vendredi 29 janvier 2016

Barracuda si !

Une fois n'est pas coutume, le Clavier cannibale prend ses quartiers d'été en plein hiver. Réouverture des portes aux alentours du 17 février. Eh oui, on vous laisse, pour s'en aller bosser (mais pas que) un peu plus au sud, ici plus précisément:14° 24′ 42″ Nord 16° 57′ 57″ Ouest. A M'bour, pour tout vous dire, au Sénégal, à 80 bornes au sud de Dakar, le deuxième port de pêche du pays. Bon, j'ai lu quelque part que "dans ses eaux abondent espadons, marlins bleus, thons, tarpons, barracudas, poissons scies et requins" alors si vous n'avez pas de nouvelles de moi après le 17 février, vous pourrez toujours vous consoler avec l'idée qu'un cannibale s'est fait bouffer par un poisson. Ah, j'oubliais, là-bas, en ce moment, il fait 35° (et 20° quand ça se rafraîchit). Ba bennen…

jeudi 28 janvier 2016

La phrase (pitoyable) du jour

"Les agressions sexuelles massives orchestrées par des islamistes nous indiquent à quel point nous nous devons de lancer un slogan pour les années qui viennent : Touche pas à ma sœur. Les violences qui sont faites [aux femmes] ne se limitent pas au plan physique, mais regroupent également, le galvaudage éthique de leur image et l’incitation quasi systématique à recourir au divorce et l’avortement, sans se soucier de l’impact psychologique de telles pratiques."

                            —Jacques Bompard, député de Vaucluse, maire d'Orange, ex-assistant en odontologie conservatrice, membre d'Occident puis d'Ordre nouveau, co-fondateur du Front National

Eh oui, pour Jacques Bompard, les femmes – ses sœurs – sont victimes de deux types d'agresseurs: les islamistes et les incitateurs au divorce et à l'avortement. Il faut donc, selon lui, faire voter une loi "pour lutter contre toutes les violences faites aux femmes". En s'appuyant sur "la vieille geste française faite de galanterie [qui] visait justement à mettre en valeur le respect dû à la femme". En stigmatisant la théorie du genre. La situation est grave, en effet, puisque selon Bompard, "les femmes se voient aujourd’hui refuser le droit à être mère au foyer". Il convient donc de créer un "statut de mère au foyer" mais aussi, mais surtout de déchoir de leur nationalité les migrants coupables d'agressions sexuelles. Voilà. Et sinon, mais c'est sûrement sans rapport, Alain Finkielkraut vient d'entrer à l'Académie française. Allez, une petite idée de slogan pour vous, les gars: Touche pas à ma peur…

mercredi 27 janvier 2016

Fermer les yeux, se concentrer


"Il avait lu – ou cru lire – dans un magazine la chose suivante : si plus de la moitié de la population mondiale – en fait, cette moitié + 1 – fermait au même moment les yeux et se concentrait sur la négation mentale de la réalité – la réalité de la réalité –, cette dernière cesserait alors d’exister, puisque la philosophie nous apprend qu’elle est le fruit sans doute illusoire de nos sens. Il avait compris – ou cru comprendre – qu’une telle chose ne se produirait pas – pas forcément – mais qu’étant possible, elle n’en était pas moins concevable, donc. Donc. Il rechercha longtemps le magazine où était exposée cette idée. Il interrogea sa femme, ses enfants, même l’employée de maison. Personne ne voyait de quel magazine il voulait parler. Il fit des recherches sur internet, mais il était difficile, apparemment, de synthétiser sa demande avec des mots-clés. La moitié + 1. Et s’il était, précisément, concrètement, lui, ce « +1 » ? S’il lui suffisait, maintenant, là, dans la cuisine, le couteau à beurre à la main, de fermer les yeux et de nier la réalité de la réalité, celle de la tartine et de tout le reste ? Les chances pour que la moitié de la population mondiale fasse la même chose que lui au même moment étaient minces, certes, mais il avait également lu – ou cru lire – dans un magazine – un autre ? le même ? – que les probabilités, fondamentalement, étaient toujours de une sur deux, puisqu’à chaque relance de la statistique – il n’était pas très sûr des termes –, on repartait de zéro. N+1. Une chance sur deux, donc, s’il avait raison, pour que tout cesse. Là. Maintenant. Ou à un autre moment. N’importe quel moment. Un moment sur deux. Réalité, puis : non-réalité. Fermer les yeux, se concentrer. Nier. Il aurait tant aimé retrouver ce magazine. Celui qui parlait de la négation de la réalité et aussi celui qui exposait le fonctionnement des probabilités. Mais le magazine qui exposait cette idée à la fois simple et incroyable, tout comme l’autre, étaient introuvables, à croire qu’ils n’avaient jamais existé. Il devait pourtant les retrouver. Il ferma les yeux, se concentra."

(extrait de Combien de fois, à paraître)

mardi 26 janvier 2016

La phrase (salutaire) du jour


© Mitch Jenkins
"J’ai décidé de ne plus accepter de prix, il ne faut pas m’en vouloir. Je préfère que ce soit donné à des gens moins conventionnels. Je ne rends plus dans des festivals, je n’accepte plus aucune récompense. Je conçois et j’apprécie les sentiments de tous ces gens qui me choisissent, mais je ne veux assumer que ce que j’ai décidé moi-même d’entreprendre, pas ce que les autres veulent de moi."

Alan Moore

La pub (affligeante) du jour

Chers publicistes qui travaillez pour Oxford Beauty,

Je tenais à vous féliciter pour votre campagne de pub. Elle montre combien vous êtes en phase avec votre temps et à l'écoute des mutations sociétales qui se déroulent actuellement.
Juste une question: de quelle couleur pastel nacrée sera votre visage le jour où ce que vous appelez la "touche féminine" parviendra à exprimer sa personnalité non seulement en beauté mais surtout en vous coupant les couilles?
Cordialement,
C.

Ce qu'il advient des livres qu'on n'a pas écrits

© Jacqueline Rush
Les livres qu'on n'a pas su écrire errent-ils encore dans la nuit du cerveau? Il en existe toutes sortes: ceux qu'on a commencés, mais seulement commencés, puis abandonnés, perdus, brûlés, jetés. Ceux, plus rares, qu'on a finis mais perdus, brûlés, jetés, et qui donc sont indémontrables, à peine moins abstraits à leur manière que les livres seulement pensés, envisagés. D'eux, on ne se rappelle plus grand-chose, et chaque écrivain conserve sur une étagère mentale l'image-fantôme de ces livres invisibles, parfois plus nombreux que ceux qu'on est parvenu à publier. Ils ne sont, d'ailleurs, pas moins importants que les livres "parus". Nécessairement, leur complétion ou leur incomplétude, parce que suivies de l'abandon pur et simple, a dû participer à la formation de cette patiente/impatiente géologie à laquelle s'échine l'écrivain. Leur abandon est en soi un geste positif, signalant que la conscience joyeuse d'un échec a, un jour, pris le pas sur la fade complaisance ou l'encombrante vanité.

