mercredi 3 septembre 2014

Ravioles aux blettes et salade d'oreille de porc

On ne peut pas tout le temps causer littérature. Il faut bien se nourrir, aussi. Le Clavier n'est pas cannibale pour des prunes. Vous aurez donc droit régulièrement à d'imparables recettes, commentées, illustrées (et surtout dévorées). Hier, on a eu comme une envie de ravioles. On est parti d'idées picorées dans l'excellent bouquin d'Isabelle Dreyfus, Ravioles et autres pâtes faites maison (éd. Tana, 12 euros), en faisant avec ce qu'il y avait dans le frigo (après passage au marché, of course).

Difficile de rester impassible devant des blettes, que d'aucuns trouvent bettes, on vous laisse trancher, ce qu'on a fait, d'ailleurs, en laissant les côtes pour un autre usage (une béchamel fera l'affaire, en vue d'un gratin, sûrement), et en éminçant le vert qu'on a étuvé lentement au beurre dans un wok…


…puis haché menu et laissé refroidir, ensuite de quoi on a ajouté un mélange chair à saucisse (du boucher du marché, hein), with a little help from my coriandre, le tout rehaussé d'une pagaille de roquette, de quelques baies rouges pilées, puis hop, deux œufs entiers et un peu de parmesan…


— la farce était prête (the joke was ready)/


Un peu fainéant (on n'a pas eu le courage de sortir la machine à pâtes, pourtant si rousselienne),  on a donc utilisé des feuilles de raviole fraîches achetées à l'impeccable boutique asiatique de la place d'Aligre…

…puis on a procédé au montage (un peu de jaune d'œuf sur les feuilles, un peu de blanc pour la soudure), le tout perpétré sur un plan de travail au préalable fariné…



…et enfin congélation deux petites  heures afin d'assurer la bonne tenue de l'ensemble (rien de pire qu'une farce qui se fait la maille du raviole) …


and then passage quatre minutes au bouillon de poule (avec une pincée de curcuma pour le côté lingot), le tout servi avec une salade improvisée avec de l'oreille cochon sauce galanga émincé  + roquette (encore) + chèvre dur émietté + coriandre (toujours), le tout enrobé d'un filet d'huile de sésame, saupoudré de sel de l'Himalaya, avec poivre du Tibet tant qu'à faire. That's all folks. Si vous lisez ce blog, c'est que vous avez faim.

Le stade du guépard


Le 3 octobre 2013, Maylis de Kerangal est dans sa cuisine quand la radio fait état d’un naufrage : plus de trois cents migrants noyés et un nom, qui surgit de l’eau et des ondes :: Lampedusa. De même que derrière le Balbec proustien se cache une ville du Liban, ce mot de Lampedusa (« nom de pays : le nom », entend-on presque…), avant d’être un île aux yeux et aux oreilles de l’auteur, était lié à un acteur, Burt Lancaster, qui incarna le prince Salina dans le film Le Guépard de Visconti tiré de l’unique roman de l’écrivain Lampedusa ; mais, par un glissement qu’on comprend très vite, Burt Lancaster se détache du rôle du prince pour se dépouiller, tel un monarque déchu, de ses habits et errer de piscine en piscine dans le Connecticut de Franck Perry, non plus aristocrate en belle livrée se rendant au bal, mais homme quasi nu cherchant à remonter le passé dans le magnifique film The Swimmer.

En soixante-dix pages, Maylis de Kerangal rend compte d’une géographie intime, composée de souvenirs, de lectures/écritures, de voyages aussi. Tel Burt Lancaster tentant de recréer le fleuve du temps à partir de poches d’eau isolées, de retourner dans la patrie perdue du passé en devenant le fil qui relie entre elles des îles d’eau, l’auteur tente, au gré d’un jeu de l’oie personnel, de passer d’un Lampedusa à l’autre. Il faudrait citer in extenso le passage magnifique où Kerangal tente de répondre à la question suivante : « comment les hommes avaient déposé les noms sur la Terre » :
« […] des goélettes usées abordent les rivages, l’ancre est jetée dans une crique sablonneuse au-delà de laquelle vivre une forêt close, les canots sont mis à l’eau et des types affamés s’y bousculent, hébétés d’émotions contraires, terrorisés quand soulagés d’être de retour vivants sur la terre ferme, silencieux devant la terra incognita qui s’étire devant eux en ce jour de l’an de grâce 1492 quand excités par l’or promis au terme de la course ; ils ont la gale, le scorbut, des pouls jusque dans les sourcils, et leurs vêtements raides de crasse sont bouffés de vermine […]. » (pages 35-38)
Ce « quand » que mutile l’apposition et qui voit s’éloigner sans cesse l’instant de sa proposition, ce « quand » venu en attaque et portant peut-être en lui l’empreinte de la rythmique simonienne, dit puissamment le hiatus entre dérive et refuge, égarement et recueillement, mutisme et baptême. Etre perdu sur terre, perdu à la terre puisqu’en mer, puis toucher un sol, y laisser choir les genoux et, entre panique et projet, nommer ce sol. 

