mercredi 1 octobre 2014

Manif pour tous: haine + 1

C'est reparti. Sous la bannière éculée de "manif pour tous" – un intitulé qu'on subodore ironique à défaut de crétinissime – va encore défiler l'éternel ramassis des flippés de leur genre. Ils seront tous là, feignant de ne pas se connaître, de ne pas forcément se soutenir, mais conscients néanmoins au fin fond de leurs bulbes reptiliens que tous partagent une même haine en guise d'idée, un même dégoût en guise d'idéal.
Il y aura Ludovine de Rochère, qui a un DEA d'histoire médiévale, ce qui explique sûrement des choses; il y aura la députée FN Marine Le Pen, qui redoute "la marchandisation des corps" via la gestation pour autrui, comme si la cellule familiale traditionnelle n'était pas l'inventeur par excellence de la gestation pour autrui en mode furtif depuis belle lurette (pour l'armée, pour l'école, etc.) ; il y aura le Bloc identitaire, qui nous rappelle que "famille = un père + une mère", et qui donc doit en toute logique détester les veufs, les veuves et les divorcées autant que les homosexuel(le)s; il y aura Richard Roudier, cet ex-GUD qui s'amuse à saccager les rayons hallal (oh, pas personnellement, il a ses sbires de la Ligue du Midi qui font ça très bien pour lui) et qui copine déjà avec Ludovine… 

Et tout ça pour quoi? Pour lutter contre quel danger? quelle hydre? Là encore, les propos de Ludovine sont éloquents:
"Un homme ne fera pas les courses de la même manière qu'une femme, une femme ne conduira pas de la même façon qu'un homme."
Wow. Et les courses en voiture? Reviens, Foucault, ils sont devenus fous! Du coup, on se demande si c'est vraiment une bonne idée de défendre la famille, dans la mesure où celle-ci serait, selon l'sainte Ludovine, constituée d'un mec qui sait jamais quoi acheter au supermarché et d'une nana qui conduit sûrement comme une brèle… Mais bon, passons. La question est de savoir si cette "manif" va rassembler du monde. Et là, heureusement, une bonne nouvelle, ainsi qu'on peut l'apprendre sur le site éclairé  "Nouvelles de France" ('site internet 2.0 développé par des journalistes et des internautes de droite, libéraux et conservateurs"):
"C’est pourquoi nous devons nous déplacer le 5 octobre. Certes, ce n’est pas possible pour tout le monde. Certains ont des réunions de famille, des mariages, des baptêmes, des voyages prévus de longue date et qui ne peuvent être déplacés."
Ah oui, tiens, c'est vrai: pendant qu'ils se marient, au moins, ils ne défilent pas contre le mariage…


mardi 30 septembre 2014

Immobile / en feu: c'est demain, à Marseille

Montpellier surnage péniblement mais l'iPhone 6 débarque en Chine. On n'a plus le droit d'enfumer les enfants en voiture, mais Jennifer Lawrence vient de… — bon, bref, tout baigne. On a fini par venir à bout du mois de septembre. 
Pour bien commencer octobre, qui ne devrait pas tarder, je serai demain mercredi 1er à Marseille, dans le cadre du festival Actoral pour une lecture.
Ça s'appellera "Immobile en feu", ça aura lieu à 19h30 au Théâtre des Bernardines. Durée estimée : 45 minutes (mais a priori plutôt 44 minutes). Ça coûtera 5€ / 3€. Voici en gros de quoi il sera question:
"Comment rester immobile quand on est en feu ? Ou encore : Comment écrire un livre quand c’est le livre qui cherche à s’écrire ? S’interroger sur le processus d’écriture d’un livre, mais de l’intérieur, en l’écrivant déjà, en dérapant déjà, déjà pris dans sa dynamique, ses risques — écrire ses balbutiements, mais comme si on était déjà à l’intérieur de Babel. Il sera donc question d’accidents de voiture, de strip-tease et de cannibales. Parce qu’on ne sait jamais"
Venez très beaucoup s'il te plaît. Juste après ma lecture, si vous restez dans la salle, vous pourrez assister à un spectacle d'Antoine Boute et Arnaud Saury intitulé "Stagiaires, larmes, tropiques", à 20h30, d’après Les Morts rigolos (2014) et Tout public (2011) d’Antoine Boute, des livres dont Le Clavier vous a déjà causé.
Je vous laisse quelques heures car je dois aller me procurer un flacon de xylocaïne non adrénalinée dans une pharmacie en grève, ce qui n'est pas gagné mais néanmoins plus facile que d'imaginer une majorité de femmes au Sénat.