En 1995, vaguement éprouvé – hum – par la difficulté à trouver un éditeur pour un livre intitulé Livre XIX, livre auquel j'avais consacré plus d'énergie qu'il n'aurait fallu au vu du résultat, j'ai profité de la présence jusqu'alors muette d'une cheminée dans mon salon pour brûler tout ce que j'avais écrit – de quel bois se chauffe-t-on, ça, on ne le sait pas toujours, mais le fait est que les flammes soulagent un peu par leur grandiloquence.

J'ai ainsi brûlé, sans pouvoir bien sûr en apporter aujourd'hui la preuve, les (non)-livres suivants: un roman qui tournait autour d'une toile de Caspar David Friedrich (je me souviens qu'il y avait le mot "barge" dans le premier paragraphe, recommencé mille fois); un roman qui combinait les mœurs des araignées et la science du tarot (incompréhensible, surtout à mes yeux, et qui se passait à Amsterdam où je ne suis toujours pas allé); quelques centaines de poèmes (en vers et en prose, mais surtout en souffrance de sens); un essai sur le peintre Francis Bacon, évidemment trop deleuzien (où je m'intéressais à ses paysages sans figure); un livre-objet à tirettes et pop-up (exemplaire aussi unique que fragile); un essai philosophico-poético-politique sur les déplacements à pieds en milieu urbain intitulé Piéton énergumène; une description minutieuse du Jardin des délices de Bosch (minutieuse, mais surtout laborieuse); un début d'essai sur le Cosmos de Gombrowicz; une pièce de théâtre écrite dans une langue inventée où, dans mon souvenir, le corps était globalement considéré comme une quartier de bœuf épris de fornication; une traduction d'une pièce d'Edward Albee; tous les brouillons et états de Livre XIX et des mes deux autres romans précédents; et sûrement des tas d'autres textes dont je n'ai plus le souvenir (ni le regret) — dieu qu'elle fuma, la cheminée.

On le voit, mon goût pour l'archivage est assez limité. Mais qu'ils dorment dans un carton, au fond d'une cave, ou soient partis en pacotilles cendreuses dans l'air indifférent, les textes qui n'ont pas vu le jour finissent par se confondre avec les textes qu'on n'a pas écrits. Ils deviennent tous plus ou moins des textes rêvés, aperçus, croisés. D'autres peut-être les écriront. (Sans doute pas.) Il ne reste d'eux, à vrai dire, que la part ignée qui, un temps, nous les a fait croire nécessaires, urgents, indispensables, avant que cette part ignée les juge inutiles, fats, bancals, superfétatoires, etc. C'est comme s'ils faisaient partie d'une œuvre à venir mais vue dans le miroir, donc floue, indistincte. Et qui nous aide à comprendre que notre vie entière d'écrivain tourne autour de cette chose plutôt excitante: la confection/destruction de brouillons. 

lundi 25 janvier 2016

2016, année de la… fraise (et de la traduction)


En ligne, toute ! Sarkozy, l'homme du one-click

Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais Nicolas Sarkozy publie cette semaine un livre. Bon, autant prévenir tout de suite les libraires: ne vous fatiguez pas à le vendre.
Pourquoi?
Eh bien tout simplement parce que le parti Les Républicains a envoyé un courrier à ses militants pour leur conseiller d'acheter ledit ouvrage en ligne, pas en librairie. Oui. LR leur donne même le nom des plate-formes sur lesquelles aller pour se le procurer – Fnac, Decitre, Amazon, Glose, iTunes ou Kobo.
Vous l'aurez compris, Sarkozy aime les libraires et cherche à leur épargner la fastidieuse mission de vendre son livre. Espérons qu'il sera exaucé.

Contre-éloge de l'amitié

(Voici in extenso le texte que j'ai lu samedi dernier lors du festival Le goût des autres, qui se tenait au Havre. C'était dans la salle Idolize Mirrors, à 15h, merci à tous ceux et toutes celles qui sont venu.e.s m'écouter.)



Un ennemi pour quoi faire


Allons, soyons fous, soyons amis, soyons l’un et l’autre le reflet de ce qui nous nous rassemble et nous exalte, joignons nos mains qui d’ordinaire servent à étrangler, frapper, gifler ;
joignons nos esprits d’ordinaire occupés à concocter holocauste sur holocauste,
communions, partageons, nous qui aimons tant diviser, déchirer
puis sentons un frisson nous parcourir
comme un lent et silencieux tremblement de terre composé de mille et une fêlures, parcouru d’odieux lézards,
sentons nos chairs soudain se décomposer au moment de nous jurer respect éternel, éternelle complicité, complice éternité
— quoi ? que s’est-il passé ? que se passe-t-il ? quelle tumeur, nichée dans l’organisme de l’animal Amitié, a osé nous contaminer, envahir nos êtres jusqu’à les boursoufler, les déformer, jusqu’à ce qu’ils éclatent comme au ralenti ?
Pourquoi l’ami, que nous commencions à envisager comme un remède, s’est-il mis à nous taper dans le dos, doucement au début, comme s’il nous encourageait, puis plus fort, comme s’il nous poussait, puis violemment, comme s’il nous en voulait de l’avoir embarqué dans cette absurde liaison asexuée ?
Mais écoutons plutôt Cicéron, lisons ensemble ce qu’il écrivait sur le sujet de l’amitié :
« Ainsi donc, une amitié entre hommes de bien a de si puissants avantages que je peux à peine les décrire. Pour commencer, en quoi peut bien consister une « vie vivable », comme dit Ennius, qui ne trouverait un délassement dans l'affection échangée avec un ami ? Quoi de plus agréable que d'avoir quelqu'un à qui l'on ose tout raconter comme à soi-même ? De quoi serait fait le charme si intense de nos succès, sans un être pour s'en réjouir tout autant que nous ? Quant à nos défaites, en vérité, elles seraient difficiles à supporter sans cette personne, pour qui elles sont encore plus pénibles à supporter que pour nous-mêmes. Par ailleurs, les autres privilèges auxquels les gens aspirent n'existent qu'en vue d'une seule forme d'utilisation : les richesses, pour être dépensées; la puissance, pour être courtisée; les honneurs, pour susciter les louanges; les plaisirs, pour en tirer jouissance; la santé, pour qu’on n'ait pas à subir la douleur et qu’on dispose des ressources de notre corps. L'amitié, elle, contient une foule de possibilités. Dans quelque direction qu'on se tourne, elle est là, secourable, n'est exclue d'aucune situation, n'est jamais importune, jamais embarrassante. C'est pourquoi eau ni feu, comme on dit, ne nous font plus d'usage que l'amitié. »

L’amitié, une foule de possibilités ? C’est là sans doute une conception faussement naïve, et qui, comme on a pu l’entendre, fonctionne à la façon d’un moteur à deux temps : tout d’abord, l’ami est là pour se réjouir de nos victoires (aussi odieuses soient-elles) ; ensuite l’ami est là pour partager notre peine en cas de défaite. Mais cette attitude qu’on attend de lui ne fait-elle pas de lui un singe ? Qu’a-t-on besoin d’un double de soi pour imiter nos peines et nos joies ? Qu’a-t-on besoin d’un pantin dont les larmes coulent quand nos yeux nous piquent ; qu’a-t-on besoin d’un automate qui bat des mains dès que nous fanfaronnons ? Ainsi de l’ami, nous exigerions la sincérité critique mais attendrions en fait le ralliement aveugle. Ô mon ami, je peux tout te confier, car je sais que tu me rendras tout.