Les migrants naufragés, eux, sont morts à deux mille mètres des côtes de l’île de Lampedusa. Et tandis que le prince Salina fend, en fauve las, le bal carnassier que donnent les Ponteleone ; tandis qu’un Gaspard Hauser américain passe d’un miroir liquide à l’autre, le texte de Maylis de Kerangal cherche, au fil des souvenirs, à tenir « en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes » (Proust). C’est l’histoire d’un recouvrement, d’une éclipse : le nom de l’île venant enfin, après vingt ans d’étrangeté, obscurcir celui du vieil écrivain italien.

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Maylis de Kerangal, à ce stade de la nuit, éd. Guérin/Fondation facim, collection paysages écrits, 10 €

mardi 2 septembre 2014

Le riche métal de notre volonté: Demarty traversé

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En face : le titre est à la fois promesse et menace. Et le fait est que l’auteur de ce premier roman, Pierre Demarty, dont on avait savouré le précédent livre, nous balade allégrement – et lui avec, sans doute, puisqu’il fait de l’allégresse un style.
C’est l’histoire d’un homme qui un jour part de chez lui et se prend un appartement en face de son ancien foyer. Un type en mode Bartleby, qui un jour n’en peut plus, sans trop savoir pourquoi, parce que la goutte, à force de ne fréquenter que la circonférence du vase, s’invente des débordements, discrets et si possible muets.
On pense assez vite à la nouvelle de Hawthorne, Wakefield, qui narrait, d’après un fait réel, l’histoire d’un lambda ayant déserté le domicile conjugal, mais pas pour aller traficoter au Harrar, juste mariner à quelques encablures de rue, en pseudo Pessoa résigné. Demarty cite d’ailleurs en exergue Hawthorne, dont il a découvert la nouvelle après avoir commencé son roman – eh oui, nos idées ont des racines, et c’est tant mieux.
Mais le roman de Demarty est fourbe, bifide. En apparence, le lecteur se retrouve embarqué dans une intrigue crypto-hussarde, sur fond de bistroquet à la Blondin, avec portrait en pied et surtout en verre de piliers de comptoir, leurs us et coutumes, puisque notre Oblomov parigot traîne ses godillots aux Indociles Heureux, pataud repaire d’épaves sentencieuses aux atavismes pittoresques.
Certes, Demarty excelle dans l’art du portrait ­– volute vitriole, craie qui crisse, coup de gomme, il sait peindre la lippe rêveuse de l’humanoïde au coude pneumatique face au dernier verre, ainsi que ses propos moulés dans la bassine du bon sens aviné. Se la jouant potache, l’auteur voudrait nous entraîner dans un jeu de l’oie (où l’œuf est tumeur), comme si son récit, qu’il sait taché d’auréoles de vain, s’écrivait avec nonchalance.
Soyons clair sur le sujet : c’est une histoire banale à pleurer (l’amour ne dure qu’un temps) avec une variante connue (se casser) mais plus rare (se casser en face, sans rien dire, rien expliquer). Mais Demarty a du talent, et son talent, heureusement, cache des monstres. Sous le vernis bien français de ce récit, gronde autre chose. Un bateau ivre s’agite dans la bouteille de verre.
Comme si, à force de cabrioler, l’auteur avait, en imprudent voyageur de sa prose, changer le cirque à mots en massacre à affects. Certains passages brûlent alors les marges, et la phrase s’invente des foulées qui ne laissent pas l’exercice indemne. Car quand Demarty semble nous faire le coup de google maps, histoire de resserrer sa vision, ça donne ça :
« Plan large sur une petite bille bleue, striée de marbrures ocre et vertes, qu’un enfant distrait, jouant avec son sac de voies lactées, aura égarée aux confins du cosmos comme sous un vieux meuble. Là, s’enroulant de poussières filantes et de miettes d’univers, elle, tourne encore et tourne pourtant, vieille derviche vacillante s’exténuant à danser un orbite autour d’un gros calot doré, lui aussi las et perdu dans l’aurore des temps. »
Le passage ne s’arrête évidemment pas là, car Demarty ne lâche que rarement sa proie. Son écriture est en combat contre elle-même, l’ange y fait la bête et la bête dévore tout. Dès qu’il s’essaie au fluet, il vire au grave. Quelque chose – de sombre, de grenu, de cranté – le rattrape dans l’écriture et l’entraîne, le hale ; du coup, ce qui était esquisses et fusains devient tourbillons et crachats. La note désabusée, qui se la jouait presque Simenon, est rattrapée par un devenir-Chevillard qui la pousse et la propulse malgré sa modestie (et grâce à sa virtuosité), vers ce qui ne peut être qu’un vrai risque assumé. 
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Pierre Demarty, En face, Flammarion

