lundi 22 décembre 2014

Chimères

"Imaginons qu'un jour nous apprenions de façon irréfutable que tous les êtres décrits par la mythologie ont bel et bien existé. Qu'ils étaient de chair et de sang, en rien des chimères, que les cyclopes allaient et venaient, que les licornes gambadaient et ruaient véritablement, que les dieux de nos recueils d'enfance avaient pignon sur rue? Imaginons tout cela sans oublier toutefois qu'ils ont tous fini, pour des raisons qu'on s'explique mal, par disparaître complètement. Je crois qu'on serait extrêmement déçus. C'est décidé: arrêtons ces fouilles archéologiques qui ne sauraient mener qu'à la plus agaçante des frustrations"
— Aymeric Bouvillard

vendredi 19 décembre 2014

Pas Stendhal


"J'ai toujours pensé que Stendhal était un très mauvais, un très médiocre écrivain, guère plus doué dans sa partie que le plus navrant tâcheron contemporain. Mais comment le prouver? Comment m'y prendre pour en faire l'éclatante et fatale démonstration? Il me faudrait pour cela passer des heures en sa détestable compagnie, le lire, l'annoter, m'assurer à chaque instant que mon entreprise ne respire pas la mauvaise foi. Et surtout, à quoi bon? Réussirai-je seulement à convaincre un farouche stendhalien de la nullité littéraire de son idole? Et quand bien même j'y parviendrais. Quelle fierté en tirer? Non, autant garder ce secret pour moi. Stendhal ? Oui, même si on n'aime pas, reconnaissons que. (Sous cape, je déchire et mâche des pages du Rouge et le Noir.)"
— Aymeric Bouvillard

jeudi 18 décembre 2014

Cavale






"Un cheval, un vrai cheval, vivant et lustré, ferait belle impression dans mon salon, mais il paraît que leur phobie des ascenseurs déclenche chez ces animaux la sécrétion d'un fluide qui les rend vite nauséabonds. "Nauséabonds": ce seul mot dissuade toute tentative dans ce sens. Mais je n'oserai jamais lui proposer l'escalier de service. De là ce hamster qui hélas ridiculise toutes les pièces où il s'aventure."
— Aymeric Bouvillard

mercredi 17 décembre 2014

Feu le feu





"Déclencher un incendie est d'une fatalité déconcertante. Une allumette y suffit. Ou un briquet. Mais si l'on ne possède ni allumette ni briquet, la tâche se révèle soudain ardue, voire quasi impossible. On renonce très vite, alors. Comme quoi, on n'avait pas vraiment une âme de pyromane. Du feu? Non merci, je ne fume plus."
— Aylmeric Bouvillard

mardi 16 décembre 2014

L'ampoule

"Il y a je trouve quelque chose d'arrogant chez l'ampoule mais je serais bien en peine de dire quoi. Ça n'a rien a voir avec sa forme et ce n'est pas non plus lié au fait qu'elle soit tantôt allumée tantôt éteinte. Peut-être est-ce dû à son nom? Mais il est plus facile de changer une ampoule que d'en changer le nom. D'ailleurs, nous passons souvent un temps bien trop long dans le noir ou la pénombre avant de nous décider à faire l'acquisition d'une nouvelle, comme si nous craignions de la vexer en lui prouvant que grillée elle est inutile, alors qu'elle passe des heures éteinte sans qu'on lui fasse le moindre reproche. Mais je me pose sans doute les mauvaises questions."
— Aymeric Bouvillard

lundi 15 décembre 2014

Loto fictif

--> "Je me suis longtemps demandé ce que je ferais si je gagnais au loto. Claquer tout en quelques mois ? Investir sagement? Distribuer aux nécessiteux? N'en parler à personne? Et puis voilà que c'est arrivé, sans crier gare. Je n'ai même pas eu à jouer, à parier, à cocher. J'ai trouvé le billet dans la rue, le numéro était gagnant, j'ai touché le gros lot dans la foulée. Pour l'instant, je n'ose en dépenser un centime. Chaque fois que je suis sur le point de le faire, je pense à la personne qui a perdu ce billet de loto et qui ne sait même pas qu'elle pourrait être riche. Je me dis, sans doute à tort, que tant que je ne touche pas à ma fortune impromptue, cette personne n'est pas lésée. Faire le bien me coûte donc quatre millions d'euros. Heureusement cette somme, à la différence de l'amour du prochain, n'est pas imposable."
— Aymeric Bouvillard

vendredi 12 décembre 2014

Le Clavier Cannibale: bilan et perspective – une diachronie nécessaire, with a touch of ragondin

Oups, j'allais partir sans faire de bilan. Vous le savez, en fin d'année, les blogs et autres supports de la parole libérée (lol) aiment s'adonner au jeu du bilan. Ou le font en début d'année, selon l'énergie de leur propriétaire. Bref, on dresse des listes, on concocte des palmarès, on rappelle les faits marquants.