Ô mon ami, tu voulais quelqu’un à qui confier tout ce qui en toi te semble digne d’être confié à quelqu’un à qui confier tout ce qui en toi te semble digne d’être confié à quelqu’un à qui confier tout ce qui en toi te semble digne d’être confié à quelqu’un à qui confier — assez !
Ce n’est pas d’un ami dont tu as besoin – il ne te manque rien.
Tu ne veux pas avoir besoin d’un ami – tu refuses la dépendance.
Tu ne veux pas qu’un ami ait besoin de toi – tu as horreur des suppliques.
Tu ne veux pas avoir besoin d’un autre, car ce besoin ne fera jamais de toi un ami, mais un suppliant déguisé en comparse, et chacune de tes sollicitations ne sera jamais qu’une tentative de plus, de trop, pour faire de l’autre un ami, c’est-à-dire la personne la mieux placée au monde pour devenir, au moindre courant d’air, au moindre changement d’humeur, ton pire ennemi.
Que ferais-tu d’un ami ?
Peut-on faire quelque chose d’un ami ?
Faire, faire, faire – se faire un ami, se faire à un ami, laissez un ami faire – à croire que l’amitié est une fabrique, et toi le simple produit de l’amitié, un produit ami, un ami produit.
*
L’amitié, on le sait, raffole des confidences tout autant qu’elle abhorre les secrets. C’est une forme de collusion paradoxale, qui se complaît dans la conspiration tout en s’abreuvant de révélation.
Ainsi, il faudrait, pour l’ami, pour l’ami de l’ami que l’on est, ne pas avoir de secrets ?
Pas de secrets ?
Qu’est-ce à dire ?
Comment vivre sans secrets ?
N’es-tu pas composé d’azote, de regrets et d’une faible mais imputrescible quantité de secrets, tous plus sombres les uns que les autres ? des secrets que tu cherches à oublier, des secrets que tu cultives, des secrets que tu fais mine de révéler ?
N’as-tu pas, au fond de toi, de toi qui te cherche sans cesse un double dans l’ami, n’as-tu as un double-fond dont tu t’étais promis d’interdire l’accès à qui que ce soit ?
Un vice caché qui, s’il était révélé, deviendrait une sorte de hideuse nodosité dont tu finirais, aveux aidant, par être fier ?
Où es-tu allé pêcher cette idée saugrenue ? L’idée que ton ami puisse avoir la bienveillance d’un confesseur ? Aimerais-tu, en secret, être châtié, au ciel ouvert de ton amitié, par cet ami qui ne te dénoncerait même pas à toi-même ?
Et d’où vient cette obligation de franchise qui colle à l’ami comme une sève sirupeuse à la peau de l’érable ? De lui on attend, paraît-il la vérité, mais enrobée, pailletée, tombant à pic mais tombant sans faire mal. Une gifle au ralenti qui chercherait à devenir caresse.

Que signifie ce devoir de sincérité, qui contraint le proche à singer le lointain, et à porter des jugements qui seront entendus sans que jamais on n’en tienne compte ?

« Lui seul peut tout me dire », répétons-nous en notre for intérieur, « lui seul a le droit de me châtier à sa guise », — mais à peine l’ami élève-t-il la voix qu’en nous quelque chose se crispe. Pendant quelques instants, nous ne savons plus où nous en sommes, si nous en sommes, ce que nous sommes ; pendant quelques instants, nous ne savons plus si c’est sa franchise qui fait de l’autre un ami, ou si c’est parce que nous le croyons ami qu’il s’autorise d’une telle franchise.

L’ami nous picore, nous tressaillons.

Il est poule et œuf, plaie et bourreau, encore lui et déjà toi.

Nous attendons de lui la vérité, mais seulement après qu’il a bien compris ce que nous entendons par vérité. C’est une vérité d’apparat, une vérité amicale, bancale, une vérité qui, si elle pique parfois à la façon d’un triste piment, n’en reste pas moins taillée à la mesure de nos tolérances. Et les vérités que nous acceptons d’entendre doivent obligatoirement s’accompagner de petits bécots laudatifs. Sous la férule de l’ami, nous redevenons un enfant, un étrange mélange de fanfaron foireux et d’abruti pusillanime, la vedette de notre propre émission, le roitelet dont nous adoptons systématiquement les réflexes dès lors qu’il est question de nous. Et quel meilleur ami qu’un réhausseur de nous ? Quel meilleur réhausseur de nous qu’un ami ?

Mais l’ami, nous le savons, ne garantit en rien notre excellence, il ne nous rend pas meilleur, ne nous fait pas oublier ce qu’il y a de pire en lui et en nous. Son amitié n’est le gage d’aucune qualité, le héraut d’aucune bonne nouvelle. Avant d’être notre ami, nous exigeons de lui qu’il soit est l’ami de l’amitié, le fidèle de cette religion dont tous les deux sont supposés égaux, et qui tous réclament attentions et considérations.

Sous nos yeux, l’ami se métamorphose, il devient tantôt une main virile qui se tend vers nous, tantôt un cœur spongieux qu’il nous plaît d’abreuver de nos plaintes.

Il est une plante que nous promettons d’arroser, mais si nous l’oublions au grand soleil, si nous l’exposons au froid de l’oubli, la plante se change en serpent, en scorpion, et nous montons alors sur nos grands chevaux, sur de superbes juments qui s’appellent Trahison, Déception.

L’ami est ce baromètre dont nous chauffons le mercure à la seule force de nos illusions. L’ami est compréhensif, il s’avance en modérateur, recule en sage, fait du sur place pour mieux s’en faire une dans nos cœurs.


On le sait depuis au moins Molière, l’ami qui vient vous embrasser espère être remboursé dans la même monnaie. L’ami a soif de réciprocité. C’est un marchand. Avec lui, c’est donnant-donnant. Son écoute, il nous la fait payer cher. Notre écoute, il l’estime à l’aune de notre disponibilité. L’ami nous soutient, certes, mais ce soutien fait de nous une charge, souvent pesante, et sous le poids de notre amitié, l’ami ploie, sa tête s’abaisse vers le sol, on dirait qu’il s’incline, se prosterne, mais non, il contemple le sol, il y cherche un appui, une base sur laquelle prendre appui afin de se relever, de se hisser, non pas jusqu’à nous, mais au-dessus de nous, en comptant sur les arches de notre admiration pour asseoir le pont de sa présence.

Il est temps ici de se rappeler les propos d’Alceste, cet atrabilaire, ce misanthrope, pour qui il ne saurait y avoir d’ami autre que soi-même. Alceste, c’est l’ami orphelin, l’ami célibataire, l’ami autonome. L’horizon dépassé de toute amitié. Il n’a d’autre compagnon que sa haute idée de l’amitié.
Quoi ? Payer l’amitié en monnaie amie ? Rendre baiser pour baiser comme d’autres coups pour coup ? Plutôt vivre au sommet d’une colonne, semble nous dire Alceste. A ses yeux, l’amitié mondaine, séculaire, banale, est un compromis, un arrangement, un trafic d’estime. L’amitié n’est qu’une forme abâtardie d’amour, arrangée à la sauce opportuniste. C’est une parure, un dress-code mental. C’est du vent sculpté par des mains fantômes, censé faire passer le courant d’air de nos petits intérêts pour la saine bourrasque des passions. C’est un tour de passe-passe. Ami-ami. Passe-passe passera, la dernière, la dernière, passe, passe, passera, la dernière restera. Qu’est-ce qu’il a donc fait, le grand ami ? Il nous a volé trois p’tits sacs de blé.

