jeudi 26 mai 2016

Traduire c'est vider des greniers

Pour un traducteur, les meilleurs dictionnaires sont les livres. Si le sens n'est pas un papillon, alors c'est un moustique, et rien de tel qu'une piqûre de rappel pour s'enfiévrer de ses possibles. Quand on traduit, on est traversé, bombardé par des particules sonores, mais également visité par des bactéries signifiantes, et l'on peine parfois à les cultiver, à les laisser se propager. Rien de tel, donc, qu'une immersion dans d'autres marécages pour refaire le plein de turbulences. Mais comme je crains que ce salmigondis d'images nuise à mon propos, partons en exemple.

Traduisant en ce moment Jerusalem d'Alan Moore, je baigne peu ou prou (plutôt prou) dans le contexte suivant: fantômes, maisonnette obscures, portes dérobées, hallucinations, jeux d'ombre et de lumière, présence énigmatique des objets, etc. Afin de ne pas perdre le fil, et surtout d'enrichir ma pelote (ah, zut, encore des images emberlificotées…), je me permets des excursions, des robinsonnades, bref, j'ouvre d'autres livres susceptibles de chasser sur les mêmes terres.

J'ai donc ouvert, instinctivement, Le Grand Nocturne, de Jean Ray, et ma foi la moisson n'a pas été décevante. Tant d'un point de vue lexical qu'imagé, le texte me fournit des pistes, déploie des échos, j'y glane d'utiles levures. Il ne s'agit pas forcément de mots ou d'expressions que j'ignorais, mais qui n'étaient pas actifs/actives présentement. L'acte de traduire resserre parfois la focale, et il est bon de faire des courants d'air pour que tout reste disponible dans l'air ambiant du cerveau.

Je fais donc mon "marché": je relève le mot "ordonnance" dans l'expression "l'ordonnance des menus"; je profite de cette notation concernant les cercles laissés par des verres sur une table:
"au vernis brûlé par la pipe et le cigare et marqué par les rondes épures d'anciens verres et de bouteilles."
Cet "épure" est précieux. Et que dire de "des chaises massives gonflées de cuir de Cordoue"? Voilà un usage de "gonflé" qui peut servir, c'est sûr. Je picore ici le mot "souvenance", là celui de "arrière-façade". Je retiens cette "eau brumeuse", elle servira sans doute, tout comme ces "céramiques irisées". Tant qu'on y est, empochons aussi ces "flacons pansus". Ah, j'allais oublier, il me faut absolument ce "brasillement".

Pour le traducteur, par une curieuse malice optique, se concentrer, c'est avant tout se diffracter. Il lui faut chercher ailleurs les mille et une calories verbales qui manquent à son esprit par trop tendu. Mais où ? par quelle méthode? Oh, le cerveau humain est ainsi fait qu'il guidera votre main vers le bon volume au bon moment. Sérendipité, ô concordance des temps.

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Réference: Le Grand Nocturne, de Jean Ray, Actes Sud-Babel

mardi 24 mai 2016

Les rendus de lecture qui tuent


J'aime bien ton livre mais tu peux finir de le colorier steuplaît.
J'ai pas compris pourquoi les personnages coulaient comme du camembert trop fais à la page huit.
C'est bizarre mais tes descriptions donnent envie de se renseigner sur la fabrication du napalm.
Ce qui me gêne dans tes dialogues, c'est que le tiret semble vouloir continuer pour barrer ce qui suit.
J'adore le début de ton livre mais j'arrive pas à le trouver.
Il y a des passages magnifiques mais si on est pas toi on peut pas le savoir.
Ta maîtrise de la syntaxe me rappelle le modus operandi d'un serial killer avec son nom sur un badge.
J'ai beaucoup aimé les remerciements.
C'est normal que le récit meurt au chapitre 2 et qu'au chapitre 3 les condoléances soient discrètes?
 La scène entre le problème de narration et le défaut de structure est criante de vérité.
Tu as bien fait de le paginer.
C'est exprès que tu as employé des mots dont tu croyais connaître le sens?
A ta place, je me renseignerais sur les débouchés du suicide.
Je pense que tu devrais réécrire les scènes de sexe, même s'il n'y en a pas.
J'aime bien tes allusions à Stendhal mais ça fait tache.
Pourquoi la fille dit-elle à la mère que son père est le mari de la femme à qui elle parle page 212?
J'espère que ton éditeur a d'autres moyens de subsistance.
C'est normal que les émotions de tes personnages soient toutes dans le catalogue Ikea ?
La fin est superbe. En plus, fallait oser la mettre en page 32.
Le problème, c'est que quand tes personnages répondent, on décroche.
Mon sentiment c'est que ton nègre est mort dès la page de titre.
J'ai déjà lu ton texte, je crois, et pourtant je ne suis pas allé à la décharge depuis longtemps.
Je sens l'influence de Proust. De Joyce. De Musil. Et de Cervantès. Mais pas dans ton texte.
Tu viens d'écrire le premier vibro-roman en panne de l'histoire de la littérature érotique. Bravo.
Ton héros me rappelle un voisin de palier dont j'ai oublié jusqu'à l'anonymat.
C'est normal que toutes tes métaphores se comportent comme des produits détergents?
La scène où le narrateur comprend qu'il écrit mal est hyper crédible.
Tes adjectifs sont tellement discrets qu'on dirait des adverbes.
Le dénouement serait plus subtile si ton récit avait moins une tête de nœud.
Ton texte est trop violent, surtout au niveau grammatical.
J'espère que tu ne révèles pas ton adresse en même temps que le nom de l'assassin.
Le mieux c'est que tu dises à l'éditeur que c'est de la science-fiction.
Le problème, c'est que tes paragraphes n'ont pas l'air de se connaître.
Si c'est l'intention qui compte, ne remets pas d'encre dans ton imprimante.
Tu te relis avant d'écrire?

