vendredi 4 juillet 2014

Pabo Picasso et Gonçalo M. Tavares: histoire d'une amitié

J’allions partir dans ma campagne, et je roulassais tranquillement dans Paris en proie aux longs tourments footballistiques, histoire d’augmenter la pollution, quand soudain le small écran de ma Picassotte, qui d’ordinaire n’a rien d’intéressant à m’annoncer, s’est permis de m’imposer le message suivant : stop moteur température.
Un peu étonnifié par le laconisme de cette déclarature, je m’efforçassions de rajouter articlet et verbule afin de mieux comprendir ce qui se passâtes. En gros, le moteur jouassait à qui-chauffe-crame. Diantre. Je réussîmes à rentrer à bon port et filâmes illico chez un garageux – mon garageux, un homme honnêtique qui m’a toujours extirpifié des pires situationneuses en souriant – lequel m’expliqua que bon, là, fallait pas déconnasser, il ne pouvait rien ficher, et j’avais tout intérêt à consultire chez Citroën, ce que je fîmes sans tarder. Là, on m’avertissionna que l’heure était sans doute gravissimesque, et qu’il ne fallait pas penser à s'expatrer. Ils allaient auscultifier mon tas de boue et me rappeler dans trois jours pour me confessionner si oui ou non l’euthanasie mécanique serait prescrite.
Je résume : le clavier de mon portable ne répond plus (j’ai dû lui adjoindre une excroissance provenant d’un ancien cadavre de iMac) ; mon véhicule utilitaire ne l’est plus ; j'ai un budget, livre, pas un budget vroum-vroum.  Bref, something, somewhere, went wrong. Comme il est dit dans Fight Club, non seulement Dieu existe mais en plus il ne t’aime pas.
Eh bien, vous savez quoi ? Ce retard (sine die) s’avère une aubaine. Car il m’a permis d’accéder à ma boîte aux lettres à l’heure où j’aurais dû être à 203,32 kilomètres de Paris – et là, ô divine surprise, je trouve, somptueuse offrandes des éditions Viviane Hamy (merci Sylvie !), deux ouvrages de Gonçalo M. Tavares : Monsieur Swedenborg et les investigations romanesques, et Un homme : Klaus Klump & La machine de Joseph Walser.
Je remercie donc toute l’équipe de Citroën ainsi que Pablo Picassio pour ce contretemps. Voilà. C'est tout ce que j'avais à dire. (Je pars donc à pied, en tirant une remorque pleine de livres, comme au bon vieux temps.) (Mais vous vous en foutez, vous êtes en train de regarder France-Allemagne.)
Adieu ———— 

S'absenter silence: Le Clavier Cannibale te dit au revoir et ne sois pas sage


Comme chaque année, Le Clavier Cannibale s'interrompt, corps et esprit, avant même de pouvoir apaiser le flot des pensées qui mènent à la joie de la chair.
Oui, comme vous le savez, se ressourcer ne veut pas dire se tripoter le bigorneau, cela serait même le contraire. La méditation c'est avant tout arrêter de penser pour effectuer l'ouverture du cœur, envoyer de l'amour à tous les humains qui souffrent, c'est ce que l'on peut faire de mieux et de plus efficace pour eux. Car l'Autre existe, hélas, il est le miroir de celui que je vois en moi quand je me retourne pour mieux saisir le reflet de mon altérité au moment de réajuster mon putain de nœud de cravate. Amen.

(…)

Bon, visiblement, ce blog a besoin de repos.

Demain matin, à l'heure où vous faites ce que vous savez faire le mieux, je serai dans ma campagne, région rurale mais néanmoins campagnarde, hirsute quoique herbue (la région, pas moi), prolixe en menthe et pivoines, riche en orties et limaces, où chaque soir à la vesprée le naïf chevreuil vient me manger dans la main, âpre compagnon promu au gigot.


 
Ce blog te remercie de votre assiduité. Et tient à te témoigner, sinon sa gratitude (faut pas déconner non plus), du moins sa reconnaissance de caractères.