Molière a tout compris de l’amitié, comme il a tout compris du refus d’amitié. Celui qui refuse l’amitié est celui qui lui accorde le plus d’importance. Intransigeant avec autrui, il ne laisse rien passer, et surtout pas lui. Passe, passera : non, rien ne passera par l’ami, et surtout pas l’amitié.
Ecoutons Alceste

« Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d’embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles,
Qui de civilités avec tous font combat,
Et traitent du même air l’honnête homme et le fat.
Quel avantage a-t-on qu’un homme vous caresse,
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
ET vous fasse de vous un éloge éclatant,
Lorsque au premier faquin il court en faire autant ?
Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située
Qui veuille d’une estime ainsi prostituée ;
Et la plus glorieuse a des régals peu chers,
Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers :
Sur quelque préférence une estime se fonde,
Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
Morbleu ! Vous n’êtes pas pour être de mes gens ;
Je refuse d’un cœur la vaste complaisance
Qui ne fait de mérite aucune différence ;
Je veux qu’on me distingue ; et pour le trancher net,
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait. »

L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait : que serait un ami qui se détournerait du genre humain pour ne porter son dévolu que sur nous, et sur nous seuls, c’est-à-dire sur moi, et non sur toi, ou sur toi mais pas sur moi. Il serait monstrueux, inhumain, en lui on ne reconnaîtrait même plus ce marchand d’affections qu’est l’ami. Car l’ami n’est pas seulement l’autre : il est nous met au défi de ne pas l’être. Il est nous devient autre alors même que nous le sommons de mieux nous connaître que nous-mêmes, de mieux nous réformer, de mieux nous pardonner.

Ici, une rafale de questions, comme autant d’hirondelles agitées par un même instinct mais cherchant chacune une proie différente :

A quoi reconnaissons-nous l’ami ? (A ses yeux, ses dents, son bassin, son ombre, ses médisances, sa panoplie de chasseur, son cœur d’artichaut, ses guêtres en peau de singe, ses mimiques, la fumée de sa cigarette, son rire plein de larmes de rasoir ?)
D’où vient-il ? (De la lune, de Vénus, de Mars, de l’Intermarché d’à côté, d’un pays lointain, du Monomotapa, d’un pigeonnier, des grands cimetières, d’une fresque, d’un printemps révolu ?)
Quand et comment a-t-il été sacré ami ? Et par qui ?
L’a-t-il voulu ?
A-t-il quémandé cette charge ?
Lui a-t-elle échu ainsi qu’une foudre qui s’abat en plein terrain vague, parce qu’un arbre ose encore se pavaner ?
Ami, qui t’a fait ami ?
Toi ? Moi ?
Non, bien sûr, nous ne le savons plus, nous l’avons oublié, ne voulons plus nous en souvenir. L’ami ne doit exister qu’au présent, à la fois statue et peluche. Bien sûr.
Car si nous y réfléchissions à deux fois, nous nous rappellerions comment a débuté cette amitié, et sur combien de compromis, sur combien d’intérêts égoïstes elle a bâti, cette amitié, ce temple fragile et venteux où l’on craint toujours de s’enrhumer le cœur.
Ami, de qui étais-tu l’ami avant d’être mon ami ? Ami, qui as-tu déçu ou qui t’a déçu avant d’entreprendre la facile conquête de mes attentes ? Ami, pourquoi n’étais-tu pas là avant ? Et qu’étais-tu pour moi avant d’être mon ami ? Etais-tu moins qu’un ami, autre chose qu’un ami, un ami en germe, un germe d’ami, ou juste un passant qui a vu quelque lumière briller dans la lucarne de ma faiblesse ?
Qui de toi et de moi a le mieux profité de cet arrangement ?

Peu importe, les amis ensemble savent parfaitement refaire l’histoire de leur amitié, ils ont l’art pour jouer les rebouteux de l’âme, et prennent un niais plaisir à tisser le récit compassé de leur amitié, de sa naissance, de ses petits contretemps, de ses grandes gloires. L’ami se complaît autant dans la chose amitié que dans le mot amitié. S’il ne tenait qu’à lui il modifierait l’orthographe et ajouterait crânement un accent circonflexe sur le a de ami.

Oui , l’ami arrive dans notre cœur tout harnaché d’amitié. Il la porte comme un bouquet impérissable qu’il dépose à nos pieds. L’amitié est le nom du refrain dont il se veut la chanson ; c’est la ritournelle de cette rengaine qu’il manivelle sans cesse, en toutes occasions.

Là encore, ne devrait-on pas avoir la prudence d’Alceste ? Rappelez-vous comment ce dernier reçoit Oronte, Oronte qui vient faire les besoins de son amitié au pied de l’admirable lampadaire qu’est, à ses yeux avides de lumière, le méfiant Alceste. Voici ce que dit Alceste, en usant de pincettes qui, maniées plus sèchement, crèveraient plus d’un œil :

« Monsieur, c’est trop d’honneur que vous me voulez faire ;
Mais l’amitié demande un peu plus de mystère,
Et c’est assurément en profaner le nom
Que de vouloir le mettre à toute occasion.
Avec lumière et choix cette union veut naître ;
Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître.
Et nous pourrions avoir de telles complexions,
Que tous deux du marché nous nous repentirions. »

Ce constat, on le retrouvera curieusement plus tard sous la plume de Lautréamont, dans Les chants de Maldoror – écoutez plutôt :

Je cherchais une âme qui me ressemblât, et je ne pouvais pas la trouver. Je fouillais tous les recoins de la terre ; ma persévérance était inutile. Cependant, je ne pouvais pas rester seul. Il fallait quelqu’un qui approuvât mon caractère ; il fallait quelqu’un qui eût les mêmes idées que moi. C’était le matin ; le soleil se leva à l’horizon, dans toute sa magnificence, et voilà qu’à mes yeux se lève aussi un jeune homme, dont la présence engendrait les fleurs sur son passage. Il s’approcha de moi, et, me tendant la main : «Je suis venu vers toi, toi, qui me cherches. Bénissons ce jour heureux.» Mais, moi : «Va-t’en ; je ne t’ai pas appelé : je n’ai pas besoin de ton amitié... » C’était le soir ; la nuit commençait à étendre la noirceur de son voile sur la nature.

Mais revenons  la leçon d’Alceste, qui comporte cette phrase incroyable :
L’amitié demande un peu plus de mystère.
(Ce disant, il affirme dans le même élan que l’amitié exige un certain niveau de compréhension.) Mystère et compréhension : l’alchimie est délicate, convenons-en.

