vendredi 18 avril 2014

Le naufrage des incipits (5)

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Nous étions à l’étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui étaient en train de tricher se donnèrent des coups de coude et relevèrent la tête en prenant un air songeur. On était déjà plus de trente élèves dans la classe, et voilà qu’un crétin venait gonfler nos effectifs. Ce n’est que lorsqu’il se fut assis et que le calme fut revenu que l’un d’entre nous commença à répandre la rumeur. Ce nouveau n’était autre que le fils même du proviseur. Nous n’avions guère le choix : il fallut s’en faire un ami, et supporter sans rechigner toutes les vacheries qu’il s’ingénia à imaginer pour nous pourrir la vie. Heureusement, les vacances de printemps approchaient…

jeudi 17 avril 2014

Le naufrage des incipits (4)


Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. Comment savoir ? Là où je vis, nul calendrier, même pas une seule horloge. Au début, je gravais des traits parallèles sur le mur de ma cellule, mais ça n’a pas servi à grand-chose, j’ai vite perdu le compte. Et quand je me suis aperçu que ma mère ne respirait plus, il m’aurait été bien difficile de dire si elle avait rendu son dernier souffle le matin même ou deux jours plus tôt, tant l’odeur que nos corps exhalait dans cette geôle où nous croupissions depuis six mois rappelait celle d’un cadavre. Du moins, c’est ce qu’affirmait mon père, enchaîné à quelques mètres de moi.

mercredi 16 avril 2014

Le naufrage des incipits (3)


Appelez-moi Ismaël. Il y a quelques années de cela — peu importe combien exactement — comme j’avais la bourse vide, ou presque, et que rien d’intéressant ne me retenait à terre, l’idée me vint de prendre l’avion, histoire de changer de pays et d’aller faire fortune ailleurs. Bien sûr, je ne pouvais pas savoir que cette décision se révélerait funeste, et ce n’est que lorsque le type assis derrière moi s’est levé dans la travée du vol 234 à destination de Rio que j’ai compris qu’il brandissait une arme et que je n’étais pas prêt de vendre des glaces sur les plages brésiliennes. C’est alors que je me suis levé et commencé à déclamer un de mes textes préférés.

mardi 15 avril 2014

Le naufrage des incipits (2)

En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Ce n’était pas la première fois, loin de là. Certes, la forme et les dimensions de l’insecte pouvaient varier – hier, par exemple, il s’était réveillé chenille, et le mois dernier, papillon – mais il s’agissait toujours d’un insecte. Ça durait quelques heures, rarement plus. Il avait fini par prendre des précaution. Le soir, au lieu de préparer son petit déjeuner comme à l’accoutumée, il déposait quelques miettes de pain imbibées d’eau au bas du mur de sa chambre, ou bien glissait une feuille de chêne sous son oreiller. Cafard ou scarabée, quelle importance ? se disait-il. Nous ne sommes pas sur terre pour bien longtemps. Et tant qu’à déguerpir, autant avoir six pattes.

lundi 14 avril 2014

Le naufrage des incipits (1)

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Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de dire ouf. Et au matin je ne me souvenais de rien, ni des rêves qui m’avaient sans doute agités ni de l’incipit du roman que j’avais tenté d’élaborer en pensée dès que l’obscurité s’était faite. J’en éprouvais de la rage. Et j’avais beau me coucher de plus en plus tôt, moucher la bougie avant même de ressentir les premiers symptômes de la somnolence, rien n’y faisait. La phrase dansait quelques secondes dans ma tête, je croyais la tenir, je lui ajoutais une virgule, changeai un mot ou deux puis – plus rien. A la fin, je renonçai. A quoi bon concevoir une œuvre immense si son simple début vous échappe sans cesse.

