable.
• Il a une écriture très classique, qui évoque la ligne claire d’Hergé.
• C'est un antimoderne qui donne des coups de pied dans tous les sens.
• Il se montre romantique, parlant de l’amour d’une manière quasiment mystique ("par exemple, dans Les Particules élémentaires, le personnage de Bruno offre une guêpière à sa femme pour relancer leur intimité sexuelle. Mais le résultat est affligeant. Il lui demande alors une pipe mais il doit penser à une de ses élèves de seconde, à ses lèvres pulpeuses et sa langue râpeuse, pour éjaculer")
• Il n’est pas un ultra-féministe.
• Il est mal lu.
• Il a quelque chose d’un mystique.
• Il se retrouve à gauche économiquement, et conservateur sur le plan sexuel.
• Il s’oppose au formalisme.

Voilà. J'aimerais bien, en attendant de changer d'avis sur Houellebecq, qu'on me donne une liste d'auteurs au style imitable et méconnaissable, à la fois modernes et ultra féministes mais dénués de tout mysticisme qui soient à droite économiquement et avant-gardistes sur le plan sexuel sans pour autant s'opposer au formalisme ni donner des coups de pied un peu partout. Ça me ferait des vacances.

lundi 9 septembre 2013

Taxi! Suivez ce livre !

Le 09/09/2013 dans Nova Book Box, BOOK BOX SPÉCIALE "TAXI DRIVER" / Lundi 9 septembre, adaptation radio du classique de Scorsese. Are you talkin' to me?

Eh oui, après les images projetées et les mots imprimés, le son diffusé ! Ce soir, donc, c'est au tour de Radio Nova de prêter sa voix aux nocturnes déambulations du gentil Travis Bickle, telles que contée par Richard Elman dans son adaptation du scénario de Schrader, paru il y a peu aux éditions Inculte. Comme le Clavier est d'un naturel affable, il vous recopie à la main ce que nous annonce le site de Radio Nova pour ce soir (à ce propos, cher Radio Nova, tu pourrais signaler qui a traduit le texte que tu vas lire, hein?)

                                           LUNDI 9 SEPTEMBRE

"Spéciale "Taxi Driver"Je sais que ça ne se fait pas, mais ce soir, je vous lirai des extraits d'un journal intime. Oh, pas n'importe lequel : celui de Travis Bickle, le plus tragiquement célèbre chauffeur de taxi de toute l'histoire du cinéma, né de l'imagination déglinguée du scénariste américain Paul Schrader, magnifié par la mise en scène de Martin Scorsese en 1976, qui obtint bien évidemment  une Palme d'Or pour avoir si bien rendu la solitude d'un homme, vétéran du Vietnam paumé et romantique obsessionnel.

Parallèlement à la sorte du film, on le sait moins, il y eut un roman signé Richarld Elman, enfin traduit en ce pays, qui vient de paraître aux éditions Inculte, auquel je consacrerai toute l'émission de ce soir. Sept extraits, comme sept courses dans le tacot mental de Travis, deux heures de plongée dans un New York salace peuplée d'âmes prêtes à exploser. "


22h10_ Richard Elman, Taxi Driver ("Certains matins à New York...").

22h25_ Richard Elman, Taxi Driver ("Il pleut depuis des semaines...").

22h40_ Richard Elman, Taxi Driver ("Ma solitude...").

23h00_ Richard Elman, Taxi Driver ("J'allais pas tenir longtemps...").

23h10_ Richard Elman, Taxi Driver ("Betsy...").

23h25_ Richard Elman, Taxi Driver ("Nettoyer les rues, Monsieur Palantine...").

23h40_ Richard Elman, Taxi Driver ("L'Homme solitaire de Dieu...").


PS / Je m'aperçois qu'une autre page de Radio Nova donne plus de détails, et cite le nom du traducteur, donc tout va bien, comme dirait Travis. Et encore merci à Marie Arquié pour sa fidélité à nos petites productions. Plus d'infos, donc, ici.