Voilà pourquoi, avant de nous télétransporter ailleurs quelques semaines, nous tenons à t'offrir ce poème de notre poète préféré of all times::: j'ai nommé le grand, l'incontournable, le fabuleux Maurice Carême – hop, musique:::


"Bien que je sois très pacifique,
Ce que je pique et pique et pique,
Se lamentait le hérisson.
Je n'ai pas un seul compagnon.
Je suis pareil à un buisson,
Un tout petit buisson d'épines
Qui marcherait sur des chaussons.
J'envie la taupe, ma cousine,
Douce comme un gant de velours
Émergeant soudain des labours.
Il faut toujours que tu te plaignes,
Me reproche la musaraigne.
Certes, je sais me mettre en boule
Ainsi qu'une grosse châtaigne,
Mais c'est surtout lorsque je roule
Plein de piquants sous un buisson,
Que je pique et pique et repique,
Moi qui suis si, si pacifique,
Se lamentait le hérisson."
Rendez-vous donc début septembre sur ce blog qui fera pour l'occasion peau neuve, avec  des tas de nouvelles rubriques (cruauté culinaire, bricolage sous l'eau, buzz mondain, astuces sexuelles, prières inutiles, cuisiner les animaux, athlétisme et spermophilie, cours d'informatique médiévale, etc.).


(Au revoir. Ndt)




jeudi 3 juillet 2014

Ce qu'Artaud cogne (encore)

L'histoire éditoriale des "œuvres complètes" d'Antonin Artaud aura été à l'exemple du corps sans organe du Mômo: balbutiée sauvée torturée exilée libérée désossée. Quand, en 2011, les éditions Gallimard proposent au lecteur les Cahiers d'Ivry (février 1947 – mars 1948), on sent bien qu'il faudrait un livre entier pour raconter ce que fut la mise en livres du travail éclaté de cet écrivain qui subit la langue comme d'autres la torture. L'édition des œuvres d'Artaud – qui n'est, hélas, pas achevée – témoigne d'un combat titanesque entre plusieurs instances:

• celle des éditions Gallimard qui se lancèrent dans une entreprise improbable ;

• celle, encore plus exemplaire et non moins têtue, de Paule Thévenin, qui seule fut capable de gérer, au graphème près, la masse d'écrits que laissait Artaud;

• celle, ingérable, des héritiers sanguins et sanguinaires qui préférèrent le procès à l'empathie et firent de Thévenin la Méduse d'une œuvre qu'ils étaient incapables de contempler en face;

• celle, surtout, d'une œuvre manuscrite et insatiable, concrétisée au crayon cassable sur du rare papier réglé au fil d'années d'asile privé du monde, dans la strate mâchée, au fil des ratures et remords.

Rarement "œuvre" aussi n'aura subi autant d'avatars. D'autant plus qu'elle n'a jamais été conçue en tant que telle, puisque brisée, parsemée, produite – souffrance sur souffrance –, par un homme qui avait d'autres démons à combattre que les architectes de sa non-œuvre à venir, à commencer par soi, et ne confiant le déchiffrement de ses centaines de cahiers de guerre et de disettes qu'à une femme élue entre toutes, Paule Thévenin, qui œuvra des décennies dans l'ombre, sans cesse répudiée par des héritiers qui eux n'avaient que le sang et le nom pour pallier leur inconnaissance de cet intolérable "ombilic des limbes".

Quiconque (de jeune) tomberait (hasard) aujourd'hui sur les Cahiers d'Ivry – et n'aurait jamais lu Artaud – serait sûrement perdu – et ne tomberait sûrement pas dessus, vu que chaque volume coûte 38 euros (mais les autres tomes sont moins chers, et puis les bibliothèques ça existe, hein, alors, du nerf).
Certes, le trajet menant du tome 1 à ce tome quasi trentième est tel qu'il exige un déportement perpétuel. Un volume de poésie/gallimard peut suffire de déclencheur, aussi. Il est même possible qu'un lecteur vierge tombant sur ces deux tomes venant après plus de trente ans d'éditoriales errances, trouve ici de quoi mourir à soi, vivre en lui et renaître autre – qu'il lise seulement ces lignes et peut-être se réinvente (comme je le fis il y a trente ans six mois douze jours sept heures onze minutes vingt secondes ):
"Or je ne suis pas du monde fluidique
du tout
Je suis le monde détonnant
de l'invisible pur,
force qui ne se voit, jamais
et qui est corps
et dont le résultat est un
autre corps
et que j'ai pointé par le
en dessus le déchiquetage
des limbes et de l'enfer."
Toi qui lis ceci, toi qui peut-être n'a jamais rien lu (vraiment) d'autre, n'hésite pas. N'hésite jamais. Pointe par (ou en dessus) le déchiquetage des limbes et de l'enfer, tu verras, ça te fera, à la longue, du bien. Ou du mal. Mais ça te fera, et te faire est ton souci.