Quelle est donc cette amitié qui cherche à se nourrir de mystère ? De quoi nous parle Alceste, lui qui semble avoir décidé une bonne fois pour toutes qu’il ne saurait y avoir d’ami digne de l’amitié ?
Se peut-il qu’il existe une autre forme d’amitié, si secrète qu’au moins un des deux bénéficiaires de cette amitié n’en aurait jamais eu vent ?
Une amitié à sens unique, donc. Mais une amitié à sens unique serait-elle encore une amitié ? Peut-on concevoir une amitié qui préférerait croître dans l’ombre du secret, plutôt que de claironner à tout va ? Nous verrons plus tard si une telle chose à un sens. Mais revenons à nos amis, ces moutons qui prennent leur laine pour un réconfort.


De l’amitié, plus que de l’ami, on se rengorge. C’est comme si on était seul au monde à jouir de ce privilège ? Untel est un vrai ami. C’est nous qui le disons. Nous qui nous en vantons, comme d’un article de luxe que nous aurions été le seul à dégoter.
Nous sommes fiers de l’amitié qui nous unit à notre ami, un peu moins de notre ami. Mais surtout, nous exigeons de l’ami une disponibilité tyrannique, non que nous ayons en permanence le souci de voir ou d’entendre l’ami, mais parce que nous voulons éprouver sans cesse son zèle à accourir.
De l’ami nous attendons, outre du dévouement, une forme de noble servilité comme jamais nous n’oserions en exiger de l’aimé.e. Car nous bâtissons souvent notre amitié en contrepoint de l’amour ; nous nous servons de l’amitié pour rabattre le caquet de l’amour ; nous prenons l’ami comme modèle indépassable d’une relation en comparaison de laquelle l’amour fait piètre figure.

On voit là combien l’amitié est invention virile, soudure mâle servant la plupart de temps de bouclier et de paravent. Exempte de sexualité, l’amitié épargne au mâle ces combustions souvent bâclées dont il ne sait que faire, une fois leur sillage éteint. Ah, comme l’ami est doux à l’homme qui se dit déçu par sa femme ! Comme il est bon de boire une bière ou dix avec lui et de se laisser aller à cette camaraderie décomplexée dont seules les armées possèdent la clé et le secret.

L’ami est, en vérité, un soldat au repos. Il a fait la même guerre que nous, mené la même campagne que nous, pansé les mêmes plaies. Le baptême du feu nous unit. Tandis que les femmes, eh bien… c’est une autre histoire. Aux yeux du mâle, l’amitié entre femmes reste suspecte, elle n’est que prétexte à bavardage, conspiration, et donc, probablement, trahison. Tandis que l’amitié virile – où il suffit d’un simple regard entendu pour tout dire, c’est-à-dire pas grand-chose, voire rien, sinon, la garantie d’une inanité commune – cette amitié-là sent le champ de bataille, le vent du boulet, la gueule du canon, à la fois pourdre, perlin et pimpin.

C’est elle que loue sempiternellement la littérature, elle qu’exalte la philosophie, et à travers elle, c’est moins l’amitié qui est louée que la vertu virile, avec ses colifichets qui pour noms massacre, holocauste, pillage, beuveries. L’amitié est une construction guerrière, la forme policée et civile des grandes virées soudardes.

Prenez Achille, immobile à grands pas mais Achille renfrogné dans sa tente, qui autorise finalement son ami Patrocle à prendre les armes et aller se faire trucider à sa place. Regardez Achille qui venge son ami puis s’occupe des funérailles de l’amitié ! L’amitié se complaît dans la mort.

L’ami est armé, l’ami est vengeur, et non seulement il pleure l’ami mort, mais il lui faut aussi pleurer l’ami qu’il était, lui, et qui n’a rien su faire, rien vu venir, tout laisser se dégrader. Comment Achille célèbre-t-il l’amitié qui l’unissait à Patrocle ? Par la fureur. La fureur concertée, têtue. Son amitié était une fête ? Fort bien, l’hommage à cette amitié sera un carnage.

Mais relisons plutôt comment Homère raconte le chagrin mémorable d’Achille, qui fait ripaille puis s’endort, au point qu’il sera nécessaire que l’âme de Patrocle s’arrache à l’Hadès pour venir lui rappeler ses devoirs :

« Et quand ils furent arrivés à la tente d’Agamemnon, celui-ci ordonna aux hérauts de poser un grand trépied sur le feu, afin qu’Achille, s’il y consentait, lavât le sang qui le souillait. Mais il s’y refusa toujours et jura un grand serment :
– Non ! Par Zeus, le plus haut et le meilleur des dieux, je ne purifierai point ma tête que je n’aie mis Patrocle sur le bûcher, élevé son tombeau et coupé ma chevelure. Jamais, tant que je vivrai, une telle douleur ne m’accablera plus. Mais achevons ce repas odieux. Roi des hommes, Agamemnon, commande qu’on apporte, dès le matin, le bois du bûcher, et qu’on l’apprête, car il est juste d’honorer ainsi Patrocle, qui subit les noires ténèbres. Et le feu infatigable le consumera promptement à tous les yeux, et les peuples retourneront aux travaux de la guerre.
Il parla ainsi, et les princes, l’ayant entendu, lui obéirent. Et tous, préparant le repas, mangèrent ; et aucun ne se plaignit d’une part inégale. Puis ils se retirèrent sous les tentes pour y dormir.
Mais Achille était couché, gémissant, sur le rivage de la mer aux bruits sans nombre, au milieu des Myrmidones, en un lieu où tous les flots blanchissaient le bord. Et le doux sommeil, lui versant l’oubli de ses peines, l’enveloppa, car il avait fatigué ses beaux membres en poursuivant Hector autour de la haute Ilios. Et l’âme du malheureux Patrocle lui apparut, avec la grande taille, les beaux yeux, la voix et jusqu’aux vêtements du héros. Elle s’arrêta sur la tête d’Achille et lui dit :
Tu dors et tu m’oublies, Achille. Vivant, tu ne me négligeais point, et, mort, tu m’oublies. Ensevelis-moi, afin que je passe promptement les portes d’Hadès. Les âmes, ombres des morts, me chassent et ne me laissent point me mêler à elles au-delà du fleuve ; et je vais, errant en vain autour des larges portes de la demeure d’Hadès. Donne-moi la main ; je t’en supplie en pleurant, car je ne reviendrai plus du Hadès, quand vous m’aurez livré au bûcher. Jamais plus vivants, tous deux, nous ne nous confierons l’un à l’autre, assis loin de nos  compagnons, car la Kèr odieuse qui m’était échue dès ma naissance m’a enfin saisi. Ta moire fatale, ô Achille égal aux Dieux, est aussi de mourir sous les murs des Troyens magnanimes ! Mais je te demande ceci, et puisses-tu me l’accorder : Achille, que mes ossements ne soient point séparés des tiens, mais qu’ils soient unis comme nous l’avons été dans tes demeures.
Et Achille aux pieds rapides lui répondit :
Pourquoi es-tu venu, ô tête chère ? et pourquoi me commander ces choses ? Je t’obéirai et les accomplirai promptement. Mais reste que je t’embrasse un moment, au moins ! Adoucissons notre amère douleur.
Il parla ainsi et il étendit ses mains affectueuses ; mais il ne saisit rien, et l’âme rentra en terre comme une fumée, avec un âpre murmure. Et Achille se réveilla stupéfait et, frappant ses mains, il dit ces paroles lugubres ;
Ô Dieux ! l’âme existe encore dans le Hadès, mais comme une vaine image, et sans corps. L’âme du malheureux Patrocle m’est apparue cette nuit, pleurant et se lamentant et semblable à lui-même ; et elle m’a ordonné d’accomplir ses vœux.
Il parla ainsi, et il excita la douleur de tous les Myrmidones ; et l’aurore aux doigts couleur de rose les trouva gémissant autour du cadavre. »