samedi 12 avril 2014

Sur le départ…

Fidèle à ses exécrables habitudes, le Clavier Cannibale va abandonner son post(e) quelque temps, histoire de briser le cycle infernal de la fainéantise et de travailler sérieusement au vert, quelque part dans l'Est de la France, là où les chevreuils butinent et où les araignées paissent en paix. Je reprendrai les manettes le 28 avril, promis. Mais cette fois-ci j'ai pris mes précautions. Personne ne piratera mon compte, pas plus le sinistre Gaétan Mouret qu'un autre. J'ai donc décidé de confier pour quinze jours la maintenance de ce blog à un proche, ancien condisciple, que je sais épris de littérature et amis des livres: Christophe Meunier, et qui m'a contacté il y a peu pour me faire part de ses projets littéraires. Je lui fais pleinement confiance et je vous demande de lui faire bon accueil.
Il m'a promis de respecter l'esprit, sinon la lettre, du Clavier Cannibale. Qu'il en fasse bon usage, donc. Nous sommes samedi, il fait beau, le soleil pépie et les oiseaux brillent… A bientôt les gens!

vendredi 11 avril 2014

De la traduction des arabesques

Dans la préface/entretien que j'ai donnée il y a peu à l'édition GF de Tristram Shandy, l'avant-dernière question était celle-ci:
"Quelle question auriez-vous aimé que l'on vous pose?"
Pensant qu'un peu de cabotinage ne dépareillerait pas l'ensemble, j'ai répondu ceci:
"Que pensez-vous de la traduction des deux pages noires par Charles Mauron? Vous semble-t-elle fidèle, ou estimez-vous qu'elle a commencé à grisonner légèrement avec le temps."
La réalité étant facétieuse, je suis tombé récemment sur un site qui se penche sur les différentes éditions/traductions du Shandy, et en particulier sur le traitement réservé au fameux "gribouillis" du chapitre IV du Livre IX – quand Sterne recourt à une fioriture graphique pour signifier le "moulinet" que décrit le bâton de Trim dans l'air (p. 637 dans l'édition GF). Eh bien, force est de reconnaître que cette arabesque a subi pas mal de métamorphoses au fil des éditions…
Lovis Corinth, Das Leben und die Meinungen von Herrn Tristram Shandy (1908)

Prager Lindo, Het leven en de gevoelens van den heer Tristram Shandy (1882)

J.A. Lopez de Letona, Vida y opiniones del Caballero Tristam Shandy (1985)    
La typographie comme art de la traduction? La question mérite d'être posée. Et l'on pourrait fort bien arguer que seule une édition validée par l'auteur établit la police de référence en matière de composition. Traduire un garamond en times serait alors de l'ordre de l'interprétation, voire du contresens. Mais n'en irait-il pas de même pour la mise en page elle-même? Guy Jouvet s'est quant à lui élevé – à raison, il est vrai – contre la traduction que fit C. Mauron du Tristram, où les fameux tirets shandéens n'ont pas été conservés. De même on pourrait s'interroger sur sur la version japonaise de la Maison des feuilles, de Danielewski.
La traduction serait-elle donc partout ? Et l'erreur et le subjectif d'éternelles et omniprésentes menaces? Imaginons une société où il serait tabou de dessiner des motifs dans l'air avec un bâton. Comment se débrouillerait-elle avec l'amusante arabesque de Sterne? En fait, s'interroger sur la traduction, c'est souvent s'interroger sur la matérialité même du livre, sa chair pensante, c'est redécouvrir à chaque fois que le mot de "translation" ne saurait désigner rien de mieux qu'un glissement, voire une glissade, à croire que le texte n'en finit pas de patatraser, de se casser la page, de se retrouver la marge à l'air. Si tout est contrainte, admettons alors que la liberté est sans cesse sollicitée – même le patient Ménard s'en est rendu compte. La fidélité absolue ne peut sans doute imposer sa loi que lorsque le texte cesse de se révolter…

jeudi 10 avril 2014

Ni servir ni subir: sur le chemin de La Mutinerie

Ça s'est passé à la mi-novembre dernier. Ce soir-là, une jeune femme – D – ferme le bar La Mutinerie, un bar queer et féministe. Elle passe tranquillement le balai devant l'établissement. Quelques clients s'attardent et commencent à l'agresser verbalement, avec toute cette finesse virile que deux mojitos suffisent à déclencher chez le mâle persuadé que serveuse = pute. D leur demande de partir, ils refusent, l'un d'eux lui fait un pied chassé au genou gauche mais D sait se défendre, hop, coup de boule. Puis elle s'enferme dans le bar. Elle ne peut porter plainte, ignorant l'identité de son agresseur. Deux jours plus tard, un flic se présente chez elle. C'est l'agresseur qui a porté plainte. Résultat, c'est D qui écope d'une peine, la légitime défense n'ayant pas été reconnue. Lors du procès, des personnes sont venues soutenir D. Mais après le verdict, les réactions n'ont pas été de l'ordre de Minerve, ainsi que D le raconte :
«Après le verdict, les personnes venues me soutenir ont protesté dans la salle d’audience, poursuit D. Elles ont été évacuées avec force et violence. Après ça, nous nous sommes dirigées vers une sortie dans le calme, mais les forces de l’ordre nous attendaient. Nous avons été encerclées et retenues deux heures sur place. Ils ont tenu à vérifier nos identités après des accusations d’outrage à agent et dégradations de matériel. Des bancs ont été cassés lors de l’évacuation par la police. Nous avons été emmenées au commissariat des Halles.»
Les personnes qui ont tenté de faire entendre un autre son de cloche que celui du plaignant (l'agresseur agressé…) se sont fendus d'un communiqué :
 «Dans un contexte de recrudescence des violences contre les femmes, les trans’ et les gouines (agressions physiques suite à des démonstrations d’affection, insultes, attouchements dans les transports, remarques graveleuses… à la fois dans des espaces privés et publics), une fois de plus, la justice protège les agresseurs et condamne les femmes qui se défendent ou dénoncent l’impunité et la justice patriarcale. Quel signe nous est ainsi envoyé lorsque nous décidons de nous défendre face aux agressions verbales, physiques, menaces de viol, perpétrées par des hommes cisgenres? La logique de la “réponse proportionnée” devrait donc nous amener à nous contenter de dire “non merci bisous” face aux menaces symboliques et physiques que nous subissons? La victime de l’agression, pour s’être défendue sans ambiguïté et sans s’excuser, a déjà dû payer 2400 euros de frais d’avocat, a écopé de 5 mois avec sursis et risque de devoir débourser une somme considérable à cause d’une société pro-viol secondée de sa police patriarcale, qui ne reconnait pas aux femmes, aux gouines, aux trans’, la légitimité de se défendre contre les agressions sexistes constantes dans l’espace public comme dans la sphère privée.»
Apparemment, on ne peut pas vraiment compter sur la justice pour régler des délits sexistes. Il faut désormais recourir à la ruse, genre, se faire insulter, puis riposter, afin d'être inculpée, puis jugée et condamnée – et seulement alors on a une occasion (mais brève) de protester au sein même du temple de l'équité casquée. Ça peut paraître un peu fastidieux mais ça marche à tous les coups. Parce que se faire insulter est très simple. Il suffit d'être une fille – si vous bossez dans un bar et que vous êtes lesbienne, c'est mieux. Prenez un balai ! Hop! Abracadabra! Et voilà! C'est vous qui donnez maintenant, et sans rien faire, l'impression de provoquer le mâle. Je pense qu'il est temps d'ouvrir des bars lesbiens réservés uniquement aux mâles, histoire d'apprendre à ces derniers la solitude du connard du fond.