lundi 29 septembre 2014

Pas vu, pas prix

Le Grand Prix du roman de l'Académie Française est un prix prestigieux car c'est le seul grand prix du roman décerné par l'Académie française qui porte le nom de Grand Prix du roman de l'Académie Française. On aurait donc tort de négliger son importance, sa portée et l'importance de sa portée. D'ailleurs, voici un bref rappel des chefs d'œuvre auxquels l'Académie française a par le passé décerné son grand prix du roman de l'Académie Française : L'île heureuse, de Avesnes; Histoire de Gotton Connixloo, de Camille Mayran; Pour moi seule, d'André Corthis; Reine d'Arbieux, de Jean Baide; La guêpe, d'Albert Touchard; L'orage du matin, de Jean Blanzat; Le solitaire, de Marc Blancpain; Mademoiselle de Bois-Dauphin, de Roger Chauviré; etc.
Le prix est assorti de la somme de 7500 euros. Moi je dis: soudoyer des écrivains pour qu'ils tombent dans l'oubli, fallait y penser…

vendredi 26 septembre 2014

Oron, ô espoir

Si vous habitez Oron-la-ville, en Suisse, ou Lausanne et les environs et que vous avez envie de bouger, sachez que samedi 27 septembre (oui, vous avez bien calculé, c'est demain), la librairie du Midi, à Oron, fêtera ses dix ans. Tenue par l'excellente Marie Musy et son facétieux concubin Nicolas, La Librairie du Midi est le genre de librairie capable de vendre cent exemplaires de Tous les diamants du ciel sans pour autant déposer le bilan – total respect. De nombreuses réjouissances sont prévues, et j'aurai l'honneur, avec Fabrice Colin et Julien Blanc-Gras, d'être l'un des trois auteurs invités pour "jouer au libraire" (on ne joue plus au docteur depuis longtemps…).
Chacun d'entre nous présentera trois livres comme s'il espérait convaincre des inconnus de les acheter. Pour ma part, je ferai la retape des titres suivants: L'envoleuse, de Laure des Accords (ed. Verdier); Intérieur, de Thomas Clerc (l'arbalète) et L'innocence, de Brian DeLeuww (éd. Super 8).

Voici le déroulé des opérations pour la journée:

    •11h Lo Tian chansons en patois guitare-contrebasse
    • 12h30 Julien Blanc-Gras, Claro, Fabrice Colin libraires d'un jour
    • 14h30 The Navidson record mélancolie guitaristique avec un peu de chant quand même
    • 15h30 l'AJAR lecture-performance
    • 17h Nineteeneightynine rock-pop 90
    (et toute la journée atelier peinture pour les enfants chez Pierre Tattoo).

Vive les étagères de livres ! et vive la Suisse libre !

jeudi 25 septembre 2014

Europe (et les glénoïdes)

Je comptais vous parler ce matin du numéro spécial de la revue Europe consacré à Eric Chevillard mais il se trouve que j'ai été entravé dans mon élan critique par une lésion du bourrelet glénoïdien supérieur, or chacun sait combien un labrum, même déchiré superficiellement, peut vous niquer la journée. Mais assez parlé de mon épaule qu'un excès de haussements intempestifs a dû à la longue endommager, et revenons à ce numéro 1026 qui ne devrait pas tarder à sortir en librairie.