Faut-il qu’un ami meurt pour que les supposées vertus de l’amitié s’effacent aussitôt et laissent jaillir les seules puissances qui motivent durablement l’homme, et en particulier le mâle, à savoir la vengeance ? L’amitié, à la différence de l’amour, fait l’économie du sperme. Mais du sang, point, bien au contraire, c’est sa substance première.
Pauvre Achille. Il boit et bâfre puis somnole, en oublie ses devoirs ; Patrocle, lui, erre dans les limbes, et seul le sort de ses os lui importe. Ainsi les amis célèbrent de par le monde leur amitié défunte.
Mais laissons Achille à son sommeil, et avançons plus avant dans cette nuit de l’amitié où plus rien ne semble palpiter, avançons plus avant entre les amis morts et les amis perdus, les amis oubliés et les amies trahis, les amis négligés et les amis insultés.

Depuis Cicéron, on l’a vu, la littérature a beaucoup à dire sur l’amitié. Mais il revient sans doute à Proust d’avoir été un des premiers à en faire le contre-éloge. L’amitié, comme l’argent, c’est du temps. Du temps et de la parole, deux éléments non seulement on ne peut plus précieux, mais en complète contradiction. Car aux yeux de Proust, l’amitié est un luxe que ne peut s’offrir l’écrivain. 
Mais écoutez plutôt :

« Les êtres qui en ont la possibilité – il est vrai que ce sont les artistes et j'étais convaincu depuis longtemps que je ne le serais jamais – ont aussi le devoir de vivre pour eux-mêmes ; or l'amitié leur est une dispense de ce devoir, une abdication de soi. La conversation même qui est le mode d'expression de l'amitié est une divagation superficielle, qui ne nous donne rien à acquérir. Nous pouvons causer pendant toute une vie sans rien faire que répéter indéfiniment le vide d'une minute, tandis que la marche de la pensée dans le travail solitaire de la création artistique, se fait dans le sens de la profondeur, la seule direction qui ne nous soit pas fermée, où nous puissions nous progresser, avec plus de peine il est vrai, pour un résultat de vérité. Et l'amitié n'est pas seulement dénuée de vertu comme la conversation, elle est de plus funeste. Car l'impression d'ennui que ne peuvent pas ne pas éprouver auprès de leur ami, c'est-à-dire à rester à la surface de soi-même, au lieu de poursuivre leur voyage de découvertes dans les profondeurs, ceux d'entre nous dont la loi de développement est purement interne, cette impression d'ennui l'amitié nous persuade de la rectifier quand nous nous retrouvons seuls, de nous rappeler avec émotion les paroles que notre ami nous a dites, de les considérer comme un précieux apport alors que nous ne sommes pas comme des bâtiments à qui on peut ajouter des pierres du dehors, mais comme des arbres qui tirent de leur propre sève le nœud suivant de leur tige, l'étage supérieur de leur frondaison. Je me mentais à moi-même, j'interrompais la croissance dans le sens selon lequel je pouvais en effet véritablement grandir, et être heureux, quand je me félicitais d'être aimé, admiré, par un être aussi bon, aussi intelligent, aussi recherché que Saint-Loup, quand j'adaptais mon intelligence non à mes propres obscures impressions que c'eût été mon devoir de démêler, mais aux paroles de mon ami à qui en me les redisant – en me les faisant redire par cet autre que soi-même qui vit en nous et sur qui on est toujours si content de se décharger du fardeau de penser – je m'efforçais de trouver une beauté, bien différente de celle que je poursuivais silencieusement quand j'étais vraiment seul, mais qui donnerait plus de mérite à Robert, à moi-même, à ma vie. Dans celle qu'un tel ami me faisait, je m'apparaissais comme douillettement préservé de la solitude, noblement désireux de me sacrifier moi-même pour lui, en somme incapable de me réaliser. »

Ainsi, point par point, Proust oppose l’amitié à la création. A l’amitié qui est répétition du vide, l’écrivain préfère la solitude. A ce vide il préfère la pensée ; à la surface, la profondeur ; à l’ennui la découverte ; au sacrifice la réalisation. Pour exprimer ces différences, Proust recourt à une étrange image, presque une allégorie : la maison et l’arbre. Pour lui nous ne sommes pas des maisons susceptibles d’être agrandies par un apport extérieur ; c’est pourtant ainsi que l’amitié voudrait que nous soyons. Cette interprétation architecturale, cette vision maçonne des choses sied à l’amitié qui ne saurait envisager un seul instant son inutilité, ou pire, sa dimension néfaste, « funeste », quasi toxique. Non, pour Proust, nous sommes comparables à des arbres et ne devons notre véritable croissance qu’à notre propre sève. La branche contre la brique. La sève contre le ciment.
L’amitié, ainsi considérée, serait l’apanage des non-créateurs. C’est le passe-temps qui n’ont rien d’autre à faire mais qui surtout redoutent de se retrouver face à eux-mêmes. L’amitié serait une fuite hors de soi. La peur d’un vide qu’on ne saurait pas remplir. Une défaite de la pensée. L’invention du brouillage. Une comédie, à la fois pathétique et vaine. Le superficiel érigé arbitrairement en profondeur. Mais pour Proust, que la maladie contraint à la solitude, à l’isolement, le grand malade c’est l’ami, qui cherche une cure au sein de l’autre.

Lisons cet autre passage, extrait du Côté des Guermantes :

« J’ai dit (et précisément c’était, à Balbec, Robert de Saint-Loup qui m’avait, bien malgré lui, aidé à en prendre conscience) ce que je pense de l’amitié : à savoir qu’elle est si peu de chose que j’ai peine à comprendre que des hommes de quelque génie, et par exemple un Nietzsche, aient eu la naïveté de lui attribuer une certaine valeur intellectuelle et en conséquence de se refuser à des amitiés auxquelles l’estime intellectuelle n’eût pas été liée. Oui, cela m’a toujours été un étonnement de voir qu’un homme qui poussait la sincérité avec lui-même jusqu’à se détacher, par scrupule de conscience, de la musique de Wagner, se soit imaginé que la vérité peut se réaliser dans ce mode d’expression par nature confus et inadéquat que sont, en général, des actions et, en particulier, des amitiés, et qu’il puisse y avoir une signification quelconque dans le fait de quitter son travail pour aller voir un ami et pleurer avec lui en apprenant la fausse nouvelle de l’incendie du Louvre. J’en étais arrivé, à Balbec, à trouver le plaisir de jouer avec des jeunes filles moins funeste à la vie spirituelle, à laquelle du moins il reste étranger, que l’amitié dont tout l’effort est de nous faire sacrifier la partie seule réelle et incommunicable (autrement que par le moyen de l’art) de nous-même, à un moi superficiel, qui ne trouve pas comme l’autre de joie en lui-même, mais trouve un attendrissement confus à se sentir soutenu sur des étais extérieurs, hospitalisé dans une individualité étrangère, où, heureux de la protection qu’on lui donne, il fait rayonner son bien-être en approbation et s’émerveille de qualités qu’il appellerait défauts et chercherait à corriger chez soi-même. D’ailleurs les contempteurs de l’amitié peuvent, sans illusions et non sans remords, être les meilleurs amis du monde, de même qu’un artiste portant en lui un chef-d’œuvre et qui sent que son devoir serait de vivre pour travailler, malgré cela, pour ne pas paraître ou risquer d’être égoïste, donne sa vie pour une cause inutile, et la donne d’autant plus bravement que les raisons pour lesquelles il eût préféré ne pas la donner étaient des raisons désintéressées. Mais quelle que fût mon opinion sur l’amitié, même pour ne parler que du plaisir qu’elle me procurait, d’une qualité si médiocre qu’elle ressemblait à quelque chose d’intermédiaire entre la fatigue et l’ennui, il n’est breuvage si funeste qui ne puisse à certaines heures devenir précieux et réconfortant en nous apportant le coup de fouet qui nous était nécessaire, la chaleur que nous ne pouvons pas trouver en nous-même.