Le Clavier Cannibale est évidemment très tenté de se livrer à ce rituel, ne serait-ce que pour le plaisir de se livrer à un rituel. Que s'est-il passé en 2014 de notable? Dans le monde des lettres, bien sûr, pas au niveau politique, même si on sait désormais grâce à Sarkozy que donner des conférences au Qatar peut rapporter gros. Non, dans le monde des lettres. Ah —  enfin une bonne nouvelle : Eric Reinhardt a eu le prix France Télévision. Depuis le temps qu'il courait après les prix… A la fois, un prix littéraire comportant les mots "télévision" et "France", comment dire… Bref, on espère qu'il est content. Arf.

Quoi d'autre de mémorable depuis septembre ? Une maison d'édition baptisé l'Ogre s'est créée, qui va rééditer l'immense Max Blecher début janvier. On dit bravo. Ismaël Jude a publié son premier roman, et c'est un livre qui parle véritablement de sexe de façon véritablement transgressive – lisez donc si ce n'est pas fait Dancing with myself. Laure des Accords a publié aussi un premier roman, L'envoleuse, qui est juste une merveille, et c'est chez Verdier puisque vous me le demandez. Et oui c'est ma sœur. Autre événement paraît-il notable: Modiano a eu le Nobel, mais bon, relisez deux pages de Claude Simon et on parlera littérature après si vous le voulez bien. 

Ce blog a causé (en bien, en très grand bien) des écrivains suivants (depuis septembre, hein, je ne vous fais pas le bilan santé de l'année, ça serait trop long): G. Mar, Ismaël Jude, Max Blecher, Huysmans, Hermann Broch, Egon Bondy, Danielewski, Alessandro Mercuri, Frigyes Karinthy, Philippe Annocque, Bernard Simeone, Olivia Rosenthal, Isaac Babel, Eric Chevillard (que personne ne lit, dixi Bergé), Antoine Volodine (que personne ne lit, dixit Jérôme Garcin), Pierre Bourgeade, Yann Legendre (que personne ne lit non plus mais là c'est normal puisqu'il est graphiste), Antoine Boute, Chalamov, Jurgenson, Tavarès, Guy Robert, Paul Harding, Pierre Demarty, William Gass, Jouannais… J'en oublie, c'est évident, mais tout est en ligne, vous compléterez vous-même.

Le Clavier Cannibale a parlé conséquemment des éditeurs suivants, qu'on salue bien bas : le grand os, quidam, verticales, l'ogre, l'arbre vengeur, la contre allée, verdier, le bruit du temps, textuel… Que ceux que j'oublie, et ils sont nombreux, me lynchent (mais n'hésitez pas à m'envoyez des SP, please, parce que je suis en train d'exploser mon budget livres…).

Le Clavier Cannibale a beaucoup ricané en lisant les auteurs suivants, ou en découvrant leurs exploits faramineux dans la presse, et leur décerne à chacun le Bidet d'Or 2014: Yves Bergé, BHL, Houellebecq, Foenkinos, Alexandre Jardin, Zemmour, Beigbeder, Alexandre Jardin… J'en oublie là aussi, mais c'est tant pis pour eux.

Et pour finir, voici les livres que le Clavier Cannibale a en pile sur sa table de lecture et qu'il emporte à la campagne, histoire de ne pas faire que cuisiner, traduire, écrire et soulever des haltères (et jouer au billard, et remplir le poêle de granules, et déguster des bourgogne millésimés) :

Sylvain Coher, Nord nord ouest (Actes Sud); Boll, L'affaire est dans le sac en papier (Le tripode); Antoine Brea, Simon le mage (le grand os); François Bon, Fragments du dedans (Grasset); Isaac Babel, Œuvre complètes (le bruit du temps); Philippe Beck, Opéradiques (Flammarion); John Stoltenberg, Refuser d'être un homme (Syllepse); Christophe Macquet, Cri & Co (le grand os); Jana Cerna, Vie de Milena (la contre allée); Christophe Tarkos, L'enregistré (POL); CAConrad, Ecodeviance (Wave Vooks); Franck Guyon, Chez (éd. marguerite waknine); Hermann Broch, Théorie de la folie des masses (l'éclat); Vilém Flusser, Les gestes (al dante); French Global (Garnier)…