lundi 1 septembre 2014

Quel Bill – le show et le froid selon Vuillard


Sous-titré « Une histoire de Buffalo Bill Cody », le nouveau récit d’Eric Vuillard – Tristesse de la terre – s’attache à la monstration révisionniste que fut le Wild West Show de Buffalo Bill. On retrouvera ici la « méthode Vuillard », cette façon de s’attacher à un fait historique pour en traverser les ors ou le carton pâte, et le réduire à sa condition humaine, à sa pulpe plus ou moins nauséabonde. Comme dans Congo et La bataille d’Occident, Vuillard mêle récit sec et description humide, l’ossature des choses advenues finissant par trahir son vile écrin de boue. Une fois de plus, on assiste à un processus de dévoilement, de dépouillement, la légende perdant ses oripeaux. L’intime exhibé (ou imaginé) permet de dévisser les auréoles. Par touches apparemment discrètes mais néanmoins râpeuses, Vuillard « raconte » non pas l’envers des choses, mais leur aveuglante vérité : ou comment le show de Buffalo Bill réinventa le génocide indien pour les Américains (et les Européens) friands de peaux rouges et de conscience blanche, transformant par exemple le massacre de Wounded Knee en « bataille de Wounded Knee », le spectacle chassant l’histoire tout en lui empruntant ses acteurs – puisque, dans les vastes reconstitutions orchestrées par le bateleur Cody, les Indiens étaient joués par des Indiens déguisés en Indiens, et le rôle de Sitting Bull confié à Sitting Bull lui-même. Le spectacle de la réalité – reality show – déformée permettait ainsi d’asseoir durablement la réalité du spectacle.
Tout le livre de Vuillard est parcouru par cette interrogation : que voit-on dans un spectacle hormis le spectacle ? Les réponses sont multiples mais convergent toutes vers un même trou noir :
« Et ici, dans les gradins, ils ne sont venus que pour ça, tout le monde est venu voir ça, simplement ça : la solitude. »
Et aussi :
« Le passé est entouré de gradins, et les spectateurs veulent voir ses fantômes. »
Mais Vuillard, je crois, cherche autre chose. Certes, la vie de Bill Cody l’intéresse ; certes, l’entreprise monumentale de ce hâbleur, entreprise qui échoua jusqu’à Nancy, est fascinante et mérite narration, commentaire, critique ; certes, on assiste à un moment de l’histoire où le divertissement s’essaie, chose unique, atroce, invraisemblable, à la représentation du génocide, mais pour le nier dans une pyrotechnie grandiose et mensongère – mais tout cela est connu, et j’ai l’impression que Vuillard poursuit une autre quête, que son objet se déplace, tel un caillot se cherchant une autre veine.
A la page 58, autrement dit au premier tiers du livre, une phrase surprend. Vuillard est en train de raconter le massacre de Wounded Knee, la terre vite jonchée de morts, la tristesse de la terre. Puis la neige tombe. Et là, Vuillard d’écrire alors ceci :
« Que c’est délicat un flocon ! On dirait un petit secret fatigué, une douceur perdue, inconsolable. »
Hum. Pourquoi Vuillard nous dit-il qu’un flocon est fragile ? Que signifie cette exclamation naïve ? Et ce « petit secret fatigué », qu'en faire ? Vingt pages plus tôt, l'auteur écrivait ceci :
« Quelle est cette voix qui parle ? Quelle est cette fausse parole qui nous dicte nos sentiments ? On dirait qu’elle vient de très profond, du fin fond de nos entrailles de larves […]. »
Comment peut-il alors laisser ce frileux flocon se déposer sur des entrailles de larves ? Il faudra parvenir au dernier chapitre du livre pour entendre ce que Vuillard traquait depuis le début, ce qu’il cherchait à nous faire voir et sentir : non pas seulement le hiatus entre le spectacle et la mort, le public et l’intime, la légende et la solitude, mais quelque chose de plus mystérieux encore : l’irréconciliable coexistence de la répétition et de l’unique.
D’un côté, un show mille fois rejoué, vautré dans la sciure du factice et se gavant de l’éternel retour du mensonge ; de l’autre, l’unicité, la singularité, le miracle d’une « forme » – celle du flocon de neige, dont Vuillard nous dévoile, in fine, la captation photographique par un certain Wilson Alwyn Bentley.
Oui, il faut faire confiance à certains auteurs. Quand ils vous parlent d’un flocon, ils vous parlent réellement d’un flocon. Or dans ce récit où le feu règne en tyran – des milliers de coups de feu tirés, pour de vrai et à blanc –, il fallait autre chose, un autre monde, une autre perception : celle de l’ineffable, de l’éphémère, de l’unique dissimulé dans l’uniforme. Le « petit secret fatigué » dont parlait Vuillard au tiers du livre était en fait l’origine du monde à jamais recommencé, telle que nous refusons de la voir. Et l’Indien de rester à jamais ce flocon humain que le Blanc a piétiné – par les armes, par le spectacle – comme on souille la terre quand on feint d’en ignorer la tristesse.
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Éric Vuillard, Tristesse de la terre (une histoire de Buffalo Bill Cody), éd. Actes Sud, 18 € 