mercredi 2 juillet 2014

Pape, ô cible

Hélas, Sarkozy n'est pas le seul à intéresser la justice. Voilà que le dessinateur Plantu se retrouve au tribunal correctionnel suite à un dessin montrant le pape Benoît XVI sodomisant un enfant – un moyen graphique, selon lui, de dénoncer le silence au sein de l'Eglise face aux actes de pédophilie.
Hélas, ça n'a pas fait sourire et réfléchir tout le monde, puisque l'Alliance générale contre le racisme et le respect de l'identité française et chrétienne (Agrif), poursuit Plantu pour ce dessin (publié le 22 mars 2010 sur le site du dessinateur et repris le 3 avril suivant par Le Monde Magazine). Jusque-là, rien que de très normal. Je dessine, tu réagis, et ce qui est choquant parfois choque. Mais ce qui ici est intéressant c'est le motif invoqué par l'Agrif. Car pour l'Agrif:
"Ce dessin a pour objet et pour effet d'inciter au rejet et à l'hostilité envers les catholiques."
Quel incroyable pouvoir ont les images ! Vous dessinez un type en soutane en train d'enculer un enfant (oui, parce que le prendre en photo; c'est plus délicat, bien sûr) et hop, voilà qu'on vous accuse de vouloir abroger la chrétienté. Imaginez: vous n'avez aucune idée précise sur la religion et la pédophilie (hein?), et paf, vous voyez Ratzinger s'enfiler un petiot (oh!), et re-paf vous détestez tous les catholiques (na!). Ils sont hyper sensibles, à l'Agrif. On se demande quelle sera leur réaction quand ils apprendront que la pédophilie existe aussi au sein de l'Eglise. Il faudrait peut-être leur faire un dessin, non?

Les maximes de Beckett: quand Godot bouffe Chamfort

Cette semaine, vous l'aurez peut-être noticé [achtung, anglicisme!], c'est non pas ravioli mais poésie sur Le Clavier Cannibale. A l'heure où les journeaux  (ça fait un bien fou de l'ortografier ainsi, je vous assure), vont vous matraquer avec des conseils du genre les "dix livres de l'été", les "romans de l'été", la "fiction au soleil", du "récit plein la plage", etc., on s'est dit qu'on allait se cantonner aux vers, terrasse oblige.
Parlons donc de Beckett. Qui est poète, à sa façon, c'est-à-dire dans la sédition de la traduction. On a déjà parlé ici de ses traductions de Rimbaud et d'Apollinaire. Le Bateau ivre et Zone – rien que ça. Mais Beckett a également traduit Eluard et… Maxime Chamfort. Pardon: Sébastien Chamfort. [C'était juste pour voir si vous suiviez…] Beckett traduisant Chamfort?
On ne peut pas dire que l'auteur de Molloy soit franchement du côté de la maxime. Rien de plus étranger à Beckett que la formule, même s'il privilégia très tôt le français à l'anglais qu'il ne pouvait plus sentir (donc plus trop écrire). Car notre franchissime Chamfort, c'est de l'équation, du witz cadencé, élégant à souhait, légèrement pavané, une façon d'écrire de à la fois de haut et de côté, la concision cultivée à la façon d'un prépuce négligemment pincé, la phrase vécue tel un nœud de cravate but with chanvre. 
Question: que peut bien faire Beckett de Chamfort? Sinon le pulvériser, le moudre et nous en saupoudrer? Prenez cette maxime:
"Quand on soutient que les gens les moins sensibles sont à tout prendre les plus heureux, je me rappelle le proverbe indien: 'Il vaut mieux être assis que debout, couché que assis, mort que tout cela.'"
C'est sûrement profond mais l'immédiateté du propos doit se noyer, dans les salons, dans de fats gloussements. Beckett, lui, est indien; donc kafkaïen : il n'entend que ce qu'il sent trembler sous le sol, et traduit par:
"Better on your arse than on your feet,
Flat on your back than either, deader than the lot."
Grosso modo: "mieux sur ton cul que debout, à plat qu'autrement, plus crevé que les autres." Comprende? Hum. Que se passe-t-il ? Est-ce cela, traduire? Oui/Non. Mais encore? Prenons un autre exemple. Quand Chamfort écrit:
"Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre sensibilité, on s'aperçoit qu'il faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin éponger la vie à mesure qu'elle s'écoule.
(autrement dit: si t'en as chié, laisse pisser)
Beckett réplique (il traduit, mais en fait, il réplique:)
"Live and clean forget from day to day
Mop life up as fats as it dribble away."
Comment traduire ça?  J'essaie: "Vis et passe l'éponge / absorbe au jour le jour la vie / à mesure qu'elle s'égoutte." Sûrement raté, vu que je ne sais pas encore comment vaciller entre chamfortien et beckettois. Mais bon, ce que fait Beckett, ce n'est pas tellement traduire une pensée par une autre, mais du discours par de la poésie. De l'articulé par du rythme. Il met en vers et démembre en sens. Il prend Chamfort et l'arrache salon où ce dernier fait tapisserie pour le diffracter avec une boule à facette – et viva el DJ.
Chamfort, concentré, donc, entonne:
"Vivre est une maladie dont le sommeil nous soulage toutes les seize heures. C'est un palliatif; la mort est le remède."
Beckett, écœuré mais chaloupeux, y va de son hallucinant:
"sleep till death
healeth
come ease
this life disease"
C'est un peu comme si vous traduisiez : "Longtemps je me suis couché de bonne heure" par "too drunk to fuck", mais avec un peu plus de subtilité phonique. Comme si vous aviez bouffé shakespeare et bu joyce. Et voilà Beckett se découvrant Beckett tandis que nous redécouvrons Chamfort à la limite de Godot, au point d'imaginer qu'un distique aussi sec que:
"how hollow heart and full
of filth thou art"
puisse décemment se traduire en français du dix-huitième siècle par:
"Que le cœur de l'homme est creux et plein d'ordure."