Dans ce passage stupéfiant, Proust nous dit beaucoup de choses, qui s’entrechoquent et s’interpénètrent, autant sur l’amitié que sur la création. Se posant d’une certaine façon en « contempteur de l’amitié », il dévoile les véritables mécanismes de l’amitié, stigmatises ses illusions, la situe entre « fatigue et ennui », mais surtout il fait d’elle une sorte de maladie où brillerait seul le petit soleil artificiel de l’égoïsme. Que recherche l’ami sinon à se faire « hospitaliser dans une individualité étrangère » ? Image puissante, image terrible qui peint l’ami aux couleurs d’un parasite, voire d’un incube, un incube las et bavard qui a besoin du perchoir de l’autre pour se dégourdir les ailes.

*

Exit l’ami, donc, ce profiteur de notre temps, ce chantre du superficiel, cet amoureux du vide, qui se nourrit de notre vain sacrifice, et finit toujours par nous décevoir, s’éloigner, préférer un autre ami, tenter une autre aventure. Exit l’ami qui prend de la place et ne tient pas en place. Qui se vautre dans l’écoute et la parole mais ne supporte pas les abîmes de silence nécessaire à d’autres étincelles. Exit l’ami, qui recherche une protection pour se prouver qu’il y a quelque chose en lui qui vaille la peine d’être protégé. On lui dit adieu, on le raccompagne à la porte des livres où il ne saurait que déranger.

Qui le remplacera ? Quel autre prétendant à notre attention oserons-nous élire ? Quel autre, bien décidé à le rester, peu soucieux de nous flatter ? Quel lointain préférer à ce prochain ?
Il y a l’ennemi, bien sûr. Mais qui fera jamais l’éloge de l’ennemi ? Qui chantera ses hauts faits ? Savons-nous même ce qu’est, vraiment, un ennemi ?
Je ne parle pas d’un ennemi qui n’aurait à nous offrir que son inimitié, d’un ennemi obsédé par notre propre chute, d’un ennemi personnel, intime, sorte de double en négatif, finalement de l’ami. Le même mais différemment.
Non, je veux parler d’un ennemi inédit, fuyant, instable, lointain, en devenir – ni bienveillant, donc, mais ni malveillant. D’un ennemi considéré purement et simplement comme l’autre de l’autre que nous sommes, d’un ennemi perçu comme un champ de possibles, allant dans un mouvement opposé à soi, donc plus intéressant, moins intéressé, quelque chose finalement comme un lecteur à venir, avec qui on n’a pas encore engagé de corps à corps.
C’est peut-être à lui que pensait Jean Genet lorsqu’il a écrit , en 1970, le texte sans titre que je vais vous lire. Mais avant, je voudrais re-situer les conditions de sa rédaction. Genet habite alors à Tanger. Un jour il demande au peintre et poète américain Brion Gysin ce qu’est devenu le journal anglais International Times. Gysin lui explique le journal a quelques démêlées avec la justice anglaise à cause des petites annonces qu’il faisait passer et qui souvent avaient trait à ce qu’on a coutume d’appeler des « amitiés particulières ». Entendant cela, Genet s’exclame alors : « Des amitiés ? Moi je cherche un ennemi à ma taille ! » Et il écrit dans la foulée le texte que je vais vous lire et qui figure en prologue de son recueil de textes et d’entretiens paru chez Gallimard intitulé L’Ennemi déclaré :

« J.G. cherche, ou recherche, ou voudrait découvrir, ne le jamais découvrir le délicieux ennemi très désarmé, dont l’équilibre est instable, le profil incertain, la face inadmissible, l’ennemi qu’un souffle casse, l’esclave déjà humilié, se jetant lui-même par la fenêtre sur un signe, l’ennemi vaincu : aveugle, sourd, muet. Sans bras, sans jambes, sans ventre, sans cœur, sans sexe, sans tête, en somme un ennemi complet, portant sur lui déjà toutes les marques de ma bestialité qui n’aurait plus – trop paresseuse – à s’exercer. Je voudrais l’ennemi total, qui me haïrait sans mesure et dans toute sa spontanéité, mais l’ennemi soumis, vaincu par moi avant de me connaître. Et irréconciliable avec moi en tous cas. Pas d’amis. Surtout pas d’amis : un ennemi déclaré mais non déchiré. Net, sans faille. De quelles couleurs ? Du vert très tendre comme une cerise au violet effervescent. Sa taille ? Entre nous, qu’il se présente à moi d’homme à homme. Pas d’amis. Je cherche un ennemi défaillant, venant à la capitulation. Je lui donnerai tout ce que je pourrai : des claques, des gifles, des coups de pieds, je le ferai mordre par des renards affamés, manger de la nourriture anglaise, assister à la Chambre des Lords, être reçu à Buckingham Palace, baiser le Prince Philip, se faire baiser par lui, vivre un mois à Londres, se vêtir comme moi, dormir à ma place, vivre ma place : je cherche l’ennemi déclaré. »

Difficile d’ajouter une voix à celle, en Genet, parle, mêlant sérieux et humour, menace et promesse, violence et jouissance. L’ennemi dont nous parle Genet, et que nous avons vaguement tenté plus haut d’imaginer, est plus délicat à cerner que l’ami évident du tout venant qui ne vend que du vent.
Cet ennemi n’est pas une balise, c’est un horizon, et comme tel il se meut et s’écarte à mesure que nous avançons dans sa direction. Il ne nous accompagne pas ni ne nous embarrasse de ses affections ; il nous devance toujours, parfois à tel point que c’est comme s’il avait parcouru tellement de lieues que déjà le voilà qui s’annonce derrière nous, et nous rattrape. Nous dépassera-t-il ? Cherchera-t-il l’affrontement. En latin chrétien, l’ennemi c’était le démon ; mais chez les Anciens, nous dit un littérateur du début du XIXème siècle, « étranger était synonyme d’ennemi ».