samedi 30 août 2014

Dans nos cerveaux ribote un peuple de démons


!!!!?!!!!
Reprise des activités du
 Clavier Cannibale 
le lundi 1er septembre… 

Au programme: Langues bifides de Luba Jurgenson, Buffalo triste d'Eric Vuillard, le jardin secret de Maylis de Kerangal, b-a-ba mode d'emploi, Morges profonde, Demarty en face, Jouannais au sable fin, Clerc obscur, America Vingt Scènes, Riboulet du côté de chez Proust, Tavares géomètre, Bellanger et le miracle de la semoule, Foenkinos perd ses poils, Joy Sorman dans la peau de l'ours, Le tour du livre en quatre-vingt quatrième, le poulet comme vous ne l'avez jamais plumé, Homère était-il vraiment sourd?, Lire en poche et à la coque, sénilité et prix littéraire, etc.

vendredi 4 juillet 2014

Pabo Picasso et Gonçalo M. Tavares: histoire d'une amitié

J’allions partir dans ma campagne, et je roulassais tranquillement dans Paris en proie aux longs tourments footballistiques, histoire d’augmenter la pollution, quand soudain le small écran de ma Picassotte, qui d’ordinaire n’a rien d’intéressant à m’annoncer, s’est permis de m’imposer le message suivant : stop moteur température.
Un peu étonnifié par le laconisme de cette déclarature, je m’efforçassions de rajouter articlet et verbule afin de mieux comprendir ce qui se passâtes. En gros, le moteur jouassait à qui-chauffe-crame. Diantre. Je réussîmes à rentrer à bon port et filâmes illico chez un garageux – mon garageux, un homme honnêtique qui m’a toujours extirpifié des pires situationneuses en souriant – lequel m’expliqua que bon, là, fallait pas déconnasser, il ne pouvait rien ficher, et j’avais tout intérêt à consultire chez Citroën, ce que je fîmes sans tarder. Là, on m’avertissionna que l’heure était sans doute gravissimesque, et qu’il ne fallait pas penser à s'expatrer. Ils allaient auscultifier mon tas de boue et me rappeler dans trois jours pour me confessionner si oui ou non l’euthanasie mécanique serait prescrite.
Je résume : le clavier de mon portable ne répond plus (j’ai dû lui adjoindre une excroissance provenant d’un ancien cadavre de iMac) ; mon véhicule utilitaire ne l’est plus ; j'ai un budget, livre, pas un budget vroum-vroum.  Bref, something, somewhere, went wrong. Comme il est dit dans Fight Club, non seulement Dieu existe mais en plus il ne t’aime pas.
Eh bien, vous savez quoi ? Ce retard (sine die) s’avère une aubaine. Car il m’a permis d’accéder à ma boîte aux lettres à l’heure où j’aurais dû être à 203,32 kilomètres de Paris – et là, ô divine surprise, je trouve, somptueuse offrandes des éditions Viviane Hamy (merci Sylvie !), deux ouvrages de Gonçalo M. Tavares : Monsieur Swedenborg et les investigations romanesques, et Un homme : Klaus Klump & La machine de Joseph Walser.
Je remercie donc toute l’équipe de Citroën ainsi que Pablo Picassio pour ce contretemps. Voilà. C'est tout ce que j'avais à dire. (Je pars donc à pied, en tirant une remorque pleine de livres, comme au bon vieux temps.) (Mais vous vous en foutez, vous êtes en train de regarder France-Allemagne.)
Adieu ———— 