Vous y trouverez, outre un texte de votre serviteur intitulé "Grammaire du ridicule (et patatras révélateurs)", des interventions d'Anne Roche, Olivier Bessard-Banquy, Bruno Blanckeman, Gaspard Turin, Laurent Demanze, Pierre Senges (yes!) et Aurélie Adler, ainsi qu'un entretien entre Chevillard et Pierre Jourde et deux courts textes de Chevillard  ("A pic" et "Ailes").

Voilà. A vous de jouer, moi je retourne à mon petit glénoïde.

mercredi 24 septembre 2014

Que lire en cette rentrée ? Tout, apparemment…

Tous les livres de la rentrée littéraires sont-ils bons? La réponse vient de tomber: c'est oui. C'est du moins l'impression paradisiaque qu'on retirera de la lecture du supplément gratuit "Que lire?" édité par le magazine Lives-Hebdo, que vous avez peut-être trouvé chez votre libraire.

Bon, Livres-Hebdo est une publication "destinée aux professionnels du livre ( librairie, édition, bibliothèque) et au public intéressé par l'actualité du livre", et sa vocation n'est donc pas de renouveler la critique littéraire. Mais il s'agit là d'un supplément, offert aux clients des libraires, des lecteurs qui ne savent pas forcément tout ça et qui eux comptent sur ce chouette opuscule – Olivier Adam est en couverture, en noir et blanc, et on a presque envie de le chatouiller et de lui dire qu'il y a plus grave – pour se faire une idée sur ce qui encombre les étals (les étaux, a-t-on envie de dire…).

Du coup, tous les livres recensés sont loués. L'impression d'ensemble est vertigineuse. Que faire? demandait Lénine. Que lire? s'interroge Livres-Hebdo. Tous deux ont apparemment opté pour une réponse radicale. Blas de Roblès? "Total roman et total respect". Jean-Marie Rouart? "A son meilleur." Onfray? "Il pose les bonnes questions." Adrien Bosc? "Le feu d'artifice ne fait que commencer." Le Charlotte de Foenkinos? "Son opus le plus audacieux et le plus fort à ce jour." Olivier Maulin? "Qui l'aime le suive!" L'amour et les forêts de Reinhardt? "Une tragédie sublime." Un été en famille d'Arnaud Delrue? "Epoustouflant de maîtrise." Paul Harding? "Magistral, aérien et poignant." Joy Sorman? "Une conteuse incroyable que l'on écoute bouche bée". Etc.

Qu'on ne s'y trompe pas: ce supplément est tout sauf superficiel. Portraits fouillés, analyses enlevées, rappel des titres précédents, citations, etc., les journalistes de Livres-Hebdo ont lu et bossé. Mais le parti pris de ne pas critiquer, d'être positif accouche d'un panorama idyllique, et quand on parvient à la page 82 de "Que lire?", on se dit qu'il va falloir tout acheter et tout lire, Carrère comme Rosenthal, Beigbeder comme Volodine, Deville comme Adam… Effet paradoxal et inévitable: l'absence absolue de coups de griffe, voire de simples bémols, finit presque par faire douter d'autant d'engouement et de respect. A la fois c'est rassurant: il y en a pour tous les goûts, you-hou.

Cela dit, il n'est pas inutile de savoir lire entre les lignes, et le lecteur pourra s'amuser à deviner, sous le vernis de certaines louanges, pour ainsi dire en filigrane, ici une réserve pudique, là un désintérêt contenu. Quant à ceux qui ne figurent pas dans cette sélection, ma foi, ils sauront à quoi s'en tenir…

mardi 23 septembre 2014

Le tour du livre en quatre-vingt quatrième (2)


