mardi 26 mai 2015

Rencontre avec Philippe Adam au Thé des Ecrivains: c'est demain et tu viens

© Alph. B. Seny
Une fois de plus
one more time
on va vous demander gentiment
we're gonna ask you
de sortir vos agendas
to be responsible
et de noter ce qui suit
for your acts

En effet
à l'initiative de la librairie Le Thé des Ecrivains
(16 rue des Minimes, 75003 Paris)
aura lieu demain

mercredi 27 mai 2015
à 19h (7 p.m.)

une soirée/lecture/table ronde
autour du roman

Les impudiques 

de Philippe Adam
paru en début d'année
aux éditions Verticales

Philippe Adam, Yves Pagès et Claro
Ô Lord, won’t you give me a Mercedes Benz ?!
partiront du texte de Philippe Adam
– dont on vous a déjà causé sur le Clavier
pour débattre plus largement de

création littéraire, ligne éditoriale, processus d'écriture, folie syntaxique, féminisme, obscénité, poésie, fragmentarisme, plage, clé à molette, ragondins, blogs, sites, encre sympathique, mais aussi du formidable travail effectué par Yves Pagès et Jeanne Guyon, ainsi que des risques, des ondes, des flux, des écarts, bref, de tout ce qui nous passera par le cœur, la mémoire et l'organe de la lecture dont le siège reste à déterminer. Aucune excuse de ne sera admise en cas de présence.

lundi 25 mai 2015

Adieu Robert, bonjour Herbert

On a découvert avec émotion le nouveau look du Petit Robert.

Il doit être content Le Clézio d'avoir un selfie d'Amélie et son chapeau.

 Quel sens des formes. Quelle prouesse des lignes.

Rassurez-moi. It's a joke?

Renseignement pris, hélas non.

(Du coup: Tu as entre 5 et 8 ans? Alors toi aussi deviens maquettiste pour Le Petit Robert !!!)

Bref, je désespère Billancourt. J'ai mal à la France.  Vite, un remède!!!, Ah, ouf, ça y est, le voilà, le remède, le philtre magique qui va me permettre d'oublier cette vision aberrante… C'est un poème de l'écrivain polonais Zbigniew Herbert, extrait de son recueil magnifique publié par les éditions le Bruit du Temps, et préfacé par Eric Chevillard, et traduit par Brigitte Gautier. Le titre en est "Etude de l'objet", et je vous recopie obligeamment la première partie (filez l'acheter et oublier Small Bob):


1

le plus bel objet est
celui qui n'existe pas

il ne sert pas à porter de l'eau
ni à conserver les cendres d'un héros

Antigone ne l'a pas bercé
aucun rat ne s'y est noyé

il n'a pas d'ouverture
il est tout ouvert

observé
de tous côtés
à peine
pressenti

les cheveux
de toutes ses lignes
se lient
en un ruisseau de lumière

ni
la cécité
ni
la mort
n'effacera l'objet
qui n'existe pas

vendredi 22 mai 2015

Loin de soi avec Annocque

 Allez savoir quels abysses recèle l'amnésie. Nos souvenirs, nous les retrouvons souvent dans les albums des autres, à peine déformés. Sommes-nous allés ici? Avons-nous vécu là? Qui fûmes-nous avant d'être ce que nous avons échoué à devenir? Le nouveau livre de Philippe Annocque répond sans doute, à sa façon faussement légère, à ces questions dont on n'est même pas sûr qu'on les ait posées soi-même? Intitulé Mémoires des failles – un titre qui, comme celui de son précédent livre paru, Vie des hauts plateaux, papillonne entre deux sens –, ces remembrances par défaut sont, plutôt que des anti-mémoires, des para-infra-mémoires, la face cachée d'un aujourd'hui sans cesse maquillé en hier. Bref, Annocque s'est mis en tête de nous conter tout ce qu'il n'a pas vécu, ou du moins tout ce dont il n'a pas, à sa connaissance, gardé le souvenir. C'est pourtant simple comme un genou d'enfant égratigné par un éclat d'eau en plein désert du rêve:
"La vie vécue glisse si facilement dans l'oubli, comment en serait-il autrement de la vie non vécue? Surtout qu'il n'est pas question d'inventer, il faut rester le plus fidèle à la mémoire."
D'ailleurs, Annocque est prudent: à aucun moment il ne dit "je". Ce serait plonger l'épreuve de la chimère dans le bain fixatif de l'avéré. Non, il vaut mieux raconter d'autres choses, en une geste éminemment chevillardienne, puisqu'ici le temps du conditionnel prend le pas sur le passé simple, encore que tout soit écrit au présent… Enfant, que faisons-nous? Nous volons. Oui, dans la cour de récréation, nous nous essayons aux "premiers décollages". Et la nuit? La nuit, c'est le temps des totems, du "défilé des totems, incohérente invasion barbare". C'est l'époque où les dossiers de chaises ont leur vie propre. Puis vient l'adolescence, et l'inconséquence, et le bassin aux crocodiles. Et ainsi de suite, dans ce déroulé improbable et pourtant si prégnant qui fait de la vie non un parcours semé d'embûches, mais une foire aux embûches d'où partent, parfois, des chemins…