S'absenter silence: Le Clavier Cannibale te dit au revoir et ne sois pas sage


Comme chaque année, Le Clavier Cannibale s'interrompt, corps et esprit, avant même de pouvoir apaiser le flot des pensées qui mènent à la joie de la chair.
Oui, comme vous le savez, se ressourcer ne veut pas dire se tripoter le bigorneau, cela serait même le contraire. La méditation c'est avant tout arrêter de penser pour effectuer l'ouverture du cœur, envoyer de l'amour à tous les humains qui souffrent, c'est ce que l'on peut faire de mieux et de plus efficace pour eux. Car l'Autre existe, hélas, il est le miroir de celui que je vois en moi quand je me retourne pour mieux saisir le reflet de mon altérité au moment de réajuster mon putain de nœud de cravate. Amen.

(…)

Bon, visiblement, ce blog a besoin de repos.

Demain matin, à l'heure où vous faites ce que vous savez faire le mieux, je serai dans ma campagne, région rurale mais néanmoins campagnarde, hirsute quoique herbue (la région, pas moi), prolixe en menthe et pivoines, riche en orties et limaces, où chaque soir à la vesprée le naïf chevreuil vient me manger dans la main, âpre compagnon promu au gigot.


 
Ce blog te remercie de votre assiduité. Et tient à te témoigner, sinon sa gratitude (faut pas déconner non plus), du moins sa reconnaissance de caractères.


Voilà pourquoi, avant de nous télétransporter ailleurs quelques semaines, nous tenons à t'offrir ce poème de notre poète préféré of all times::: j'ai nommé le grand, l'incontournable, le fabuleux Maurice Carême – hop, musique:::


"Bien que je sois très pacifique,
Ce que je pique et pique et pique,
Se lamentait le hérisson.
Je n'ai pas un seul compagnon.
Je suis pareil à un buisson,
Un tout petit buisson d'épines
Qui marcherait sur des chaussons.
J'envie la taupe, ma cousine,
Douce comme un gant de velours
Émergeant soudain des labours.
Il faut toujours que tu te plaignes,
Me reproche la musaraigne.
Certes, je sais me mettre en boule
Ainsi qu'une grosse châtaigne,
Mais c'est surtout lorsque je roule
Plein de piquants sous un buisson,
Que je pique et pique et repique,
Moi qui suis si, si pacifique,
Se lamentait le hérisson."
Rendez-vous donc début septembre sur ce blog qui fera pour l'occasion peau neuve, avec  des tas de nouvelles rubriques (cruauté culinaire, bricolage sous l'eau, buzz mondain, astuces sexuelles, prières inutiles, cuisiner les animaux, athlétisme et spermophilie, cours d'informatique médiévale, etc.).


(Au revoir. Ndt)




jeudi 3 juillet 2014

Ce qu'Artaud cogne (encore)

L'histoire éditoriale des "œuvres complètes" d'Antonin Artaud aura été à l'exemple du corps sans organe du Mômo: balbutiée sauvée torturée exilée libérée désossée. Quand, en 2011, les éditions Gallimard proposent au lecteur les Cahiers d'Ivry (février 1947 – mars 1948), on sent bien qu'il faudrait un livre entier pour raconter ce que fut la mise en livres du travail éclaté de cet écrivain qui subit la langue comme d'autres la torture. L'édition des œuvres d'Artaud – qui n'est, hélas, pas achevée – témoigne d'un combat titanesque entre plusieurs instances:

• celle des éditions Gallimard qui se lancèrent dans une entreprise improbable ;

• celle, encore plus exemplaire et non moins têtue, de Paule Thévenin, qui seule fut capable de gérer, au graphème près, la masse d'écrits que laissait Artaud;

• celle, ingérable, des héritiers sanguins et sanguinaires qui préférèrent le procès à l'empathie et firent de Thévenin la Méduse d'une œuvre qu'ils étaient incapables de contempler en face;

• celle, surtout, d'une œuvre manuscrite et insatiable, concrétisée au crayon cassable sur du rare papier réglé au fil d'années d'asile privé du monde, dans la strate mâchée, au fil des ratures et remords.