Parfois, plutôt que de dévoiler l’intrigue, la quatrième de couverture cherche à intriguer, séduire, choquer. Elle n’est pas censée être neutre et peut parfois adopter un style particulier, plus ou moins proche de celui de l’auteur. N’étant pas écrite a priori par ce dernier (surtout dans le cas d’une traduction), elle peut se permettre d’être laudative – mais pas trop, sinon l’effet « je-nous-sers-la-soupe » peut s’avérer désastreux, même si très souvent la quatrième n’a pas peur des termes et tournures dithyrambiques, et se permet même parfois des références à d’autres auteurs, dans le but (inavoué ?) de mâcher le travail aux futurs commentateurs, comme c’est le cas récemment pour l’entreprise autobiographique du suédois Karl Ove Knausgaard à laquelle est systématiquement accolé ou presque le nom de Proust, alors que bon, hein, Knausgaard a du talent et de la mémoire, mais tout ça ne fait pas une madeleine.
La surenchère dans le bizarre peut avoir ses charmes, et voici une quatrième qui, bien qu’écrite à l’emporte-pièce, est assez bien balancée dans son genre, s'offrant en prime le luxe d’une conclusion aguichante qui l’aide à remporter le morceau haut la main. :
« Neils Bork est un homme blond entre deux âges, au visage ingrat et aux yeux bleus. Miguel De Soto est un magnifique brun aux yeux noirs, à la peau basanée. Neils Bork est un alcoolique qui s’enivre au mauvais whisky. De Soto, lui, a un organisme si parfait et si délicat qu’il ne peut boire même du café. Bork est un individu lamentable, un raté de la science, qui sombre dans le désespoir. De Soto, au contraire, est un extraordinaire génie qui non seulement possède toute la science de son temps, mais encore paraît en avance de plusieurs siècles. Ses découvertes bouleversent le monde. Or Neils Bork et Miguel De Soto ne sont qu’un seul et même homme.
Cette métamorphose n’est que le prologue de toutes sortes d’événements prodigieux, dont le dernier et le plus tragique sera l’accouchement par une femme d’un monstre préhistorique."
(John Taine, Germes de vie, trad.. Edith et Alain Glatigny, Gallimard, coll. Le rayon fantastique, 1953 — titre repris par NéO en 1984)
Pas mieux (ni pire)…

lundi 22 septembre 2014

Le tour du livre en quatre-vingt quatrième (1)


On l’a déjà laissé entendre ici, la quatrième de couverture est un genre littéraire à part. Techniquement, ce n’est pas le dos, le dos étant l’épine dorsale du livre, là où sont inscrits titre du livre et noms de l’auteur et de l’éditeur (qui se lisent de haut en bas, à la différence des pays anglo-saxons, entre autres, où on les lit de bas en haut – il y aurait toute une étude à faire sur cette différence d’axe qui engendre des postures inverses, la tête penchant à gauche ou à droite selon les contrées…).
 
Mais l’on parle néanmoins de dos : on va lire ce qui est écrit au dos. On dit aussi « derrière », comme si le livre possédait un postérieur plus loquace que son visage, ce qui est souvent le cas, d'ailleurs. C’est là que figurent les quelques lignes censées présenter/vanter l’article que le chaland a en main. C’est dire combien sa rédaction est importante et obéit en principe à des critères économiques. Mais chaque éditeur (et chaque auteur) est libre d’en faire, bien sûr, ce qu’il veut :
1/ ne rien écrire ;
2/ écrire juste une ligne d’accroche, ou une ligne tout court (style éd. Alinéa) ;
3/ proposer un résumé, voire des pistes de lecture (dans le style des synthèses ardentes made in Actes Sud) ;
4/ louer l’ouvrage, etc, chacune de ses options étant compatible et combinable avec les autres.
 
Qui écrit la quatrième ? Souvent l’éditeur, avec l’accord de l’auteur ; parfois un(e) assistant(e) d’édition, là encore supervisé(e) par l’éditeur/l’auteur. Tous ses allers-retours entre intervenants font de la quatrième une œuvre globalement collective, nécessairement bâtarde.
 
Certaines quatrièmes détonnent, étonnent, font bondir, hurler de rire. Le Clavier cannibale se propose d’en faire le tour en quatre-vingt exemples. Aujourd’hui, nous commencerons par celui de Ben-Hur dans la collection Marabout. C’est un quatrième de deuxième génération, c’est-à-dire qu’il est en charge d’un livre déjà paru, donc ayant déjà un passif, un livre connu qu’il n’est pas nécessaire de présenter de façon détaillée. Ici, l’argument est le succès – le succès est l’argument. Imparable.
« Pourquoi « Ben-Hur » a-t-il été tiré à près de 4 000 000 d’exemplaires ? Comment se fait-il que pratiquement il ait été traduit dans toutes les langues et que cette œuvre connaisse un succès vraiment mondial ? »
Pas mieux.


vendredi 19 septembre 2014

Raconter l'incendie: Jurgenson entre deux langues

 
Le bilinguisme peut conduire à d’étranges conclusions. Par exemple, il permet à Luba Jurgenson d’avancer que le syndrome de Sevran-Beaudottes se manifeste de façon exemplaire dans la langue polonaise. Cette assertion vous semble obscure ? Lisez donc Au lieu du péril, son dernier ouvrage paru aux éditions Verdier, et la chose vous paraîtra très vite limpide.
 Dans ce livre, l’auteur – écrivain traductrice, co-directrice avec Anne Coldefy-Faucard de la collection « Poustiaki » chez Verdier – s’interroge sur le va-et-vient entre deux langues, en l’occurrence le russe et le français. Née en Union soviétique, Luba Jurgenson a quitté jeune la terre et la langue qui l’avaient vue organiser le monde des mots et des choses ; s’étant réinventée en France et surtout en français, elle a fait de son bilinguisme acquis l’atout d’une vie consacrée à l’écriture (d’abord en russe, puis en français) et à la traduction (on lui doit Gontcharov, Chalamov…). 

Quiconque s’intéresse à la traduction lira ce livre crayon à la main et lumière dans les yeux, tant les intuitions y sont pertinentes et lumineuses. Quiconque s’intéresse à la langue y fera moisson d’expériences fortes et pertinentes. Et si vous avez un corps, ma foi, ce livre vous parlera d’autant, car il relate avec modestie et perspicacité le voyage incessant que fait un corps entre deux langues. Comment naît-on dans une langue ? Comment naît-elle en nous ? Y a-t-il une physique du balbutiement? Luba Jurgenson a éprouvé dans ses gestes le passage d’une langue à une autre et rend compte aussi bien de l’entre-deux vertigineux qui pousse parfois à adopter le silence que de la gymnastique inconsciente qui se produit dans notre cerveau. Avec les écrits de Georges-Arthur Goldschmidt (et ceux George Steiner), c’est sans doute un des textes les plus précis et les plus vivants sur l’apprentissage de la langue comme géographie mentale et purgatoire sensoriel. Le parcours de l’auteur, fait de brisures et de superpositions, d’absences et de retours, éclaire à merveille le sens d’une vie vouée au langage. 

Concernant la traduction, Jurgenson a compris depuis longtemps que la langue nous écrit autant que nous l’écrivons. Traduire, c’est souvent lire, ce qu’elle explicite parfaitement à propos du fameux « premier jet » :
« Je convoque mon aiguilleur mental. L’écriture du premier jet n’est donc rien qu’une lecture, qui peut être plus littérale ou plus élaborée, c’est une question de réglages de vitesse. Je peux choisir de rester plus près du texte initial – et donc, d’aller plus vite – ou de rechercher d’emblée une restitution lus proche de l’autre rive. Ce qui ne présage en rien du résultat final. A ce stade du texte, je ne le vois pas, je suis à l’intérieur, au plus près de la situation de passage, dans ce passage. »
Et d’exposer quelques lignes plus loin ce phénomène inéluctable :
« Plus je vise un premier jet abouti, et plus la tension est grande, je me fais simple auxiliaire du texte : envahie. Dans sa forme extrême, cette tension conduit à mon exclusion totale : le texte me possède alors si complètement que ‘je’ n’y suis plus – il m’a remplacée. »
Bref, un état proche de la transe – transe, transition, passage : traduire c’est, comme écrire, se faire un corps autre au sein d’une langue. Larguer les amarres du ‘je’ et, pour reprendre l’exceptionnelle expression de Luba Jurgenson, « s’ingénie à se manquer à soi-même ».

En 120 pages, l’auteur parvient à « raconter un incendie avec du feu » – autrement dit à faire parler dans et par la langue ce qui se joue dans le mouvement de navette qu’opère quiconque traduit – que ce soit dans sa vie quotidienne, face aux objets, aux souvenirs, au plus profond de ses émois ou dans ses expériences de lecture, au cours de l’acte de traduire et à même la respiration d’être.

___________________


Luba Jurgenson, Au lieu du péril, éd. Verdier, 13€50

jeudi 18 septembre 2014

La fonte des mouches

Les Grands Sujets sont de beaux remparts. La Foi, la Shoah, la Famine, même l'Amour… Prenez-les comme pierres de voûte de votre petit livre deux-pièces et ce dernier arborera aussitôt des allures de sanctuaire. Voyez Foenkinos, qui, frappé par la gravité de son sujet, semble avoir découvert le vers libre grâce à la construction verbe-sujet-complément, cet équivalent prosodique du jambon-beurre-cornichon (mais qui du coup a oublié de composer la musique…). Le problème, avec les Grands Sujets, c'est qu'ils vous dépassent vite. Ils interpellent. Du coup, l'auteur, un peu intimidé, les tourne et les retourne comme un potiron radioactif. Il pose des questions, mais parce qu'il les trouve trop pesantes. Bref, très vite, un fumet philosophique, quasi onfrayen, s'élève, qui à défaut d'impressionner peut rendre songeur.
Adoubé par Le Clézio (ouch), poussé par Beigbeder (arf), L'Oubli de Frederika Amalia Finkelstein se pose beaucoup de questions sur la vie et la mort, l'oubli et la mémoire – et on repense avec émotion au précédent livre de Florian Zeller dans lequel l'auteur subodorait que si Hitler était mort enfant, l'Europe ne serait pas la même. Donc Frederika s'interroge, ou plutôt son héroïne, qui culpabilise un peu d'écouter du Daft Punk alors qu'avant il y a eu l'Holocauste. Ça donne des choses profondes, je suppose, même si, à la lecture, on a du mal à les percevoir en 3D. Prenez la page 37:
"Pourquoi faut-il mourir? Telle est l'éternelle question. Je n'entrerai pas dans ce piège car déjà nous savons que personne n'est en mesure de nous répondre. Devant 'pourquoi faut-il mourir', toutes les réponses et tous les discours produisent le même effet: ils fondent comme des mouches. Mais je peux contourner ce piège par un simple énoncé que je vais répéter autant de fois qu'il convient – jusqu'à ce que ma haine du verbe 'mourir' s'évapore et qu'il ne demeure plus la moindre espèce de trouble à son endroit: je vais répéter que le temps est une illusion."
Ne nous attardons pas trop sur la question liminaire (but why?!), et évitons de commenter la dernière phrase (trop heidegerrienne à notre goût). Le fait est que la puissance philosophique ici convoquée, et concentrée, a eu un fâcheux effet: celui de produire cet étrange énoncé: "Ils fondent comme des mouches".
L'auteur a-t-elle voulu dire: "ils tombent comme des mouches" et a n'a pas tiqué en se relisant ? Mystère.  Faut-il entendre "fondre" au sens de "s'abattre, foncer"? Mais là l'image n'est pas très claire. Sur quoi fondraient-elles, les pauvres? Doit-on plutôt entendre ce "fondre" au sens de "se liquéfier". Mais depuis quand les mouches fondent-elles? Une mouche a-t-elle jamais fondu? Qu'est-ce qui peut bien faire fondre une mouche? Surtout une mouche déguisée en réponse ou en discours?
Décidément, il n'y a pas que le temps qui soit une illusion…