Commencer/Comment c'est ::: un livre

Parler d'un travail en cours, d'un livre en gestation n'est jamais facile. La proposition de Numéro Zéro était donc une gageure et un piège : non pas exposer une œuvre empêtrée dans son inachevé, mais produire un texte / une rencontre / un "pestacle" susceptible d'en rendre compte à l'intérieur même du processus de création. Non pas dire ce qui se passe, mais le montrer, sans prendre de gants, ou alors en tricotons soi-même les gants (mais qui tricote encore aujourd'hui ses gants? sanglota-t-il). Autrement dit, à mon sens, éviter le discours, by-passer la lecture d'extraits, mais mettre les mains dans le cambouis – les miennes, celles de mes comparses Blairet et Mellano, et surtout celle du public qu'on espère nombreux bon sang c'est déjà demain non ne flippons pas ça ne sert à rien, d'ailleurs le comédien Blairet m'a mis en garde: joue pour les dieux. Par "dieux", il ne pensait je l'espère à aucun gandin de l'Olympe, juste à cette distance qui sépare celui qui s'expose de ceux qui deviennent des recevants. Ce vide qu'on ne peut remplir qu'avec du souffle. Heureusement, Blairet a du souffle, ce garçon est une forge vivante. Quant à Mellano, Zéphyr & Aquilon Limited feraient bien de s'en inspirer. Bref, nous sommes prêts: j'ai répété avec Bruno (qui m'a déconseillé de prendre l'accent de Louis Jouvet), Mellano déboule demain pour une longue "session" live avant l'arrivée des fauves dans l'arène (il apporte sa guitare magique pleine de rainbows).
Je ne suis pas inquiet. Le trac? Pensez-donc! J'ai déjà fait mille fois du saut en parachute sans parachute. (Enfin, je crois.) Il faut juste que je m'empêche de 1/réécrire complètement le texte de notre intervention; 2/ acheter un aller simple pour l'Antarctique; 3/ faire un AVC; 4/ prendre la ligne 7 dans le mauvais sens. Comme disait l'Indien dans Little Big Man: "C'est un beau jour pour mourir." Mais comme disait également Groucho Marx: "Il est préférable de rester muet et d'être pris pour un fou, que de l'ouvrir et de ne laisser aucun doute à ce sujet."
Demain vendredi 11 avril, nous allons et l'ouvrir et laisser planer le doute.
(Ce texte, et d'autres, est consultable en ligne sur le site de Numéro Zéro, n'hésitez pas vous y rendre pour lire mes autres interventions concernant le ouorquinprograisse…)

Demain donc donc donc, c'est ::: "comment c'est/ commencer ::: un livre", aux Laboratoire d'Aubervilliers, à 20h, entrée gratuite, sortie non garantie. Dégustation de vin pour les survivants. Toutes les infos ici.

Comment faire couler le son: Bouvet au larsen

Carte son, de Patrick Bouvet, est un livre en apparence calme et méthodique: des flashs épars sur une rock star adulée, dont les extravagances nous sont rapportées via twitter ou youtube, une chaîne de télé, etc. De plus en plus recluse, de plus en plus opaque à mesure que Bouvet laisse se resserrer sur elle sa focale; de plus en plus vide, vaine, aussi, tant les signaux qu'elle envoie ou que ses admirateurs lui envoient se télescopent et s'annulent: une vie infra gothique, dans un "cosmic ranch" sous "LSDisney", qui n'est pas sans rappeler le certain Schloß d'un Bambi Jackson.
Mais sous les nappes que dépose Bouvet à même l'image de la star, ou plutôt à même l'image de l'image de la star, gronde quelque chose, de l'ordre du larsen, du parasite, comme si la carte son de ce livre laissait passer des distorsions. Sous le vernis tout d'artifice grouille les vers du chaos, mais l'air de rien, comme engendrés par la claire charogne de la vedette vivante.
Fille perdue devenue panthère cathodique, animal pop consumée par sa propre gadgetterie mentale, celle qui surnage au-dessus des défuntes icônes rock ou autres – Jim Morrison, Judy Garland… –, s'imagine des envoûtements, se croit l'ultime persécutée de rites invisibles, alors que le seul vaudou dont elle souffre n'est que l'échographie saturée de sa propre disparition dans l'univers aphone des réseaux – ainsi de son concert programmé où chacun sera partout tel dieu ubiquiste dans sa propre périphérie:
"un spectateur connecté
en permanence
à qui on fait
croire
qu'il pourrait être
déconnecté
à tout moment
un spectateur
amplifié
parasité
pénétré
toujours au bord
de la rupture"
La "panthère noire" que décrit et démonte Bouvet est un fauve privé de Rilke, dont les barreaux, devenus trop immatériels, ne retiennent plus les pulsions factices. Synthétique jusque dans ses peurs, elle incarne l'ultime stade orphéique: quand l'être-lyre se retourne sur lui-même et se découvre miroir. Il est question à un moment de "parade monstrueuse": mais cette fois-ci, le freak est seul, "not one of us", danseur-zombi dans un monde effrayé par la profondeur.

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Patrick Bouvet, Carte son, éd. de l'Olivier, 13€