Rarement "œuvre" aussi n'aura subi autant d'avatars. D'autant plus qu'elle n'a jamais été conçue en tant que telle, puisque brisée, parsemée, produite – souffrance sur souffrance –, par un homme qui avait d'autres démons à combattre que les architectes de sa non-œuvre à venir, à commencer par soi, et ne confiant le déchiffrement de ses centaines de cahiers de guerre et de disettes qu'à une femme élue entre toutes, Paule Thévenin, qui œuvra des décennies dans l'ombre, sans cesse répudiée par des héritiers qui eux n'avaient que le sang et le nom pour pallier leur inconnaissance de cet intolérable "ombilic des limbes".

Quiconque (de jeune) tomberait (hasard) aujourd'hui sur les Cahiers d'Ivry – et n'aurait jamais lu Artaud – serait sûrement perdu – et ne tomberait sûrement pas dessus, vu que chaque volume coûte 38 euros (mais les autres tomes sont moins chers, et puis les bibliothèques ça existe, hein, alors, du nerf).
Certes, le trajet menant du tome 1 à ce tome quasi trentième est tel qu'il exige un déportement perpétuel. Un volume de poésie/gallimard peut suffire de déclencheur, aussi. Il est même possible qu'un lecteur vierge tombant sur ces deux tomes venant après plus de trente ans d'éditoriales errances, trouve ici de quoi mourir à soi, vivre en lui et renaître autre – qu'il lise seulement ces lignes et peut-être se réinvente (comme je le fis il y a trente ans six mois douze jours sept heures onze minutes vingt secondes ):
"Or je ne suis pas du monde fluidique
du tout
Je suis le monde détonnant
de l'invisible pur,
force qui ne se voit, jamais
et qui est corps
et dont le résultat est un
autre corps
et que j'ai pointé par le
en dessus le déchiquetage
des limbes et de l'enfer."
Toi qui lis ceci, toi qui peut-être n'a jamais rien lu (vraiment) d'autre, n'hésite pas. N'hésite jamais. Pointe par (ou en dessus) le déchiquetage des limbes et de l'enfer, tu verras, ça te fera, à la longue, du bien. Ou du mal. Mais ça te fera, et te faire est ton souci.


mercredi 2 juillet 2014

Pape, ô cible

Hélas, Sarkozy n'est pas le seul à intéresser la justice. Voilà que le dessinateur Plantu se retrouve au tribunal correctionnel suite à un dessin montrant le pape Benoît XVI sodomisant un enfant – un moyen graphique, selon lui, de dénoncer le silence au sein de l'Eglise face aux actes de pédophilie.
Hélas, ça n'a pas fait sourire et réfléchir tout le monde, puisque l'Alliance générale contre le racisme et le respect de l'identité française et chrétienne (Agrif), poursuit Plantu pour ce dessin (publié le 22 mars 2010 sur le site du dessinateur et repris le 3 avril suivant par Le Monde Magazine). Jusque-là, rien que de très normal. Je dessine, tu réagis, et ce qui est choquant parfois choque. Mais ce qui ici est intéressant c'est le motif invoqué par l'Agrif. Car pour l'Agrif:
"Ce dessin a pour objet et pour effet d'inciter au rejet et à l'hostilité envers les catholiques."
Quel incroyable pouvoir ont les images ! Vous dessinez un type en soutane en train d'enculer un enfant (oui, parce que le prendre en photo; c'est plus délicat, bien sûr) et hop, voilà qu'on vous accuse de vouloir abroger la chrétienté. Imaginez: vous n'avez aucune idée précise sur la religion et la pédophilie (hein?), et paf, vous voyez Ratzinger s'enfiler un petiot (oh!), et re-paf vous détestez tous les catholiques (na!). Ils sont hyper sensibles, à l'Agrif. On se demande quelle sera leur réaction quand ils apprendront que la pédophilie existe aussi au sein de l'Eglise. Il faudrait peut-être leur faire un dessin, non?