mardi 1 juillet 2014

Le monde, ce magasin de porcelaines

Comme tout le monde, je raffole des informations incongrues, car elles nous rappellent que non seulement nous sommes mortels mais qu'en plus c'est drôle. Bien sûr, il est rare qu'elles soient du niveau littéraire d'un Fénéon ou d'un Chevillard, mais bon, au train où vont les choses, Google Actualités sera peut-être un jour compilé et publié par Gallimard.

Tout ça pour dire que Dumbo a définitivement cessé d'être cool. Si vous suivez l'actualité, vous êtes peut-être au courant de l'affaire de d'éléphante tueuse de Seine-et Marne. Eléphante par ailleurs maltraitée – et pour maltraiter un éléphant, ma foi, je suppose qu'il faut avoir la main sacrément leste. Même autrefois, le nombre de tyrannosaures maltraités ne devait pas être très impressionnant.

Bref, c'est moins l'info qui interloque que sa formulation, et en particulier celle qu'on trouve sur le site lci/tf1:
"Une amende de 800 euros, dont la moitié avec sursis, a été requise lundi à Meaux contre le directeur d'un cirque dont l'éléphante Tanya avait tué un octogénaire dans un village de Seine-et-Marne, accident rarissime."
Pour tout vous dire, je trouve plutôt rassurant le fait qu'un éléphant tuant un octogénaire soit de l'ordre du rarissime (d'un coup de trompe, est-il précisé, alors que la victime jouait tranquillement à la pétanque). Imaginez un instant que ça ne soit pas rarissime. Brrr. On n'oserait même plus sortir de chez soi. Genre: Mais qu'est-ce qu'il fiche, Robert, il est vingt heures passé, d'habitude il est toujours à l'heure, j'espère qu'il ne s'est pas pris un coup de trompe. (A la fois, maintenant, vous savez que pour 400 euros vous pouvez recourir aux services discrets d'une pachyderme pour régler cette histoire de viager qui vous fait souci…)

Corrigez-moi si je suis mauvais

La traduction étant ce qu'elle est, et fort heureusement n'étant pas ce qu'elle n'est pas, il arrive parfois que des bipèdes se méprennent sur ce qu'elle pourrait être. J'ai reçu hier un mail étrange, dans lequel une entité indéfinissable (mais certainement pas vénusienne) m'offre ses services pour mener à bien la transformation d'un texte en un autre. Le genre de mail auquel on a presque envie de répondre: C'est gentil mais merci on a déjà commandé. Pourtant, l'entité semble nantie d'une bonne volonté à toute épreuve et bardée d'exigences. Je vous laisse en juger par vous-même :

"Si vous avez déjà eu le sentiment que certaines traductions laissaient à désirer, sur le fond ou sur la forme, la prestation de Fast for Word, positionnée sur le créneau des traductions de très grande qualité, est susceptible de vous intéresser puisqu'elle inclut :