Mémoires des failles accumule, avec une patience de Petit Poucet, les moments inaperçus de l'existence, tout entière imbibée de magie et d'injustice, et sous couvert d'un ton rêveur, au fil des micro-récits qui composent sa matière mercuriale, impose sa musique entêtante:
"On a déjà évoqué, il y a quelque temps, cette faculté qui s'est développée en soi de n'être pas; alors que le monde autour ne cesse de se manifester par tous les sens. C'est en sa propre absence – en l'absence de soi-même et d'ailleurs loin de chez soi – que, vers cette même époque, on a connaissance de l'existence d'un peuple, une peuplade plutôt, qui ne croit pas au soleil. […] Par chance, cette peuplade habite un pays brumeux, une île enfouie au fond d'un écrin de brouillard."
C'est donc cela. Nous écrivons depuis un pays lointain: nous-mêmes. Le "on" d'Annocque est-il poreux ou sommes-nous à ce point transparent que nous nous occultons les uns les autres? Vite, des failles !

___________
Philippe Annocque, Mémoires des failles, éd. de l'Attente, 16 €

jeudi 21 mai 2015

Simon enfoui, Simon étoilé : Numéro Europe

La Revue Europe vient de publier un numéro consacré à Claude Simon. Rappelons que ce dernier, avant et même après l'obtention du prix Nobel, n'a pas toujours fait l'unanimité auprès de la critique française. "Catalogue cousu de fil blanc" pour Angelo Rinaldi. "Grand-père déphasé", pour François Weyergans qui a si bien vieilli depuis…. "Le moins pire des nouveaux romanciers" pour Libération (en 1981)… Mais, comme l'écrivit si facétieusement et si amicalement Denis Roche à Simon lors du Nobel:
"On devrait pouvoir se présenter toujours devant les distinctions, et la postérité, comme on est lorsqu'on écrit: excité, et en velours côtelé" (lettre du 24 octobre 1985).
Ce numéro 1033 d'Europe est donc une belle occasion de se replonger dans l'œuvre de Claude Simon un peu moins de onze ans après sa disparition. Mais tout d'abord, en toute amitié puisque j'y ai participé, deux petits bémols. Le premier m'est soufflé par une phrase de Cécile Yapaudjian Labat, qui a coordonné ce numéro. En effet, celle-ci nous informe que les romans de Claude Simon exercent leur "puissance de séduction" sur
"bien des auteurs contemporains: Pierre Bergougnoux, Arno Bertina, Marcel Beyer, Claro, Maylis de Kerangal, Olivier Rolin, Jean Rouaud… la liste est loin d'être exhaustive." (p.9)
Or l'écrasante majorité des contributeurs à ce numéro sont des universitaires, en général spécialistes de Claude Simon – à l'exception de Philippe Forest et de Jean-Yves Laurichesse. On aurait pourtant aimé lire des textes d'écrivains, ceux mentionnés en préface ou d'autres, afin de "panacher" ce nouveau panorama d'une œuvre dont "la puissance de séduction" est désormais avérée auprès des poètes et des romanciers. J'en viens donc à mon deuxième bémol, ou plutôt étonnement: aucune notule bio-bibliographique n'est fournie concernant les participants à ce numéro. N'était-ce pas la moindre des choses que de donner au lecteur un minimum d'information sur les auteurs des textes qu'il va lire? Tout le monde ne sait pas forcément qu'Alastair Duncan est le président de l'Association des Lecteurs de Claude Simon. J'avoue que je l'ignorais (d'autant plus que le site de l'ALCS est une mine précieuse)  Et si je sais qui est Dominique Viart, en revanche mon ignorance est totale au sujet de Wolfram Nitsch et de quelques autres. Je suppose qu'ils ignorent également tout de mon CV et se demandent ce que je viens fabriquer dans ce sommaire. Je pinaille? Peut-être. C'est davantage un regret qu'une critique, en fait.