Le lecteur, tel un sarcopte creusant des sillons dans sa peau de vieille lumière

© Natalia Dumitrescu
Il existe une espèce de confrérie secrète des chefs-d'œuvre méconnus. Ils n'aspirent pas tant à la lumière qu'à l'infiltration délicate de cercles de lecteurs attentifs, qui se les passent sans bruit, portés par la conviction de détenir non seulement un perle rare, une pièce maîtresse, mais également une part de mystère, un élément secret dans un édifice à jamais dispersé. A l'ombre des mastodontes reconnus et comblés de gloire, ces livres creusent des tunnels, déforment les poches et surnagent sur les piles. On pourrait citer, parmi des dizaines, Lithium pour Médée, de Kate Braverman (éd. Quidam), Aventures dans l'irréalité immédiate, de Max Blecher (Nadeau, puis L'Ogre), La montagne morte de la vie, de Michel Bernanos, Simples mortels de Philippe de la Genardière (Actes Sud/Babel)… Ce sont bien sûr des palmarès personnels, d'autant plus intimes qu'on en hérite à la faveur d'amitiés, de rencontres.

Il y a peu, de passage à Pau, le libraire, voyant que je tournais autour du dernier livre de Mircea Cărtărescu, paru chez POL, attira mon attention sur un précédent ouvrage du même auteur, disponible en Folio SF. J'hésitai un peu – mais pas longtemps: hésiter devant un libraire revient presque à lui manquer de respect. Je n'avais pas lu de "SF" depuis un bail, et me demandais bien pourquoi le libraire voulait que j'achète ce poche plutôt que la pimpante nouveauté parue chez POL. Mais comme j'ignorais tout de l'auteur, sinon qu'il était roumain et comparé à Borgès, je me laissai convaincre.

J'ai appris depuis que ce livre – Orbitor – était le premier volume d'une trilogie, parue chez Denoël. Tant mieux. Je ne sais pas ce que valent les deux autres pans de cette cathédrale, mais je suis bien obligé de reconnaître que ce jour-là, le libraire palois – appelons-le Nicolas, et imaginons que sa librairie s'appelle L'Escampette – m'avait bel et bien refourgué de l'or, que dis-je? de l'uranium!

Comment vous en convaincre? Eh bien, en faisant ce que font ces livres rares et si souverains que la gloire ne leur est même pas nécessaire pour infuser leur prodigieux venin dans nos cœurs. En vous recopiant l'extrait suivant, qui devrait déclencher chez vous ce cher stimulus appelé à vous ruiner: l'achat imminent.

C'est parti – admirez la langue du traducteur, qui a dû trimer/jubiler…
"Et aujourd'hui, alors que je suis au milieu de l'arc de ma vie et que j'ai lu tous les livres, y compris ceux qui sont tatoués sur la lune et sur ma peau et ceux qui sont écrits à la pointe de l'aiguille au coin de mes yeux, alors que j'en ai assez vu et eu, que j'ai systématiquement déréglé tous mes sens, que j'ai aimé et haï, que j'ai érigé des monuments d'airain impérissables, que j'ai attendu sous l'orme le divin enfant en mettant longtemps à comprendre que je n'étais qu'un sarcopte creusant des sillons dans sa peau de vieille lumière, alors que les anges peuplent mon cerveau tels des spirochètes, que j'ai goûté à toutes les délices du mode et qu'avril, mai et juin s'en sont allés, aujourd'hui, alors que sous l'anneau ma peau se desquame en millier de feuilles de papier bible, aujourd'hui, en ce vivace et absurde aujourd'hui, j'essaye de mettre du désordre dans mes pensées et de lire les runes des fenêtres et des balcons pleins de linge humide de l'immeuble d'en face qui a coupé ma vie en deux, pareil au nautile qui mure chaque compartiment devenu trop petit pour lui et va se nicher dans un autre, plus grands, sur la spirale de nacre qui résume sa vie."
Voyez comme la phrase elle-même adopte l'organique vivacité du nautile. Ainsi va toute lecture, poursuivant une spirale aux impulsions savantes et nécessaires, vivant le refuge comme une aventure, inventant les formes à mesure qu'elles naissent et renaissent.