*

Que faire de cet animal ? de l’animal amitié ? Il secoue parfois son poil de plus en plus ras, va jusqu’à mordre s’il le faut, mais doucement, afin de laisser l’empreinte de sa morsure, non d’en déployer les conséquences. Il lui arrive même de suivre pendant des années le vagabond que nous sommes sur la route qui ne mène nulle part. Attends-moi ici, doit-on dire parfois. Attends-moi ici, AMITIÉ, je ne vais pas tarder – mais sans le dire, ou en le disant sur un mode évidemment ironique puisqu’on ne peut rien promettre sous peine de se parjurer.

Mais être attachant, est-ce forcément tisser des liens ?
Et qu’attacher à l’autre sinon le poids mort de son devenir ?


Perdre de vue, à l’inverse, ce serait prémunir soi et l’autre contre les pénibles effets optiques qui feront de notre éloignement une fausse présence. Ce ne serait donc pas perdre la vue, mais plutôt lui rendre sa liberté.

vendredi 22 janvier 2016

L’impensé sauvage et les équarisseurs en tergal


Pourquoi la littérature serait-elle sauvage, elle qui baigne et se prélasse dans l’immense cimetière de la domestication linguistique ? Depuis quand hurle-t-elle, cramponnée à une liane rebelle au fond d’anthologies envahies par de paisibles ronces régulièrement taillées ? En elle, en apparence, rien de fauve, si peu en vérité de déchainement. Présente à la cour du roi, assise dans les auberges bourgeoises, somnolente sur les bancs académiques, frétillante dès qu’il est question d’un prix, d’une prime, éprise de lauriers en stuc et de podiums en caoutchouc, elle a longtemps calqué ses frises sur celles de la langue érudite, s’autorisant parfois des écarts quand un vent freluquet aux effluves de sédition soufflait dans la campagne alentour. On la dit irrévérencieuse, subversive, on lui dessine des crocs à même sa bouche aimable, qu’on colorie en rouge, mais le rouge, très vite, vire au rose, puis au gris, et de ses ambitions carnivores le temps de fait qu’une bouchée. Parsemée de grandes têtes molles, la littérature semble, bien souvent à mille lieues de toute sauvagerie. Certes, il lui arrive d’arpente des îles prétendument désertes, sait en découdre avec les pagnes les plus ténus, et s’invente parfois des rites qu’on pourrait croire étanches aux diktats de la société. Mais se déhanche-t-elle comme le King ? Gronde-t-elle comme Rodin ? Explose-t-elle comme Stravinsky ? Pourquoi cette propension à nous raconter de sémillantes anecdotes dont l’appendice se termine en frileuse morale ? Que sont ces constructions à la Viollet-le-Duc qu’il faut admirer dans l’ordre croissant de leur pierreuse vanité ?

Allons. Oublions un instant les faciles servitudes et fades complaisances de la littérature qui ne semble piaffer qu’à de très rares et mesurés intervalles. Quoi ? Rien de sauvage sur la page toujours recommencée ? Nulle furie ? C’est qu’il convient de revisiter le sens de sauvage à l’aune de ce dont la littérature est capable.  En effet, si sauvage désigne une vie proche de la nature ou du moins un comportement allergique aux jougs, alors il est fort possible qu’on peine à trouver dans les œuvres écrites la moindre trace d’une insurrection permanente, viscérale, sauf à s’aventurer du côté des quelques « écrivains bruts » que la folie a pris soin de réduire vite à l’état léguminal. A cela, de toute évidence, une raison : ruer dans les brancards, la jouer éternel indigène, fier proscrit, autant de rebiffades qui ne mèneraient guère loin dès lors qu’il s’agit au contraire d’inventer des canassons troyens, de détourner des flèches made in Zénon, de faire bifurquer les hollzwege, d’inventer des langues faussement assagies, de se servir d’un imparfait pour faire basculer la société, l’air de rien.

S’il fallait repérer et identifier une instance sauvage en littérature, c’est du côté de l’apparent acclimaté qu’il conviendrait de la chercher, sous la plume du scribe quiet qu’on croit assoupi. Kafka traverse la rue, son bureau l’attend, il rentre les épaules – en lui, derrière ses sourcils soucieux, pourtant : la jungle. Flaubert arrache une plume à son perroquet empaillé : aussitôt le brame. Artaud n’est jamais autant sauvage que lorsqu’il enfonce la langue dans le corps. Entamez la fouace de Rabelais : déjà elle saigne. Suivez du doigt le tracé de la phrase déployée par Claude Simon : ce qu’elle charrie, ce qu’elle déloge, à jamais.

Bien sûr, certaines écritures semblent affranchies des diverses poignes stylistiques et s’ébattre – se battre – dans un au-delà de la langue où le bruissement et le rugissement mènent la danse, et l’on pourrait fort bien avancer les noms de Guyotat ou de Novarina, mais une fois de plus méfions-nous des peintures de guerre, car les véritables incendiés sont rares à ravager la savane. L’écrivain sauvage a retenu la leçon du gamin Rimbaud et sait singer autre chose qu’un « drôle très solide ». Pas question donc d’enfiler « des costumes improvisés avec le goût du mauvais rêve » et de jouer seulement des « complaintes, des tragédies de malandrins et de demi-dieux spirituels comme l’histoire ou les religions ne l’ont jamais été ». On peut être « barbare » dans sa langue à la façon d’un Michaux sans s’inventer pour autant « Chinois, hottentots, bohémiens, niais, hyènes, Molochs, vieilles démences, démons sinistres » (Rimbaud, là encore). Rien de pire que le sauvage velléitaire, contrefait. Le tigre doit rester tapi dans les motifs. Le reconnaîtront assez tôt tous ceux qui ont fort peu d’appétence pour la pathétique communauté des caniches littéraires dont on nous vante régulièrement les coups de patte et les éclats de mini crocs. Céline est sauvage dans l’ordure du cœur, Genet est sauvage dans la caresse ennemie, Beckett est sauvage dans la nuit du sujet, Duras est sauvage dans la tétanie du mot – et parfois certains saltimbanques savent eux aussi puiser au poison puissant, mais qui clame et grince des dents n’excite que les notaires de la plume.

Pour être sauvage, soyons discrets. Larvatus prodeo.  Oui, en « horrible travailleur », taillons modestement la lance qui transpercera le flanc de baudruche dont s’enorgueillit notre propre langue. La « vie sauvage » n’a pas de prix, n’en veut pas, et n’a pas non plus le goût fanfrelucheux du sacrifice. Elle est fièvre ::: une fête qui taille dans le vif de soi quand tous saluent les culbutes des équarisseurs en tergal.

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Note: Ce texte est paru dans l'excellente revue Noto (n°2 / été 2015) — le n°4 vient de sortir, et voici un aperçu de son sommaire:

NOTO #4 Janvier 2016
DÉRÈGLEMENT DE TOUS LES SENS
« Le Fils de Vitalie » par Jean-Michel Maulpoix
« Got a cigarette? » par Christophe Honoré
« Ce grand désir d'avant Babel » par Pierre Deshusses
« Animalimite » par Fabrice Hyber
« Des dessins et des souvenirs » par Adrien Goetz
« Reflets momentanés d'Italie - Épisode 1 : Capri » par Jean Louis Gaillemin
Pour l'intelligence des poètes : Amphitryon par Françoise Frontisi-Ducroux
Presque célèbre : Domicile Tarabildiene par Serge Fauchereau
Cet objet du désir : Les Yeux par Jean Streff