vendredi 23 janvier 2015

Enard / Toledo : Une Europe pour quoi faire

Ce soir, vendredi 23 janvier 2015, donc, à 20h, à la Maison de la Poésie, Mathias Énard et Camille de Toledo débattront sur le thème "vertiges, vestiges – nos Europes évanouies, à venir". La conversation sera animée par Guénaël Boutouillet. Je vous copie-colle la présentation que donne le site remue.net, comme ça tout le monde sera content:


"Mathias Énard, depuis La Perfection du tir (paru chez Actes Sud en 2003), enchaîne des livres dont chacun semble, au premier abord, une remise en question, formelle et narrative, du précédent. Mais au-delà de cet étonnement premier (et trompeur), le fil qui relie ces romans est celui aussi qui tend cette vaste ambition, littéraire, historique, formelle : entre tropisme méditerranéen et traces des conflits balkaniques, entre Histoire longue et bascules du temps présent, le roman d’Énard est européen, d’amplitude et d’humeurs ; il est d’Europes, oserait-on ajouter face à sa multiplicité, témoin, appel, d’une Europe hybride, métisse – vivante.
Vivante est aussi l’inquiétude, celle d’être au monde (titre de son livre paru chez Verdier en 2012), que Camille de Toledo met en question et partage, au long de ses livres et interventions, qu’elles soient collectives (le SUEA, le projet Sécession) ou individuelles. Ce bel étonnement, qui nous saisit, face à ce qu’écrit de Toledo, quelles qu’en soient les résonances et ramifictions, cet étonnement poignant aussi, souvent, de plus en plus, à mesure que son chant prend, chant d’entre-les-langues, d’entre-les-ruines, dont Oublier, trahir, puis disparaître (paru au Seuil début 2014) donnait la pleine mesure, fait écho à cette Europe complexe et plurielle traversée sans pause par les personnages de Mathias Énard. 
Lister ce qui les relie serait fastidieux, entre ce goût commun pour le multilinguisme, qui les mène d’Espagne (où de Toledo retraduit lui-même de nouvelles versions de ses livres) à Berlin (où ils vivent chacun, pour cette année, au moins). De multiples échos, dont nous nous efforcerons de capter les tonalités. En amicale complicité."

Maison de la Poésie de Paris, vendredi 23 janvier, 20h. Maison de la Poésie, Passage Molière, 157, rue Saint-Martin - 75003 Paris M° Rambuteau - RER Les Halles // Infos et réservations, tél : 01 44 54 53 00, du mardi au samedi de 14h à 18h.


jeudi 22 janvier 2015

Se loger à Paris: un pari osé

Vous le savez, se loger à Paris devient de plus en plus problématique. Heureusement, il existe des solutions. En voici une. Je suis tombé par hasard sur cette petite annonce et ma foi, n'hésitez pas, c'est une affaire qui se présentera pas deux fois:

Paris VIIIe - Au coeur du Triangle d'Or. Magnifique appartement d'angle de 260 m² à l'étage noble d'un élégant immeuble en pierre de taille avec 12 portes fenêtres offrant de jolies vues sur les boutiques de luxe. Récemment et luxueusement rénové, il se compose d'une triple réception, de six chambres, de quatre salles de bains et d'une belle cuisine équipée. Décoré dans un style contemporain en ayant conservé tous les éléments d'époque, entièrement climatisé et équipé d'un système domotique des plus sophistiqués. Vendu meublé. 5 400 000 € "


Meublé ! Oui: meublé ! Non-mais-tu-rends-compte? Une sacrée économie, moi je dis.

La vérité si jument

Un article paru dans La Tribune de Genève, consacré au classement des meilleures ventes de livre en France, peut-il faire rêver? Oui, surtout si vous êtes membre d'un club hippique ou passez vos dimanches matins au PMU du quartier. L'écrivain serait-il travaillé par un devenir-cheval? Y aurait-il en lui, dissimulé entre ses flancs haletants et tressautant de sueur, un cœur qui bat au rythme des coups de cravache du jockey, son éditeur? Des questions désormais assorties d'une réponse, grâce à l'article sus-mentionné.

On y apprends que, dans ce fameux "classement des meilleurs vendeurs francophones de livres GFK-Le Figaro" – je précise pour les non-initiés dont je suis que le groupe GfK (Gesellschaft für Konsumforschung) est le plus grand institut d'études de marché et d'audit marketing d'Allemagne –, Marc Levy "s'arc-boutait aux première et deuxième place". Que Pancol "s'est faufilée derrière" Musso. Mais attention, l'auteur de l'article est féru d'éthique, et il prend soin de nuancer:
"Au-delà de son mercantilisme trivial, ce coup de sonde annuel dans la littérature en dit long."
La formule est un peu proctologique, mais passons. Il repart ensuite au triple galop dans cette veine délicieusement chevaline: "Modiano débarque royalement à la sixième place"; "Pancol persiste à chatouiller le trio de tête"; "Pierre Lemaitre s'incruste à la neuvième place"; "Salvayre reste en rade"; "Emmannuel Carrère, cavalier seul, manque de peu son entrée dans le classement." Un royaume pour son cheval ! aurait-il pu dire, au point où il en était.

Hi-han, opinerait-on presque. Mais sans trop s'étonner. Car le topos hippique est récurrent depuis longtemps dès qu'on parle, après la "course aux prix", de qui caracole en tête des meilleures ventes. Ce parallélisme, qui n'a rien d'offensant (sauf pour les canassons, peut-être), est-il inévitable? Ne pourrait-on pas trouver d'autres images, d'autres métaphores, d'autres analogies? Oui, à qui pourrait-on comparer des écrivains rivalisant d'audaces stylistiques pour séduire le plus grand nombre? (Arf) Quel autre sport invoquer pour décrire ce désir de fendre la foule et d'accaparer le podium ? Hormis le cheval, quel animal pourrait rendre vive l'image d'un auteur suant corps et âme pour franchir le premier la ligne d'arrivée?
Le phasme? Le dauphin? Le crotale ? Le rhinopithèque? L'axolotl? Le panope? 
Ok, on garde le bourrin.

mercredi 21 janvier 2015

Le musée de l'inhumanité: Gass au clavier



A paraître le 5 février prochain




Joseph Skizzen est un fils d'immigrés autrichiens ayant fui leur terre natale à l'orée de la Seconde Guerre mondiale pour se réfugier aux États-Unis. La vie entière de Joseph est placée sous le signe de l'imposture. Ses parents se sont fait passer pour Juifs afin de négocier leur fuite. Puis le père a abandonné sa famille du jour au lendemain. Livré au « rêve américain », Joseph a grandi, guidé par une règle unique : rester dans la médiocrité pour ne pas se faire remarquer. Devenu professeur de musique, Skizzen, gagné par la misanthropie, a installé dans son grenier un musée particulier : le musée de l'Inhumanité. Il y accumule les témoignages de la nature fondamentalement mauvaise de l'homme.

D'une écriture éminemment musicale, le roman de Gass est d'une virtuosité incroyable. On y croise des personnages inoubliables, comme une vendeuse de voitures reine du gospel, une bibliothécaire défraîchie, une prof de français nymphomane... Ou quand la sérénité tente difficilement de s'insinuer dans la peinture tragi-comique d'un monde voué à l'entropie.


Extrait:
"Ceux qui étudient sérieusement la terre s’inquiètent de plus en plus devant les nombreux périls menaçant l’existence de la race humaine, mais ceux qui ont pris pour objet d’étude l’humain lui-même redoutent que les êtres humains s’endur- cissent de plus en plus et ne disparaissent jamais."
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William H. Gass, Le Musée de l'Inhumanité, traduit de l'anglais par Claro, Collection Lot 49 – à paraître le 05 février 2015, 21 € ttc

mardi 20 janvier 2015

Ce soir, Mellano en concert au Point Ephémère

(publicité gratuite à but admiratif)



MELLANOISESCAPE
+ JOZEF VAN WISSEM


mardi 20 janvier 2015
20h
musique à caractère immersif et introspectif
(13€ en prévente / 15€ sur place)

L'astuce du jour


Espitallier, mécano du particulier

Salle des machines: tout recueil de poèmes digne de ce nom pourrait faire sien ce titre. Boîte à outils conviendrait également, mais la machine a l'avantage d'être célibataire, alors que l'outil ne saurait que se dépouiller de sa lame après avoir oublié son manche. Salle des machines: c'est donc le titre choisi par Jean-Michel Espitallier pour ce recueil – ce rassemblement? – de textes parus entre 1995 et 2004 (les premiers textes ayant été écrits en 1984 et 1994), ce montage de "pièces détachées, exilées de différentes époques". En mécanicien de l'anaphore et de la reprise, Espitallier nous ouvre les portes de son "grand bazar", avec des textes empreints/emprunts de Rimbaud, Cendrars, Larbaud, des "retours de pays chauds" où l'article se fait rare et le mot rare rouage :
"Entonnoir des verveux
Écluse à crémaillère
La nuit
Les bois flottés s'écaillent aux biefs

Un vieux romanichel mène rouir son chanvre
La nuit – anguille arquée
Phosphores"
Les textes qui constituent "En guerre" font, eux, fonctionner la liste, qui est à la fois accumulation, saturation, ruissellement, information se dévorant elle-même, récit hypnagogique où le lecteur devient pure instance d'énonciation, relais radio des choses devenues mots. La rhétorique y est également convoqué, afin de faire dégorger le discours dialectique:
"Nous sommes l'axe du bien. Nous faisons le bien et portons le bien au mal qui fait du mal au bien. Nous sommes l'axes du bien. Nous sommes l'axe du bien en lutte contre le mal. Contre l'axe du mal. L'axe du mal fait le mal où se trouve le bien. Nous sommes l'axe du bien en lutte contre le mal."
"Le Théorème d'Espitallier II"  travaille d'autres formes: la négation ("le rein n'est pas un animal, la gigogne n'est pas un animal" etc.), la première fois ("c'est la première fois que j'utilise un pot au lait dans un poème"…), l'énumération (liste de tous les Jean-Pierre connus), l'algèbre (multiples "histoires de jusqu'à 15").

Il y a quelque chose de profondément enfantin dans la poésie d'Espitallier. Alliant la fausse naïveté au systématique détraqué, ludique jusque dans la dénonciation, il prolonge à sa façon l'héritage de Prévert (poète plus politique qu'on ne le pense) pour s'avancer sur le territoire miné de la performance. La salle des machines célèbre les noces du mécano et du saboteur, ce double devenir dont rêve l'enfant quand il découvre que le langage est piégé. Moralité:
"La gamme n'est pas un animal."

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Jean-Michel Espitallier, Salle des machines, collection Poésie / Flammarion dirigée par Yves di Manno, éd. Flammarion, 18 €

lundi 19 janvier 2015

Explication de la théorie du ruissellement

Vous avez dû entendre parler comme tout le monde de la théorie économique dite du ruissellement, ou plus vraisemblablement sa version anglo-saxonne: le "trickle down economics", cette théorie libérale expliquant que les revenus des plus riches sont réinjectés dans l'économie afin de booster la machine. Il existe donc un certain pourcentage de la population mondiale qui détient un certain pourcentage des richesses mondiales. Sachez avant toute chose que ce pourcentage de la population mondiale qui détient un certain pourcentage des richesses mondiales est très bas. Sachez aussi que le pourcentage des richesses mondiales détenu par un certain pourcentage de la population mondiale est très très très élevé. Bon, si ça n'est pas clair, voici deux images qui permettront d'illustrer ce propos:

 
[TraductionLa Fille: Chère maman, pourrais-tu m'expliquer en détail la théorie économique du ruissellement? Ça m'intéresse vraiment, tu sais. La Mère: Mais très certainement, Choupinette. Sache qu'un pour cent de la population mondiale possède en gros les trois quarts des richesses mondiales et donc s'en met plein les fouilles tandis que la planète patauge dans la semoule. La Fille: Mais c'est très intéressant, dis donc. Est-ce que cette situation peut changer dans un avenir proche ou lointain? La Mère: T'es conne ou quoi?]

L'impression de quitter la Terre: le Rapport Pilecki

De septembre 1940 à avril 1943, soit pendant presque mille jours, Witold Pilecki quitte "la Terre". C'est ainsi que ce capitaine de cavalerie, cofondateur d'un réseau de résistance (l'Armée Secrète Polonaise), appelle le monde des vivants. Il quitte la Terre parce qu'il part pour Auschwitz. Mais à la différence des autres détenus de cet enfer, il y va de son plein gré, et c'est son expérience et son combat quotidien que raconte Le Rapport Pilecki, traduit pour la première fois en français, et qu'a publié il y a peu l'éditeur Champ Vallon.

"Déporté volontaire": Pilecki se fait prendre volontairement dans une rafle afin d'être déporté à Auschwitz, alors réservé aux Polonais, pour y organiser la résistance et préparer la révolte. La résistance, il va certes l'organiser, mais à un niveau discret, sans cesse recommencé, et ce sera avant tout la résistance à la mort, au renoncement. Quant à la révolte, Pilecki comprend assez vite qu'organiser un soulèvement massif au seins d'Auschwitz ne sera pas possible. 

Est-ce parce qu'il est là de son plein gré qu'il résiste mieux que d'autres? Est-ce l'importance de sa mission qui lui permet de vivre comme s'il pouvait, comme s'il allait, comme s'il devait survivre? Le fait est que ce Polonais, animé d'une farouche énergie, comprend très vite le fonctionnement du camp, et quelles stratégies, quelles ruses, quelles manigances sont nécessaires pour être assuré de vivre dix minutes, dix heures, dix jours de plus, et ce sans pour autant collaborer avec le Nazi,  sans entrer dans ce que Primo Levi appelait la "zone grise". Pilecki écrit donc un rapport, il se concentre sur le factuel, ce qu'il voit, apprend, déduit. A peine arrivé à Auschwitz, il éprouve le choc :
"C'est le moment où j'ai eu l'impression de quitter la Terre, de rentrer dans un autre monde. Je ne dis pas cela pour faire littérature. Au contraire, pour décrire ce monde, je n'aurai pas besoin d'employer des mots superflus, j'irai directement à l'essentiel."
Il comprend aussi que la survie est affaire de chance, de hasard, même si l'entraide est cruciale – et c'est cette entraide qu'il va renforcer à travers des réseaux de résistance, par groupes de trois hommes. Mais s'il écrit un rapport, il se voit mal taire se sentiments sur l'horreur, l'humain, l'immensité du carnage. Et il témoigne régulièrement de la métamorphose imposée au détenu par les SS:
"Nous étions refaçonnés intérieurement. Le camp jaugeait chacun d'entre nous, testait le caractère de chacun: certains ont glissé dans un égout moral, d'autres ont vu leur personnalité étinceler comme du cristal. Nous étions refaçonnés par des instruments tranchants. Les coups, les blessures endolorissaient nos corps, mais, dans nos âmes, ils trouvaient un champ à labourer. Nous sommes tous passés par cette transformation."
Plus d'une fois, Witold Pilecki frôlera la mort. Plus d'une fois il se sentira vaciller au bord du gouffre. "Mon état d'esprit se dégradait dangereusement", écrit-il à un moment. "Perdre le sens même de la lutte signifiait s'abandonner au désespoir". La conscience même de ce glissement est alors salavatrice: "Quand j'en ai pris conscience, je me suis senti mieux". Et Pilecki de se battre sans cesse: contre les coups, les menaces, les maladies, les privations. Avec les mots. Puisqu'il s'agit non seulement de résister, mais de témoigner.

Son rapport est détaillé, chronologique, et l'éditeur a pris soin d'adjoindre à son récit des encadrés qui développent certains points (l'orchestre d'Auschwitz, la correspondance, les "Sonderkommandos", etc.). C'est un document exceptionnel, pas seulement par les lumières qu'il jette sur l'abjection, mais par la volonté de résistance qui l'habite, l'altruisme immense qui le traverse. Finalement, Pilecki décide de s'évader. Et il y parvient, même si, comme il le dit:
"S'évader était un art: il fallait le faire sans compromettre les autres."
Que restait-il à faire à Pilecki après s'être enfui d'Auschwitz? Il participa à l'insurrection de Varsovie d'août-septembre 1944, puis lutta contre le régime communiste, qui finit par l'arrêter, le condamna pour espionnage et le fusilla clandestinement en 1948. Mais entretemps, pendant l'été 1945, Pilecki avait eu le temps d'écrire ce "rapport" d'une humilité et d'une puissance exceptionnelles.