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Mircea Cărtărescu, Orbitor, traduit du roumain par Alain Paruit, Denoël, puis Folio SF

Accessoire indispensable


vendredi 20 mai 2016

Festival guerrier

Difficile de lire aujourd'hui la Batrachomyomachie sans regarder dehors, là où ça chauffe. Longtemps attribué à Homère, ce texte parodique a traversé les siècles – plus d'une vingtaine, à la louche – et ne semble pas prêt de désarmer. Prisé de Leopardi, qui l'a traduit en italien, et de Leconte de Lisle, qui en fit une version française, cette "bataille des grenouilles et des rats", longue de trois cents et quelques hexamètres dactyliques, emprunte à Esope tout en rejouant la fureur de l'Iliade. Une nouvelle traduction nous est proposée aujourd'hui par les éditions Hélice Hélas, signée Bertrand Schmid, qui s'est visiblement bien amusé et a fait assaut d'inventivité lexicale et vernaculaire pour restituer à ce texte sa truculence — n'hésitant pas à chaparder Tolkien, histoire de "changer d'inclinaison". 

L'histoire est simple comme la guerre. Une grenouille aide un rat à traverser un étang, mais en cours de patauge un accident survient, le rat choie, se noie; la nation des rats s'offusque, déclare la guerre, s'arme "de patte en cap" — les grenouilles, elles, s'arment de "cap en nageoire". Echarpage garanti.:
"A la vue de Sculptegraillon, Ciboule prit peur, s'enfuit au plus fort et s'élança dans l'étang, débarrassé de son bouclier. Puis le vaillant Courmarmite tua Embuée d'un coup de pierre au front; son cerveau coula de ses narines et de sang s'engraissa le guéret."
Pendant ce temps, à Olympe-City, les dieux devisent en se tripotant pour ainsi dire le 49-3. Ils finiront par intervenir en envoyant des créatures très particulières, semblables à celles qui, chaque jour ou presque ces temps-ci, cognent tout ce qui cherche à rester debout :
"Dos de mailles, pinces tordues, démarche latérale, bigleuses, bouches coupantes, peau de pierre, osseuses, râblées, épaules luisantes, pieds évasés, tendons en guise de mains, vision pectorale, huit pattes, deux cornes, infatigables…"
Et l'auteur de conclure:
"Le soleil plongeait déjà."
Comme on le voit, la technique de "ratissage" ne date pas du dernier déluge. La Batrachomyomachie n'est peut-être pas appelée à devenir le petit livre orange de demain, mais sa lecture réjouissante devrait nous aider à sourire un peu avant de retourner au charbon des rues.

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La Batrachomyomachie, traduction nouvelle de Bertrand Schmid, illustrations de Victoria Suppan, Hélice Hélas Editeur, 8 €

vendredi 13 mai 2016

Comme ravi, en extase et délivré de toutes pensées

"Regardez. La fumée s’évade de la valve de vos lèvres et s’en va souiller de son gris bleuté cet air dont vous aviez oublié la magie ; vos entrailles brassent un charbon au goût amer mais que vos sens imaginent tonique ; vos yeux ne sont plus que des obturateurs rayés par l’ennui. Il y a désormais, entre vous et la substance qui vous ronge, une complicité fondée sur un souci commun : combien de temps encore ? Quand la dose de votre être sera épuisée, où en refaire provision ? Suis-je épuisable ? En quel jour de la semaine puis-je me réincarner si en moi piétine l’affreux dimanche de l’inertie ? Vos doigts caressent l’arête de la table, avancent entre les débris de la veille, trouvent le shilom  : ça va aller."
(extrait d'un livre à paraître…)

lundi 9 mai 2016

L'Ogre à la Manœuvre


Les éditions de l'Ogre
s'invitent à la Manoeuvre



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Librairie- La Manoeuvre
Mercredi 11 mai à 19h00
58, rue de la Roquette (75011)








"A peine créée, la jeune maison d'édition a déjà sa place sur les étagères de la librairie. Osés, fantasmés, imaginés ou poétiques, les romans de l'Ogre sont un bol d'air dans l'édition française." (le libraire manœuvrier)

Soirée exceptionnelle avec les éditions de l'Ogre, en présence de leurs auteurs : Claro, Lucie Taieb, Maurice Mourier, Quentin Leclerc — et bien sûr leurs éditeurs, Benoit Laureau (sans accent circonflexe sur le i de Benoit, merci de votre compréhension) et Aurélien Blanchard (sans accent circonflexe non plus, mais là ça va sans dire). Toute personne qui repartira sans avoir acheté un livre de l'Ogre sera obligé de lire à voix haute trois pages du dernier Foenkinos. Alors réfléchissez bien avant de jouer les pingres.

On discutera (un peu), on lira (sans doute) et on festoirra (plus que certain).


Pour en savoir plus sur les éditions de l'Ogre, c'est ici.

Et déjà les prochains titres: