lundi 27 avril 2015

Le facteur Moix : la lettre est le néant


(Je ne devais reprendre ce blog que le 4 mai, mais je me vois dans l'obligation de faire une exception pour le livre de Yann Moix qui sort mercredi chez Grasset. Vous allez comprendre pourquoi…)

Dans son dernier livre, Yann Moix s’est retrouvé au pied d’un sacré Everest littéraire : comment ne rien dire, mais en faisant du bruit. Sur la quatrième de couverture, une seule indication le concernant, comme s’il fallait (le) rassurer : « Yann Moix est écrivain. » Encore heureux, a-t-on envie de dire, vu qu’on a son livre entre les mains. Mais passons. Ce «roman » a pour titre Une simple lettre d’amour, mais on comprend assez vite que cette modestie affichée ne s’épanchera pas dans les pages de l’ouvrage.

Moix, qui croit que la meilleure défense (de son texte) est l’attaque (de sa personne), a inventé un personnage de vingt-sept ans (donc pas lui) qui lui ressemble fortement (donc lui), un quidam odieux qui se traîne lui-même dans la fange du mépris pour nous éviter d’avoir à le faire. C’est le syndrome de Cyrano : se moquer de soi pour éclipser les critiques à venir. Un peu éculé comme procédé, mais il est vrai que c’est un livre où ça écule profond à chaque page. Visitons donc ce monument qu’est Une simple lettre d’amour.

Un homme a été quitté par une femme. Cet homme écrit à la femme qui l’a quitté pour lui dire… pour lui dire… euh… oh, des tas de choses, tout ce qui lui passe par la tête et la queue, depuis les rêves du coq jusqu’aux braiements de l’âne. Face à l’indigence de ce propos filandreux, Moix a eu une idée botoxique : injectons du style. Le banal, le fluet, l’ordinaire ? Dzim! Une giclée de style et hop, ça en jette ! Mais c’est quoi exactement, le style-Moix ? On peut distinguer quatre ressorts dans son écriture-zébulon :

1/ Le style-Moix est assertif. Il est bon d’assener, que ce soit des vérités, des lapalissades,  ou des âneries. L’aplomb pallie à merveille le pertinent. En plus, ça permet d’utiliser un verbe rare, comme le verbe « être ». Donc, d’entrée de jeu, Moix définit à tire-larigot :

« L’événement est toujours victorieux du monde. » (La philo pour les nuls…)
« L’amour, c’est de l’infini qui se rétracte. » (Quasi quantique, ça…)
« L’amour est la seule chose qui vaille de naître. » (Ce que disait bien mieux Delly…)
« La solitude c’est être soustrait à la compagnie d’un seul. » (Elémentaire, voire primaire.)
« Tout est toujours compliqué, alambiqué, dans les sentiments. » (Musso, sors de ce corps !)
« L’amour est plus méchant que la guerre, puisque la guerre consiste à faire du mal à ceux que l’on n’aime pas. » (C’est vrai que la guerre c’est méchant, et qu’il y a pire.)
« Le temps est la douane des comédiennes. » (Ça doit être une contrepètrerie…)
« Le mariage est un nid d’hypocrites. » (Œuf course.)
« Le sexe est chronophage. » (Penser à établir une liste des activités qui ne sont pas chronophages…)
« L’amour est une fabrique de lendemain. » (Cupidon, syndique-toi !)

On reste pantois devant la rutilante vacuité de ces assertions, cette façon de persiller d’aphorismes un texte par ailleurs indigeste qui s’époumone à cioraniser tout en s’efforçant de proustifier par à-coups. Mais l’auteur a pris soin de disqualifier lui-même l’emphase niaiseuse de ses envolées pintadines, puisqu’il déclare quinze pages avant la fin : « c’est ce genre de phrases définitives et définitivement creuses qu’il faudra que je veille à éviter dans mes livres. » Veiller à éviter : vœu pieu qu’on veillera à ne pas prendre au sérieux. Si j’étais Moix, tant qu’à faire, j’éviterais même de veiller. J’irais me coucher de bonne heure.

2/ Le style-Moix se veut raffiné mais trash. Profond mais truculent. Hélas, il peine à être autre chose que fat et incongru. Quand les eaux manquent de profondeur, il convient de les troubler, n’est-ce pas, en plus ça tombe bien, ce texte a de la vase à revendre. Cette « lettre d’amour » s’annonçait « simple » ? Qu’à cela ne tienne ! On va engraisser les images, saturer les comparaisons, et tant pis si ça provoque des hoquets de rire nerveux chez le lecteur. Ici, on n’est pas « enfermé dans une vie de couple », on est « forclos dans une secte bicéphale » (p.18), ce qui en jette un max.  Doit-on chanter l’exaltation ? Dans ce cas, attention, car « l’élan ne permet pas le parpaing » (p.23). Certes, et le caribou interdit la brique, je suppose. Le bonheur est-il fragile ? Pis que ça : il « ne cesse pas de ne jamais arriver » (p.25), ce qui doit vouloir dire qu’il se fait prier ou un truc dans ce genre. Chercher l’aimée dans la rue ? Allons donc ! Il vaut mieux « humer l’éventualité de [sa] présence » (p. 36). Les larmes ? Ce sont, tenez-vous bien, les « poèmes du corps » (p.57) – là, respect, d’autant plus que les poèmes auraient tout intérêt à être également les larmes de l’âme ; bon, je dis ça, je dis rien. La lettre que le narrateur écrit est à la fois « lyrique » et pleine de « franc-parler », c’est donc qu’elle ressemble à… une « nef taguée ». Une quoi ? Une « nef taguée » ? Oui. Pas une arche peinturlurée, hein. Perso, je reprendrais bien une tranche de neftagué, ça m’a l’air goûtu. Craint-on soudain de perdre de vue l’aimée ? C’est alors la panique qui monte, et qui monte « par morsures d’acide en reflux, comme une brûlure bue à l’envers ». Boire une brûlure à l’envers, voilà qui requiert une certaine souplesse. Envie de se taper une nouvelle nana ? Alors il vous faut du « coccyx impénétré » – histoire de gagner au Scrabble et de faire la nique à Mallarmé ? On ne sait pas. Doit-on se taire ? Non, il convient de se « carapater dans un silence implacable » – même Zeller ne l’a pas osée, celle-là. La baise ? C’est une « mise à mort, mais à l’envers » – euh… une… mort à mise ? Je vous ai gardé le meilleur pour la fin – souhaite-t-on se pencher sur le passé ? C’est très simple, vous allez voir :
« Par une opération rétrospective de la mémoire, j’opère une lecture téléologique, déterministe des tout premiers instants. »
Vous ne direz plus désormais « se souvenir » mais effectuer « une opération rétrospective de la mémoire ». Bienvenue à Pignouf-Land. (C’est vrai qu’une mémoire prospective, c’est plus cher.)


3/ Le style-Moix c’est aussi une tentative désespérée pour philosopher dans la semoule. Ainsi, pour alléger son tourment, le narrateur se contente de
« considérer le présent comme un passé qui eût dû avoir lieu en son temps, mais en avait été empêché ».
Là, je crois que même le petit père Heidegger sèche. Ce qui compte surtout pour Moix, c’est de refiler une patine littéraire à certaines évidences, quitte à singer la pensée proustienne :
« Les êtres que nous revoyons longtemps après que nous les avons aimés ne coïncident jamais avec l’image que leur absence a fini par imprimer dans notre imagination. »
Ça pourrait presque passer, mais très vite on retourne au pays magique de Galimatias, où paradent des énoncés aussi exotiques que celui-ci :
« Les saisons sont des ondulations pétrifiées qui se succèdent, à l’allure du chinook, pour mieux permettre à quelque chose de ne jamais bouger. »
Pauvre chinook, que n’es-tu resté dans les vallées du Missouri au lieu de t’en aller souffler dans les pages de ce pensum ! Forcément, au bout d’un moment, la phrase finit par enfler et flatuler d’abondance :
« Quand bien même je jouirais dans d’uniques entrailles, que mon imagination m’irait faire jouir plus loin. »
Ah que je suis pas sûr de comprendre. Pourtant, on sent de louables efforts pour se faire comprendre :
« J’ai contaminé à jamais ton futur où je te condamne à te rappeler que notre amour fut. »

C’est sans doute vrai, mais j’ai envie de nuancer et de dire :
« A condition d’analyser que l’absolu ne doit pas être annihilé par l’illusoire précarité de nos amours et qu’il ne faut pas cautionner l’irréalité sous des aspérités absentes et désenchantées de nos pensées iconoclastes et désoxydées par nos désirs excommuniés de la fatalité destituée, et vice et versa. »
Arf. Merci les Inconnus. Heureusement, Moix sait aussi abaisser ses fulgurances métaphysiques à notre niveau moléculaire, ce qui nous permet d’entrevoir le sens de la phrase suivante :
« S’arracher à la vie, pour entrer sous une dalle, est une chose qui ne devrait regarder que les vieillards ».
Reconnaissez que ça a quand même plus de classe que si on disait : « La mort c’est plus pour les vieux. » Parfois, le style lui aussi crève la dalle…

4/ Enfin, le style-Moix, c’est une certaine conception de la vie, de l’amour (et des raviolis, tant qu’à faire). En gros : La passion amoureuse s’émousse. L’usure s’installe. L’ennui l’emporte. La peau pèle. Mais c’est normal, pas d’inquiétude. C’est parce que le mâle est veule et lâche. C’est dit au début du livre, et du coup ça permet de se lâcher. Mais Moix a beau chanter l’amour comme s’il participait à l’Eurovision de la littérature, il n’est pas dupe : les femmes vieillissent. D’abord « nacrée », l’aimée devient vite « démise », puis « désuète ». C’est la dégringolade : « Humiliée, docile, tu ne choisiras plus tes hommes ; ce sont eux qui, comme on visite une fausse adresse, viendront te consommer sans lendemain. » Le narrateur préférerait « une femme au ralenti » – sans rides, quoi. En plus, il a de l’expérience en matière de femmes, car il a baisé tout ce qui bougeait, et même ce qui ne bougeait pas, si ça se trouve. Il s’est tapé « des petits rats et des grosses cochonnes, des négresses au sang salé, des juives enculables, des Arabes à pipes ». Eh-oh, pas de panique, hein, c’est juste de la provo, et on voit mal pourquoi Houellebecq serait le seul à broder dans la fange. Et puis c’est le narrateur qui parle, je vous le rappelle (demandez à votre mémoire de faire une opération rétrospective, que diable !), pas Moix. Non mais.
Bref, le monde est mal fait pour notre héros. Lui qui ne pense qu’à niquer – et à niquer des jeunettes, hein, pas une « masse avachie ; ronflante, vieillie par mon rassasiement », voilà qu’il ressent un cruel décalage dès qu’il consomme ses « proies » :
« Elles étaient gourmandes de cravache et de sperme, de poubelle et de frénésie, d’urine et d’hématomes et d’orgasmes. J’eusse mille fois préféré leur lire mes textes, évoquer Virgile, j’en passe. »
Oui, passe, ça vaut mieux. Laissons les gondoles à Venise et Virgile à Broch, si vous le voulez bien. D’autant que le narrateur nous avoue au final qu’il a « peur de [se] retrouver seul, harcelé par des moches ». Ah, les moches, quel calvaire pour un être à ce point épris de beauté, un être qui ne pense qu’à disserter sur Ponge, à défoncer des coccyx, et se demande comment son ex fait pour vivre « sans gros roman à bâtir ».
Comme le dit le narrateur à la page 139 : « Je ne sais pas quoi ajouter. » Pourtant, il faut conclure, et peut-être nuancer cette critique un tantinet négative. Disons donc que le « roman » de Moix n’échoue pas complètement dans ses objectifs, dans la mesure où le narrateur « aimerait qu’on réhabilite le ridicule ». C’est chose faite, il me semble, même si on est au-delà de la réhabilitation, et qu’il convient dans le cas présent d’employer le terme de consécration. Certains franchissent le mur du son, d’autres inventent le fil à couper le beurre. Yann Moix, lui, pénètre en force le coccyx tagué de la littérature chronophage. Vous en doutiez ? Pourtant, c’est écrit vert sur jaune au dos du livre : Yann Moix est écrivain. Mais bon, c’est pas toujours celui qui le dit qui l’est.

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Yann Moix, Une simple lettre d’amour, éd. Grasset, 143 pages, 12,90 € – en vente dans toutes les boutiques de farces et attrapes.



vendredi 24 avril 2015

La traversée des épreuves

Les épreuves de mon nouveau livre sont arrivées. Se lire  / se relire
écrire / réécrire
mais sans rage
sans regret
à la bonne distance
à mi chemin du lecteur qu'on redevient
et de l'auteur qu'on n'a plus besoin d'être
à la fois juge et témoin
point et cercle
corriger
puis
laisser
laisser partir…



… et pour faciliter ce "laisser partir", le mieux bien sûr consiste à s'égarer déjà dans un autre projet, à s'enfoncer dans d'autres eaux afin que le livre fini s'autorise à devenir île, où d'autres viendront s'échouer,

se relire, donc, depuis le livre prochain, le livre en cours, comme sur le pont d'un bateau on voit passer un bois flotté qui semble reculer alors même que c'est nous qui avançons

se relire, puis signer
le bon à tirer
— bon à s'éloigner

jeudi 23 avril 2015

Vienne TrashPics



(Dans le Pavillon des Papillons, il y a des papillons. Ils applaudissent en silence des ailes et parfois se posent sur un coin de feuille, histoire de siffler une once de rosée, ou enfoncent leur fin proboscide dans un bout de fruit laissé à leur intention. Il fait plus de trente degrés dans la serre. L'humain y transpire pendant que le fragile et provisoire Schmetterling danse sa danse de la survie. Sur cette photo, ils sont deux, qui font la seule chose à faire par plus de trente degrés. Respect.)





(Parfois, la douche nous sidère. Et parfois cette sidération prend les traits d'un demi dieu soudain confronté à l'ondinisme du temps qui passe, goutte à goutte. Courage, statue, tout volera un jour en éclats.)





(On doit pouvoir aller plus loin dans l'allégorie, mais il y a un temps pour tout. Rien ne presse, de toute façon. Il suffit d'être du bon côté des barreaux. Chaque heure a ses plaisirs.)







(Cette précieuse figurine coûtait 150 euros, et je regrette encore ma radinerie. A la fois, qui suis-je pour croire qu'en achetant on libère?)




(Au Tiergarten, il y a des pandas qui jouent à la culbute, des crocos en forme de bûches, des blattes policées, des tortues grosses comme ta couette, des éléphants qui marchent à reculions,  mais hélas pas de girafes en ce moment. Il y a aussi l'hippo. Quand l'hippo pense, le temps passe. Ou pas.)





(Toujours au Tiergarten. Derrière une vitre, une méduse vole dans l'air bleu de l'eau, vaguement atomique, possiblement végétale. Chacun de ses mouvements réinvente la lumière en sa grâce. Minuscule, celle-ci te fait pourtant te sentir encore plus petit, plus insignifiant.)

vendredi 17 avril 2015

Est-ce ainsi que les zeugmes vivent ?

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Nous sommes vendredi, le jour du poisson, ce mammifère fort peu palmé qui a fait des choix discutables et aime les câpres. Je vais vous laisser quelque temps, le temps d'aller à Vienne, en Autriche, où vivent Thomas Bernhard et ma fille Louison qui nous invite à l'opéra, au théâtre, au concert et, j'espère, aussi au vénérable Café Prückel où les lesbiennes peuvent désormais s'embrasser si le message est passé. Puis j'irai à la campagne, au volant de ma Toyota (oui, adieu, Picasso Xsara de mes deux bien pourrie), là où l'herbe est plus verte qu'en ville, dans cette Haute-Marne recluse et quiète, parsemée de chevreuils timides et d'escargots hilares. Bref, vous m'aurez compris, je vais aller lire (trois cents livres + le nouveau manuscrit de James Flint, hourrah) et écrire dans  un sanctuaire hermétique aux ondes, par conséquent inaccessible aux agressions du démon Wifi. Et aussi cuisiner des trucs de dingue, avec une fort option libano-vietnamienne. Donc, que dalle sur ce blog avant le 4 mai.

Au programme des ces quelques jours hors antenne, des tonnes de lectures (merci aux éditeurs qui m'ont envoyé des exemplaires de presse! merci ! et merci aux libraires qui m'ont vu me ruiner le sourire aux lèvres!). Du travail, aussi, puisque je suis en train de finir la traduction de You Bright and Risen Angels, de William T. Vollmann pour Actes Sud, à paraître l'an prochain, ainsi que celle de A Naked Singularity, de Sergio de la Pava, pour Lot 49, à paraître également courant 2016. Que vous prépare-t-on d'autre en concoction traductive ? Bonne question. Un texte sublime d'Eleni Sikelianos, You animal Machine, pour Actes Sud. (Eleni que je remercie d'ailleurs pour toutes ses suggestions de lecture, car grâce à elle j'ai pu m'abîmer dans les abysses d'Anne Waldmann (la plus grande), d'Alice Notley; (la plus intense), de Benedict Mayer, de C.D. Wright,  de Lorine Niedecker, de Brenda Coutlas. Oui, que des femmes. Et alors?)

Et aussi, toujours en traduction, le dernier livre de Raymond Federman qui n'a pas été traduit, Take it or Leave it. Et dans la foulée, ma foi, je crois, un court roman brouteur de David Duchovny, Oh la vache!, à paraître chez Grasset (merci Pierre Demarty, fier bouvier de textes aux estomacs multiples). Meuh, oui. Autre chose? Non. Car pour nous la traduction, après ça c'est fini. Kaput. Over. Je tire un trait. J'arrête. Je capitule. Sauf si bien sûr on me propose un texte de la mort qui tue sa race… Arf.

Côté écriture, ça sera un nouveau roman, trois ans après Tous les diamants du ciel, à paraître en rentrée, le 19 août 2015 chez Actes Sud. Il s'appellera Crash-test, et parlera de crash-test, de strip-tease, de l'actrice Linda Lovelace et du film Gorge Profonde, de l'adolescence qui travaille le corps, de la cellule familiale qui le bousille, des bandes dessinées pour adultes qui font monter la mousse, de l'alcool en milieu hostile, mais essentiellement ça parlera  forme et  poésie, enfin on l'espère.

Côté blog, je m'interroge sur l'intérêt du Clavier Cannibale. Ce blog est important pour moi, certes, j'y passe un certain temps, il absorbe quantité d'écrits, de lectures, d'intuitions, de réactions, de critiques,  ça se passe en général très tôt le matin, après une courte nuit succédant à la fin d'une lecture (oh pardon sweet Marion si parfois je te réveille quand le clavier m'appelle, vu que franchement, il ne fait pas le poids devant toi). Mes posts, parfois, en énervent certains, il paraît même que je fais preuve de mauvaise foi, de fiel grossier, bref, il est possible que mon entreprise, à défaut d'être nécessaire, frôle le superflu. Mais j'aime croire que ce mot peut s'écrire aussi ::: super flux.

jeudi 16 avril 2015

La geste soit de Farigoule: Benoît Vincent en marche

Existe-t-il une écriture de la marche? Certes, l'ambulation est propice à la description et à la réflexion, comme si le mouvement linéaire créait deux tourbillons, l'un extérieur (je vois le monde, je le raconte), l'autre intérieur (je plonge en moi, je m'explore), mais il est possible que la marche en écriture soit avant tout une tentative pour mettre au point de nouvelles rythmiques, instaurer le primat de la scansion (le souffle) sur la narration (le motif). A l'instar de Céline Minard, qui avec son premier roman, R, travaillait Rousseau et Schmidt en terre dauphinoise, voici Benoît Vincent à l'assaut des terres de Haute-Provence, pour une rocailleuse odyssée intitulée Farigoule Bastard.

On y suit, pas à pas, pensée après pensée, un berger qui se rend à Paris pour une rétrospective de son œuvre. Berger-artiste, donc. Hum. Le berger est curieux et aimerait, comme le lecteur, savoir de quelle œuvre il peut bien s'agir. Il se met donc en route. Mais partir, c'est dire adieu, c'est parsemer d'escales sa fuite, c'est fendre l'immobile du paysage, inventer des écarts, trébucher, explorer les arcanes de l'égarement. Farigoule Bastard est un "hollow man" à sa façon, empli de la paille des désillusions mais taraudé par l'allumette de la résistance. Son cœur a saigné, mais ses yeux ont vu. Et sans doute pourrait-on dire qu'il aspire à devenir paysage, paysage mental, bien sûr, mais avant tout paysage d'écriture, et tout le travail de Benoît Vincent est dans cette fusion: faire de Farigoule une langue avant tout, une syntaxe capable d'entrer en phase avec la matière des roches, la peau des plantes, les ondes de l'air:
"Farigoule Bastard est objet de transition, ou moyeu, ou vérin. / Moyeu, qui porte et élance. / Vérin, qui gagne d'une chambre l'autre. / Dès le début il a fallu négocier. Ce n'est pas qu'un concept comme l'autre. / En observant de près, on y décèle de petites surfaces, spongieuses, râpeuses, de celles qui accrochent les tissus puis ne lâchent plus, de celles qui abritent des microfaunes hérissées, des levures fuligineuses, de minuscules trafics monocellulaires, des bains, des bouillons."
En botaniste des affects imperceptibles, l'auteur construit son livre à la façon d'un peintre changeant souvent de technique, passant du cubisme au fauvisme, du collage à l'impressionnisme, permettant ainsi à son personnage d'expérimenter sa dissolution, ses variations, les "inéluctables modalités du visible". Farigoule cesse alors d'être un nom accolé à un corps pour devenir le corps même du texte, sa machine patraque. Sans cesse redéfini, il s'évade de lui-même où il sait ne trouver que matière à déchirement – une certaine Celle qui n'est plus là… –, et s'offre à la page-paysage en quasi martyr et presque feu follet, ayant choisi de "déposer son nom" comme d'autres leur glaive.

Ecrit, on l'a dit, à même la partition de la marche, de l'avancée, façonné par un souffle attentif aux aheurtements, aux savantes incongruités, où faune et flore se liguent pour aiguillonner la peau du marcheur, Farigoule Bastard est un "autrement" riche et rugueux, une robinsonnade qui se mâche et surtout se machicote – puisque machicoter, c'est "chanter seul un verset en y ajoutant, ou retranchant des notes qui sont sur le livre à chanter, et cela pour donner plus de grâce au chant". Mais Benoît Vincent nous avait prévenus: "sa gibecière est cornemuse".

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Benoît Vincent, Farigoule Bastard, Le Nouvel Attila, 124 pages, 16 €

Benoît Vincent est botaniste et écrivain. Ses quatre premiers ouvrages (dont deux essais sur Maurice Blanchot et Pascal Quignard) ont paru chez Publie.net. En 2012 il publie un hypertexte sur la ville de Gênes, GEnove, Villes épuisées (www.ge-nove.net). Il est également en charge du projet collectif Général Instin et co-responsable de la revue en ligne Hors-Sol.


mercredi 15 avril 2015

L'indispensable mortification du texte

Comme je goûtais hier à l'une des meilleures entrecôtes qu'il m'ait été donné de tâter de l'incisive, je m'enquis auprès de l'experte patronne (des lieux) des modalités (de sa mise en gloire) Oui, bon, bien sûr, je ne posai pas la question en ces termes amphigouriques, mais c'était pour vous appâter par du gros style bien persillé. Bref, j'appris ainsi qu'il existe une pratique cruciale qui consiste à "mortifier" la viande, c'est-à-dire à
"laisser reposer au froid ventilé les viandes qui viennent d'être abattues pour permettre à la rigidité cadavérique de disparaitre. La mortification ou maturation est de 4 à 5 jours pour le veau et le porc, de 6 à 7 jours pour le mouton et de 10 à 12 jours pour le bœuf."
OK,  vous êtes peut-être végétarien, et ce genre de précision vous répulse, mais là n'est pas le problème. Ce qui m'intéresse ici, c'est ce terme de mortification, et l'usage qui en est fait. N'est-il pas étonnant que le même terme désigne tour à tour la nécrose (sens pathologique), la maturation (sens culinaire) et la quête d'une élévation spirituelle par la pénitence et la souffrance (sens religieux)? Le corps, donc, sa viande articulée, vécue comme une matière à parfaire et vexer. Déplaçons l'image, et considérons le travail sur le texte comme une exercice de mortification, indispensable et salutaire. Afin que le texte gagne en saveur, et perde de sa roide structure, afin donc qu'il s'affranchisse de sa production mécanique pour retrouver une dimension organique, ne convient-il pas de le laisser "reposer" un temps après l'avoir soumis à toutes sortes de vexations, après en avoir travaillé la chair rétive? On pourrait ainsi évoquer l'œuvre non de miséricorde mais de mortification à laquelle s'attache l'écrivain.
Mortifie ton texte, ami écrivain! pensai-je, plutôt fier de ma réflexion matinale, tout en me demandant néanmoins à quelle comparaison capillotractée j'aurais recouru si d'aventure j'avais pris une tête de veau en place d'une entrecôte… Ce que j'ai fait, d'ailleurs, maintenant que la mémoire me revient. L'entrecôte, c'est Martin ce malin qui l'avait prise, et pourtant on lui avait dit le plus grand bien des harengs pomme à l'huile, allant jusqu'à lui proposer de lui en mettre un ramequin afin qu'il s'en fît une idée. Ceux qui ont vu OSS 117 me comprendront.
Bon, je vais voir quelle philosophie de l'écriture on peut extraire de la tête de veau et je vous rappelle.


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L'Auberge Pyrénées Cévennes, 106 rue de la Folie Mericourt, 75011 Paris

mardi 14 avril 2015

Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi à carreau

Le médecin a pris le temps de m'expliquer les causes de mon mal. En six minutes, il a été clair, concis, bref et pressé. Moi, en scribe docile, j'ai donc pris des notes, mais je ne sais pas pourquoi, en relisant aujourd'hui le paragraphe suivant, je me dis que j'ai dû écouter son diagnostic d'une seule oreille. Bref, après examen médical, il semblerait que:
"Le disque dur invertébré cervical est compacté d’un agneau fibreux et frigide en péritonite. En son centre il est conspué d’un moyeu gélatineux et fou (l'enculus). Il permet la mobilisation de la colonne vertigineuse. Il assure aussi les amoindrissements en cas de toc ou de pression entre deux vertiges. Avec l‘âge, le disque revient plus frigide, se déshydrate et des brisures apparaissent au niveau du cumulus. Des activités phtisiques renouvelées régulièrement au port ou au travail peuvent accéder au vieillissement du disque. Lorsque le disque se casse, il n’assure plus son drôle d’amortissage et les couleurs de la cervoise commencent à apparaître."
Voilà. C'est en gros ce que le toubib chargé de m'expliquer les raisons qui font que je suis venu le voir m'a donné comme raisons d'avoir bien fait d'être venu le voir plutôt que le marabout Basoriba.  Heureusement, il existe des médicaments hyper efficaces, comme le tramadol 200mg qui empêche de dormir et permet donc de souffrir éveillé plus longtemps, le thiocolchicodise biogaran 4Mg qui décontracte essentiellement les muscles de la mauvaise foi, et aussi le Garrison Brothers Texas Straight Bourbon Whiskey, mais sans glaçons ça va de soi.

Bon, pour moi, autant vous le dire tout net, ça ne fait aucun doute: c'est un coup du clavier. Une forme de vengeance, suite à tous ceux que j'ai massacrés à la seule force têtue de mes deux doigts (j'en ai dix, notez bien, mais les huit autres me servent à – non, rien). Vu le cas présent, donc, une seule riposte possible: let's party!!!!!!!

Trash-Test et thriller gore : Boute is back

Les personnages de l'écrivain belge Antoine Boute sont souvent des écrivains, mais pas comme dans certains romans français, où l'on nous sert le sempiternel pensum du créateur reclus que vient repeindre de frais une jeune violoncelliste. Non, chez Boute, le personnage est écrivain parce qu'il écrit, point barre. Et ce qu'il écrit, on y a droit, et pas qu'un peu. Je m'explique (je m'énerve pas, hein): Prenez son dernier roman en date, S'enfonçant, spéculer. Eh bien le "héros", un certain Freddo, se "demande comment il va faire pour gagner sa croûte dans les mois qui suivent". Bonne question. Et la réponse est simple: pour ce faire, Freddo va se promener, il gamberge, les idées affluent, il peut alors rentrer chez lui et se coller à la page. Dans le cas présent, il songe à torcher "une saloperie de polar complètement dégénéré, ça va plaire au monde, qui croit qu'il en est à son crépuscule." Mais lors de sa promenade en forêt, Freddo tombe sur Valeria, une galeriste affolée qui lui demande son aide, et d'urgence: un de ses enfants (pas sûr) est enfermé chez elle (une bicoque hybride) dans son armoire (pas sûr là encore). 

A partir de là, le récit, comme souvent chez Boute, va se dérouler sur deux lignes, que dis-je, deux pistes, deux rampes à missile. D'une part les péripéties ahurissantes, défoncées, riches en sensations et cogitations de nos deux fêlés, d'abord dans une forêt de boue puis dans une maison style "House of Leaves, bref une quête sans queue ni tête ; de l'autre, l'inspiration velue que ces expériences inoculent dans le cerveau surchauffé de l'ami Freddo, qui profite de brèves pauses dans la narration pour étoffer son livre en chantier, complexifier son approche junk-trash-gore-quantique. Evidemment, c'est hilarant. Forcément, ça dérouille. Boute a le chic pour donner l'impression qu'il écrit à la va comme je te défonce alors qu'en fait tout est subtilement calibré, façon performance, et le flux barré de conscience fêlé, rendu par un soliloque mental-oral, oscille sans cesse entre délire et exégèse, avec en prime expérience des limites + auto-suggestion psycho-lubrique. Quant à la question du genre littéraire, Boute lui dégage les gencives au passage.

Alors voilà. Freddo suit Valeria, ensemble ils picolent, se tripotent, fouillent la maison, bouffent des burgers, tombent dans la boue, se manipulent, s'insultent, forniquent, planent, bref, ils explorent tous les recoins relationnels possibles, portés par une belle foi en l'extase bas de gamme. Et dans sa tête, l'écrivain Freddo invente l'histoire d'un fumier de première qui aborde une femme, lui roule un patin puis la jette sous le métro, puis l'engrosse pendant qu'elle est maintenue artificiellement en vie, puis laisse leurs enfants vivre comme des loups, devenir des loups, puis les viole et les féconde à son tour. Guignol est grand et Boute est son prophète.

Les écrits de Boute sont-ils irresponsables, dénués de surface, juste crypto-junk ? C'est tout le contraire. Comme chez l'américain Mark Leyner, l'excès, la mise en abyme, le méta-commentaire, l'écriture amphétaminée finissent par créer une critique politique et sociale du récit, une charge musclée contre le tralala créatif, et un mitraillage en règle des balises morales. Les clichés se font gentiment sodomiser. Le profond et le creux échangent leurs sucs. Le lecteur a le tournis. Et comble de pyrotechnie, émotion et réflexion foncent dans la mêlée grâce à une écriture qui sait glisser du grotesque au fantasmagorique, du trash à la transe. Le roman devient le mythomane de lui-même, se moque de lui-même, fait tout lui-même, mais au lecteur, il offre une expérience de première main :
"Ce putain de grenier hurle de rire, voilà l'affaire: on sent dans ce vide et ce silence un hurlement, c'est comme si, disons, on entrait en connexion avec les vibrations infra-atomiques; c'est une sorte de blague quantique, ce grenier. Et mon personnage devra avoir cette force-là aussi: la force du souffle infra-atomique, bang! Faudra se sentir comme dans le théâtre de la matière: comme si on évoluait parmi les forces brutes qui constituent la matière, la vie et le chaos."
S'enfonçant, spéculer nous entraîne dans les arcanes du compost textuel, et une fois de plus Boute nous prouve qu'on peut casser de la dynamite sur le dos de la narration et faire d'une blague une subversion.


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Antoine Boute, S'enfonçant, spéculer, éditions ONLIT,  14 €

Du même auteur:

Terrasses, éditions Mix, Paris, 2004 ;
Blanche, éditions Mix, Paris, 2004 ;
Cavales, éditions Mix, Paris, 2005 ;
Retirez la sonde, éditions de l'Ane qui butine, Lille-Mouscron, 2007 ;
Technique de pointe (tirez à vue), Le Quartanier, Montréal, 2007.
Du toucher. Essai sur Pierre Guyotat, éditions publie.net, 2008.
Neuf polars de saison, éditions publie.net, 2008.
Blanche Rouge, éditions de l'Arbre à Paroles, Amay, 2009.
Brrr! Polars expérimentaux, éditions Voix, Elne, 2010.
Post crevette, éditions de l'Ane qui butine, Lille-Mouscron, 2010.
Emissions, éditions Voix, Elne, 2010.
Tout Public, les Petits Matins, Paris, 2011.
Fin du monde: la Sextape, La Belle époque, Lille, 2012
Les Morts Rigolos, Les Petits Matins, Paris, 2014

lundi 13 avril 2015

Avril, mois cruel

Nous avons la tristesse de vous apprendre



 • la mort de Günter Grass



• La mort d'Eduardo Galeano

 


• La mort de François Maspéro

 © Jean-Luc Bertini



 • La parution dans quelques jours d'un nouveau livre de Yann Moix