Bref, que vous soyez lecteur, libraire, éditeur, auteur, attaché(e) de presse, directeur de collection ou même proxénète repenti, réparateur d'artichaut, tripoteur de galaxie, singe nyctalope, lancier du Bengale, fleur de nave, rustre dandy, ogre patenté, tiers exclu, petite musique de nuit, vibromasseur fluorescent (piles fournies), reître, mulot, surmulot, cuisinier, pornographe en noir et blanc, ormeau de taille raisonnable, cunnilincteur désintéressé, vendeur à la sauvette, contre la manif pour tous, allergique à Stendhal, trépasseur intermittent, disponible, bleu, rentier amnésique, etc., n'hésitez pas à m'envoyer vos suggestions de lecture (ou carrément des livres). Et surtout – SURTOUT ! –  n'oubliez pas de faire l'amour (beaucoup), la grève (souvent) et la cuisine (tout le temps), y a rien de mieux. 

— Claro

Ce n'est qu'un au revoir, sanglota le tamanoir

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Le Clavier Cannibale va suspendre quelque temps, tel un lustre superfétatoire, ses pénibles activités. Jusqu'au 5 janvier, sauf trépas personnel imprévu, c'en sera donc fini des critiques alambiquées d'ouvrages introuvables, des renvois d'ascenseur, des quolibets vexatoires, des réflexions profondes comme des divans, des photos ni faites ni à faire. On ne vous parlera plus du chef d'œuvre de Tartampion Boromidal publié aux éditions du Faon qui couine. On ne s'acharnera plus sur Florian Begbeider ou sur Amélie Gavalda. On vous épargnera les considérations fumeuses sur la traduction et les commentaires cacochymes sur l'actualité littéraire.

Bref, le Clavier Cannibale prend des vacances, même s'il convient d'entendre par "vacances" tout autre chose que de lascifs loisirs. J'ai du pain sur la planche et je vous rappelle que "la baguette a le coude fragile" (dixit Olivier Hervy). Mais rassurez-vous (ou inquiétez-vous): je ne vais pas laisser en jachère ce blog. J'en confie donc les rênes (ne pas confondre avec "confire les rennes", une opération plus délicate qu'on ne le crûtes-vous) à un ami d'enfance de Gaétan Mouret, un certain Aymeric Bouvillard, dont Gaétan n'a cessé de me louer la plume et la bienveillance. J'ai a priori toute confiance en Aymeric: il saura vous distraire et vous édifier, sans prétention. Réservez-lui l'accueil qui s'impose. Grâce à lui, ces fêtes de fin d'année vous sembleront presque supportables. Goudebaille. 