Onfray mieux de se taire

D'Onfray, il n'y a pas grand-chose à savoir, ni à dire, d'ailleurs. Sinon qu'il n'est pas philosophe, sauf à confondre concept et idée, penser et réfléchir. C'est plutôt un moniteur de philosophie, comme on dit moniteur de ski, et encore, il faut avoir en tête de la mousse plutôt que de la neige. Il paraît qu'il dérange, mais ce n'est pas vraiment au sens nietzschéen, et il faudrait forger pour lui l'expression "philosophie à coups de râteau", et non de marteau, tant l'écart entre les dents dudit outil laisse passer plus qu'elles (les dents) n'en ramènent. Hédoniste? On lui concédera au moins cela, si tant est qu'il existe des apprentis cogiteurs masochistes. Il se revendique d'Aristippe de Cyrène, et là encore on n'ira pas le contredire, les œuvres d'Aristippe de Cyrène ayant toutes été perdues.
Ce qui nous intéresse ici, ce sont les raisons qui ont conduit le moniteur Onfray à s'installer dans le chalet de la philosophie. Or les voici, telles qu'il les exposait lui-même dans le magazine Lire:
"Je suis venu à la philosophie à cause de deux énigmes, la mort et les femmes. Autrement dit: le scandale d'avoir à mourir et l'absurdité de vivre dans la perspective du néant; puis le mystère des femmes, de toutes les femmes, pas seulement les femmes comme partenaires sexuelles possibles, mais les petites filles, les femmes âgées, les grands-mères et leur magie."
Ouh-là. Difficile de résumer la chose, vu son degré de concision. Concernant la mort, on comprend. "Philosopher, c'est apprendre à mourir", comme disait Montaigne dans son dernier ouvrage, Les Annales du Bac. Mais la femme comme énigme? comme mystère? La femme comme concept? Un concept en tout cas pas si impénétrable, puisque les femmes sont avant tout définies comme des PSP (partenaires sexuelles possibles) même si elles existent également en d'autres variantes moins open (la gamine, la vieille, la mamie chamane). Oui, la femme, quand on ne la saute pas (ou qu'elle est trop jeune ou trop vieille pour ça) participe d'une énigme. Et c'est cette découverte, ajoutée au fait que nous ne sommes pas très immortels, qui pousserait à devenir philosophe? C'en est presque… hétérogênant.

vendredi 6 septembre 2013

Morges profonde

C'est aujourd'hui que débute en Suisse, à Morges, le festival littéraire intitulé Le livre sur les quais, installé en bord du lac Léman. Près de trois cents invités (auteurs, éditeurs, illustrateurs…), des rencontres, des signatures, des projections, des lectures bilingues, des performances, des croisières… Du rire, des larmes, du suspense, du papier. Rappelons quand même que c'est à Morges que vécut Victor Morax (1866-1935), médecin, qui eut la chouette idée de débusquer la sournoise moraxella lacunata, cette bactérie à l'origine de la conjonctivite. A Morges que le ballon tapa Yan Sommer (vous m'avez compris). A Morges qu'on brûle des épouvantails pour célébrer le début des vendanges. Et donc à Morges qu'on trouve des auteurs assis derrière des tables sous des bâches face à beaucoup d'eau.
Du 6 au 8 septembre, sous la houlette de Tatiana de Rosnay, présidente d'honneur, Le Livre sur les quais fera de son mieux pour tremper les pieds dans un Léman d'encre. Le Clavier, qui devait de toute façon se rendre en Suisse pour des transactions bancaires sur lesquelles il est inutile de s'appesantir, y sera présent dès vendredi – aussi, pour ceux et celles qui seront dans les parages, voici le programme made in cannibale:



Vendredi:
14h00-16h00  Dédicaces
17h00-18h30  Dédicaces

Samedi:
10h00-11h30  Dédicaces
13h30-14h30  Dédicaces
15h00-16h15  Écrire, traduire (Avec Stéphane Bovon et Ilma Rakusa, rencontre animée par Catherine Pont-Humbert)
16h30-18h00  Dédicaces

Dimanche:
9h45-11h05  Personnages romanesques (Andreï Kourkov, Tatiana de Rosnay Animé par Catherine Pont-Humbert)
12h20-13h50  Traduire, trahir ou transposer ? ( Pedro Jimenez Morras, Douglas Kennedy Animé par Patrick Ferla)
14h30-16h30  Dédicaces

On se réjouit à l'avance, entre autres, de faire la connaissance d'Ilma Rasuka, une grande dame de la traduction dont on va lire incessamment sous peu La mer encore, paru il y a peu aux Editions d'En Bas dans une traduction de Patricia Zurcher. Et l'on espère faire plus que croiser l'amusant et inquiétant David Vann, présent lui aussi. Bref, si vous voulez en savoir plus, allez sur le site du festival et éplucher le programme.