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Le Rapport Pilecki, déporté volontaire à Auschwitz, 1940-1943, traduit du polonais par Urszula Hyzy et Patrick Godfard, notes historiques d'Isabelle Davion, postface d'Annette Wieviorka, éd. Champ Vallon

vendredi 16 janvier 2015

Le mouvement perpétuel est une zone sensible

Aujourd'hui, qu'a-t-on pour 13 € ?  Une heure de travail accomplie par un saisonnier polonais récoltant des tomates. Un bon gigot, mais de provenance incertaine. Une coupe de cheveux potable (mais sans gel). Une capsule de champagne Baroni N°4. Un piquées-main perles de riz turquoise vert de six millimètres dont franchement on n'a rien à battre. Bref, tout ça manque cruellement d'ambition. Alors cherchons encore un peu. Mais surtout, trouvons. Oui! Imaginez que pour la modique somme de treize euros vous puissiez acquérir ce dont l'humanité rêve depuis que la roue a inventé l'eau tiède. Imaginez que pour treize euros vous puissiez tout simplement vous offrir… le mouvement perpétuel. Ah. Voilà qui vous en bouche un coin. Encore une extravagance, pensez-vous en haussant des yeux qui peinent à distinguer, au fond du ciel, les formes géométriquement discutables de la divinité (zut, c'est encore un satellite). Pourtant, ce n'est pas un canular. Le mouvement perpétuel existe. Il a même été découvert, inventé et réalisé par Paul Scheerbart, qui non seulement expose, révèle et détaille sa découverte mais nous permet en outre de la dupliquer, vérifier, admirer.

Pour cela, c'est très simple. Achetez Perpetuum Mobile, de Paul Scheerbart, que viennent de publier (en traduction) les indispensables éditions Zones Sensibles. Orphelin comme ses dix frères et sœurs, titillé par la vocation, à défaut de la position, du missionnaire, Scheerbart, née en 1863, finit par s'adonner à la critique d'art mais dilapida tout son héritage et sombra un temps dans la boisson, vice fatal s'il en est. Ebranlé par le sort et ses coups tel un clou capitulant sous les arguments du marteau, Scheerbart en conclut qu'il valait mieux écrire des romans populaires, ainsi que le lui suggérait son épouse, qu'il appelait gentiment "Ourse", car l'amour est ainsi fait qu'il fait de nous des animaux sensuels. Mais comme écrire des romans est une activité assez vaine, Scheerbart mit son génie au service de l'invention pure et dure et finit, non sans difficulté, par mettre au point un système de mouvement perpétuel, histoire de montrer à ses contemporains que la vie a, sinon un sens, du moins une certaine propension à la persistance.

Perpetuum mobile est le journal de bord de cette invention. A première vue, tout ça peut paraître fantaisiste. Et pourtant, au fil des pages, le lecteur frémit, vacille, cède sous la pression de la conviction. La stupeur, une fois parvenue à son comble, laisse la place à la révélation. Scheerbart, malgré son côté Cosinus, a réussi l'incroyable. Et comme les éditions Zones Sensibles ne sont pas du genre à laisser le lecteur sur le bord de la route et en caleçon à pois, elles fournissent avec le livre un kit d'assemblage du mouvement perpétuel, avec schéma, roues prédécoupées, pop-up, etc.

Vous pensez bien que j'ai voulu aussitôt monter le bidule. J'ai un peu galéré au début mais comme je suis du genre persévérant, j'ai persévéré. Eh bien, sachez que ça marche. Le mouvement perpétuel existe bel et bien, et il est beau, il est bon, il est juste, il roule des hanches et rit des yeux, c'est la périphérie devenu centre, l'inutile érigé en nécessité, la chance de votre vie. Imaginez une fellation mécanique assortie de roues délicieusement dentées. C'est un exemple, hein, ne vous emballez pas outre mesure. Mais franchement, ça vaut le coup et ça impressionne. D'ailleurs, Scheerbart avait entrevu les révolutions que provoquerait sur terre son mouvement perpétuel:
"L'homme aisé fera rouler derrière lui son potager et ses étables à cochons ou à bœufs – le perpé ne coûte pas cher – il durera aussi longtemps que les roues tiendront. Il faudra donc s'attendre, dans les premiers temps, à un véritable démembrement des différentes patries."
Même si vous navet – pardon: même si vous n'avez pas de potager, l'expérience vaut le détour. A vous de jouer, donc. De toute façon, on est vendredi, alors ne me faites pas croire que votre ambition première est de bosser comme un cyber moujik. Vous m'avez très bien compris: c'est le moment de refermer le couvercle de votre ordinateur et de sortir dehors. Et une fois dehors, faites comme si vous étiez vous-mêmes animé par un mouvement perpétuel: entrez dans une librairie.

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Paul Scheerbart, Perpetuum Mobile, l'histoire d'une invention, traduit de l'allemand par Odette Blavier (et Hélène Morice pour la Préface), éd. Zones Sensibles, 13 euros