jeudi 11 décembre 2014

Olivier Adam au pays de la carte magique

Le 5 décembre dernier, dans le journal Libération, Olivier Adam s’interrogeait sur une mystérieuse « carte » que certains auraient (ou pas) et qui (quand on l’a) ouvrirait toutes les bonnes portes. Une carte ? Une carte de type visa, qui permettrait tous les retraits rêvés ? Ou une carte type d’état-major, qui aiderait à ne pas trop s’égarer dans la forêt de la culture ? Ou encore une carte style carte de presse ou passe-Beaubourg, pour aller et venir en toute liberté ? Un coupe-file? Un menu du jour? Ce n’est pas très clair. Olivier Adam a-t-il la carte Libération puisque les colonnes de ce journal lui sont ouvertes ? On l’ignore. Le fait est qu’il la trouve un peu louche, cette carte, un peu arbitraire, et surtout absurde. Elle serait en outre accordée par on ne sait qui. Brrr.
Prenez Xavier Dolan. Adam a détesté son dernier film, Mommy, mais ce film est encensé, donc ça veut dire que Dolan a la carte. Moi j’ai adoré son dernier film (à Dolan, pas à Adam). Je dois avoir la carte ou du moins savoir que Dolan l’a. En musique ? Même topo. Certains ont la carte. On les adule alors qu’ils sont nuls. Oui, vous commencez à comprendre : la carte est un passe, un passe-droit, un vrai passe-plat. Mais Adam est avant tout écrivain. Va-t-il nous dire comment ça se passe au pays de la littérature ? Eh bien oui et non. D’abord il nous prévient :
« Et je préfère ne pas parler de littérature. On penserait que je règle des comptes. Et puis les choses sont trop complexes. On peut avoir la carte auprès des libraires et pas des critiques. L’avoir auprès des deux et pas des jurés. Quant aux lecteurs, ils se fient tantôt aux uns tantôt aux autres, et parfois seulement à eux-mêmes. »
Tel Bartleby, Adam préférerait ne pas, mais tel Monsieur Jourdain, il ne fait que ça à son insu. Sauf que là je ne comprends rien à ce qu’il dit. Ça veut dire quoi avoir la carte auprès des libraires ? Vendre beaucoup ? Etre apprécié ? Suivi ? Lu ? En pile? En rayon? En commande? En rencontre devant cinq personnes? Et c’est quoi cette histoire de jurés ? Parce que, bon, ce n’est pas une obligation les prix littéraires, que je sache. Et la carte des critiques ? Ça veut dire quoi avoir la carte des critiques ? Quels critiques ? Des bonnes critiques? Beaucoup de critiques? Les bonnes critiques? Pourquoi Adam ne parle-t-il pas plutôt de la carte éditeur, ou de la carte diffuseur, voire de la carte distributeur? De la carte-tirage? De la carte mise-en-place? Et pourquoi irait-on penser qu’Adam règle des comptes ? Il l’a ou il l’a pas, la carte ?
Ensuite, Adam, qui préfère ne pas parler de littérature, nous explique que côté rentrée littéraire tout est joué très vite et à l’avance, un peloton de tête se dégage dès la fin de l’été, qui ne bougera pas. Sauf exceptions. Genre, Salvayre a le Goncourt (c’est bien). Genre, Reinhardt n’a rien (c’est mal, mais il faut dire que Reinhard avait la carte des ventes mais pas celle des jurés). Qui lui a donné la carte à Reinhardt. "Tout le monde" nous dit Adam. Ah bon. Puis on la lui a retirée. Qui lui a retiré?
Je cherche en vain un rapport entre le film de Dolan (qui contrairement à ce que dit Adam ne fait pas l’unanimité), le non-prix de Reinhardt, la surprise Salvayre. Et comme Adam je m’interroge sur les mystérieux distributeurs de la carte magique, qui sont peut-être "tout le monde" ou "quelques-un", ce n'est pas très clair :
« Quelques-uns décident (Qui sont-ils ? Se sont-ils consultés ? Se réunissent-ils pour s’entendre ?) »
Mais qui ça, bon sang ?! On veut des réponses!!! C’est une conspiration ou quoi ? Un lobby ? Des dieux ? Des entités? A moins qu’Adam veuille juste pointer le fait que certains critiques ont pignon sur rue depuis longtemps et qu’il y a une tendance moutonnière dans le milieu littéraire ? Que la culture est devenue un simple objet médiatique ? Que toutes les exceptions du monde n’y changeront rien ? Parce que si c’est ça la grande nouvelle, eh bien comment dire ? on était vaguement au courant. En revanche, il y a une carte dont Olivier Adam oublie de parler, et c’est la carte du ressentiment. Mais je préfère ne pas parler de ressentiment. On penserait que je règle des comptes. Et puis les choses sont trop complexes.

Allons bon

Mon lave-vaisselle est en panne. L'eau ne s'y engouffre qu'à contrecœur et comme à reculons. On entend alors une sorte de sanglot rébarbatif.  Un voyant lumineux clignote puis s'éteint. C'est fini. Le cycle purificateur n'a pas eu lieu, malgré un semblant d'activité. La chose est contrariante, mais ne prête pas non plus le flanc au désespoir. Or voilà que l'autre jour, alors que je m'installais à mon bureau pour écrire, une chose étrange se produisit. L'inspiration vint sous la forme d'une vague idée, un peu trop fluette à mon goût. Je voulus la développer, la porter à des températures pour ainsi dire lyriques, mais le paragraphe qui s'en suivit s'assécha de lui-même, comme intimidé – ou déçu – par son manque total de virtuosité. Le curseur pulsait tristement au centre de l'écran à peine entamé. J'avais sali une page pour rien. Je démontai mon cerveau, en nettoyai soigneusement toutes les parties, changeai un lobe qui me parut endommagé, puis relançai le cycle de la création. C'est alors que je m'aperçus que j'avais oublié de réinsérer le rouffard cranté dans l'espon à vis. Bref, j'ai eu le plus grand mal à exposer mon problème au réparateur de chez Darty.