- un travail rigoureux d’adaptation et de documentation afin de communiquer à vos lecteurs toutes les nuances et subtilités de la langue source.
- la reconstruction syntaxique de votre document pour l’adapter aux spécificités de la langue cible.
- la recherche des incohérences et répétitions dans le texte.
- l’homogénéité de la nomenclature, afin d’assurer la cohérence des choix de traduction ou orthographiques sur l’ensemble du texte (ex. : « clé » ou « clef »).
- l'harmonisation typographique (guillemets anglais ou français, accentuation éventuelle des capitales, etc.)
- la prise en charge la relecture de la traduction pour une orthographe et une grammaire irréprochables."

Ça fait rêver, non? J'hésite presque. Cette histoire de reconstruction syntaxique adaptée aux spécificités de la langue cible est quand même hyper séduisante. Et ce truc consistant à homogénéiser la nomenclature est carrément bandant. Quant à l'harmonisation typographique, on frôle l'orgasme. Mais il y un détail qui me gêne et, accessoirement, me turlupine: suis-je vraiment prêt à faire appel à une entité qui est "positionnée sur le créneau" des traductions de très grande qualité? J'essaie de visualiser un créneau, je me concentre mentalement pour que le verbe "positionner" prenne tout son sens, puis je tente, au prix d'un effort mental quasi musculaire, de concevoir ce positionnement sur un créneau. Rien. Je bloque. Et puis franchement : Fast for Word ?! Euh. Is it some kind of joke?
Je suis quelqu'un d'extrêmement consciencieux. Non seulement je fais attention à la mention de la date limite sur les produits alimentaires mais en plus je prends soin de les manger à minuit le jour de leur expiration pour voir ce qui va se passer. C'est un exemple.
Je suis donc allé sur le site de mes nouveaux amis fastforward, et là je lis ceci:
"Au fond, avez-vous réellement besoin d’un tra­duc­teur pro­fes­sion­nel ? Pourquoi ne pas faire appel à un colla­bo­ra­teur qui « se dé­brouille » en anglais, ou com­prend « glo­ba­le­ment » le sens d’un texte écrit dans la langue d’Heming­way ? Peut-être connais­sez-vous quel­qu’un qui a sé­jour­né aux États-Unis ? Qui regarde les films en VO non sous-titrée ? Ou dont la tante est aus­tra­lienne ?

Confier une traduction à une personne de votre en­tou­rage – ou à un service de TAO – est certes moins oné­reux, mais faire l’éco­no­mie d’un vrai tra­­duc­­teur risque d’impac­ter la qua­lité de vos docu­ments.

Parce qu’on ne s’improvise pas traducteur (tout comme il ne suffit pas de savoir écrire son nom pour se dire écri­vain), l’im­­pres­­sion d’ama­­teu­­risme qui se dé­gage d’un texte mal tra­­duit se ré­per­­cute aussi sur l’image d’une entre­prise et nuit à sa cré­­di­­bi­­lité."
Ouf. C'est bien ce que je pensais: il s'agit d'un gag robotique. "Impacter la qualité": aucun traducteur ne dirait un truc pareil. Aucun être humain, d'ailleurs. Me trompè-je ?

Aujourd'hui c'est poésie: Ohle Wesenberg Nielsen

Ole Wesenberg Nielsen est un poète danois qui écrit en anglais et rit comme un Irlandais sur le point de dévorer un Français tout en écrasant un Suisse avec un trèfle atomique à soixante-neuf feuilles. C'est aussi le seul type sur terre capable de conserver intact le pin's LOT49 que vous lui avez donné quatre ans plus tôt dans des conditions qui heureusement ont échappé à la police. Quand il vous serre la main, vous gagnez en amitié ce que vous perdez en préhension musculaire. Dans ses yeux pétille le feu sacré des bardes qui ont langé Burroughs. Il sait faire des cathédrales avec des allumettes, mais prend soin de les asperger de diesel et de fumer en même temps, car il est à la fois prudent et audacieux. Quand il vous dit "bonjour" en français, vous entendez "no future" en russe – c'est normal, ne vous inquiétez pas, c'est même bon signe.
Doué pour la catapulte nocturne et la cueillette du graal, à l'instar de son viking d'armes Sébastien Doubinsky, il est plus punk qu'un saut sans parachute et largement aussi rock que Sisyphe sous acide.  Son dernier recueil paru chez Leaky Boot Press oscille entre le haïku destroyo-épiphanique et le coup de boule salutaire et stylé. Il s'intitule d'ailleurs: Nothing is complete before it is broken – Rien n'est complet tant que ce n'est pas cassé. Bref, un art poétique, une technique de combat.  Comme on est mardi et qu'enfin juillet a consenti à montrer patte blanche, voici, traduit à la serpette mais sincèrement, quelques poèmes punk de l'ogre Ole:

La mort d'un nain de jardin

Le voleur de fleurs
a volé la tondeuse
la pluie noie les bruits
on ne l'attrapera pas
telle la poésie sans le son
nous sommes seuls dans ce jardin trempé
où les corbeau peuvent enfin chier



°°°
Comment tuer un papillon avec des mots

Une chenille me fixe du regard
et ça ne me plaît pas du tout
car moi aussi je pourrais être
un connard arrogant
je parie que c'est dû à un truc
dissimulant son véritable moi
poésie planquée au vu de tous

°°°

Nu, le vampire

Soudain un pieu perce mon cœur
et de nouveau me voilà cendres
je la vois dans l'aube si pure
— même sous terre j'appelle son sang


°°°°

Et maintenant passons à autre chose

Nous interrompons ce recueil
pour cet important message!!
la démocratie n'a jamais existé
et maintenant une page de publicité

________
Ole Wesenberg Nielsen, Nothing is complete before it is broken, Leaky Boot Press, 2013 [ cf. http://www/leakyboot.com)


lundi 30 juin 2014

Et que rien ne m'apaise: Cortázar en poésie

La poésie de Julio Cortázar n'est pas assez connue, aussi veillera-t-on à ne pas passer à côté du volume intitulé Crépuscule d'automne, paru chez Corti en 2010 et superbement traduit par Silvia Baron Supervielle. La poésie, pour Cortazar, était inévitable, surtout après la parution de Marelle. Dans une lettre à son ami Fredi Guthman, que la traductrice cite dans sa belle préface, Cortázar écrit ceci:
"Maintenant les philologues, les rhétoriciens, les versés en classifications et en expertises se déchaîneront, mais nous sommes de l'autre côté, dans ce territoire libre et sauvage et délicat où la poésie est possible et arrive jusqu'à nous comme une flèche d'abeilles…"
Bzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz.                                                                Stttttttttttttttiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiing!
Une poésie qui se cherche, qui cherche le lecteur, vibrionne et harcèle, fait mine de se poser puis décoche son venin, tantôt convolutée à l'image des fictions du romancier argentin, tantôt élégiaque, imprégnée d'Apollinaire, où l'amour est moins un sentiment qu'une déflagration consentie, où les images se mordent, avec un rien de solennité pour cacher les blessures. 
Un écrivain qui mine, sape et subvertit la fiction — tel que Cortázar –, un écrivain travaillant autant les formes longues que brèves, comment un tel écrivain pourrait-il renoncer la poésie? Très souvent, il en vient, qu'il en ait publié ou non; c'est par elle qu'il a accédé à la phrase, l'image, la ponctuation, le rythme; d'elle il a appris beaucoup de choses, dont le secret de la prose et la méfiance du récit. Ses plus fortes lectures, ce sont les poètes. Qui écrit de la prose, de la fiction, ne peut oublier Rimbaud, Apollinaire, Rilke, Villon, Vallejo, etc. Ecrire sans eux serait comme de boiter en croyant qu'on sait marcher (et surtout en oubliant que courir est possible). L'usage des vitesses, qu'enseigne la poésie, le sens des fractures, qu'elle exalte : sans l'un et sans l'autre, le "prosateur" n'est qu'un scribe sourd.
La poésie est détour, donc fulgurante partout où elle nous égare. Il faut être poète de la langue pour devenir artificier des formes, et Cortázar le prouve à chaque page:
"Si je dois vivre sans toi que ce soit dur et sanglant,
la soupe froide, les chaussures percées ou que, en pleine opulence
se lève la branche sèche de la toux aboyant sur moi
ton nom déformé, des vocables d'écume, et que les draps
se collent à mes doigts et que rien ne m'apaise."
_______
Julio Cortázar, Crépuscule d'automne, traduit de l'espagnol (Argentine), par Silvia Baron Supervielle, éditions Corti, coll. Ibériques, 24 €

[note:
j'ai acheté ces poèmes
à la librairie Charybde
qui ne vend en principe
que de la fiction –
comme quoi…]