Mais laissons donc là ces vétilles et louons plutôt l'exigence critique de ce numéro. Le texte de Patrick Longuet, qui ouvre le volume, est particulièrement lumineux, et touche au plus près le travail de Simon:
"La description accueille au sens le plus fort: la brocante du monde entre dans le livre comme une puissance physique sans imposer d'autre ordre que celui d'un phrasé." (p. 15)
***
"Ce que les images partagent avec le corps, leur participation à ce moi temporairement reconstitué, tient lieu de loi harmonique."
Philippe Forest est nettement moins inspiré et comble ce manque d'inspiration par des citations de Simon, et sans doute aurait-on tort, finalement, de s'en plaindre. J.-Y. Laurichesse nous entraîne, quant à lui, au cœur du "sentiment géographique" de l'écrivain en s'attachant à certains modes de transport et aux bouleversements qu'ils induisent sur la vision et la captation des paysages (train, avion, voiture…). P. Schoentjes revient sur l'origine "publicitaire" des textes Archipel et Nord, tandis que N. Piégay-Gros s'interroge sur la violence coloniale (telle qu'elle est représentée surtout dans Histoire et L'Acacia). W. Nitsch se concentre quant à lui sur la présence de la machine et la valeur de la technique chez Simon. Mais il n'est hélas pas possible de détailler ici le sommaire entier de ce numéro très dense, sinon pour signaler in fine le beau texte, érudit et pudique, de Christine Genin sur un "trou noir" repérable dans Histoire, le suicide de Renée Clog, avec laquelle Simon vécut douze ans:
"L'ensemble des procédés textuels que le roman déploie semble de fait mis en œuvre pour à la fois taire et révéler, enfouir et étoiler ce qui est passé sous silence. Tel un trou noir, le secret de la mort de Renée engendre et dynamise tout le texte, et c'est sans doute grâce à ce 'noyau de mort cachée' qu'Histoire marque une évolution dans l'écriture simonienne." (p.186)
"Enfouir et étoiler": on ne saurait mieux qualifier la spécificité à la fois technique et poétique de l'œuvre de Simon.
________________
Revue Europe, n°1033 / Mai 2015 – numéro consacré à Claude Simon (et à Friederike Mayröcker), 20 €

mercredi 20 mai 2015

Sortie de route

Le "savant" "théologien" saoudien le cheikh Abd Errahman Ben Nasser El Barek a annoncé que le droit de conduire pour les femmes «va ouvrir les portes de l’enfer pour le Royaume». Peut-être qu'il a juste peur que les femmes se mettent à écraser les types comme lui si on les autorise à conduire – jusqu'ici, c'était minimum dix coups de fouets quand elle osaient toucher au volant.

On lira avec intérêt le papier de Kamel Daoud sur la question suivante: pourquoi les islamistes sont aussi angoissés par les femmes ? Voici le lien: http://www.kabylie-news.com/2015/05/pourquoi-les-islamistes-sont-ils.html. Extrait:
"L’islamiste est angoissé par la femme parce qu’il est aussi angoissé par la différence : lui il rêve d’un monde uniforme, unanime ; elle, elle incarne l’altérité nette et irréductible, la liberté de n’être pas un homme et la faculté de diversifier le monde."

Brian Evenson à Rennes: un corps en colloque

Jeudi 21 et vendredi 22 mai, le département d'anglais de l'Université Rennes 2 se penchera sur le cas Brian Evenson, un des auteurs phares de la collection Lot 49, publié par le cherche midi éditeur, qui a édité à ce jour sept de ses livres, dont voici les titres:




Père des mensonges, Le Cherche midi, 2010 (Father of Lies, 1998) – trad. Héloïse Esquié

La Confrérie des mutilés, Le Cherche midi, 2008 (The Brotherhood of Mutilation, 2003) – trad. Françoise Smith

Inversion, Le Cherche midi, 2006 (The Open Curtain, 2006) – trad. Julie et Jean-René Etienne

Baby Leg, Le Cherche midi, 2012 (Baby leg, 2009) – trad. Héloïse Esquié

La Langue d'Altmann, Le Cherche midi, 2014 (Altmann's Tongue, 1994) – trad. Claro

Contagion, Le Cherche midi, 2005 (Contagion and Other Stories, 2000) – trad. Claro

(mais aussi, en collection Neo: Alien, no exit, trad. Héloïse Esquié)

***

Ce colloque internationale, qui durera deux jours, sous l'égide de Sylvie Bauer, Nawelle Lechevalier-Bekadar et Florian Tréguer, devrait permettre de mieux approfondir – en présence de l'auteur, précisons-le – l'univers particulièrement troublant d'un écrivain américain, héritier de Kafka et Beckett, qui manie l'humour noir et célèbre les noces de la différence et de la répétition au fil de ses livres. Pour ce faire, outre de nombreux universitaires et traducteurs (parmi lesquels l'excellente Anne-Laure Tissut et Marc "O Captain ! My Captain"  Chénetier), Antoine Volodine et moi-même seront présents et parés en veux-tu en voilà pour la mutilation. Je reprends ici le texte de présentation proposé par Rennes2:

"Eventrés, éclatés, démembrés, les corps de Brian Evenson sont ramenés à leur matérialité la plus élémentaire. Au fil de ses nouvelles et romans l'auteur met en scène des corps mutilés à l'extrême qui dans leurs contorsions douloureuses rappellent d'autres corps, ceux de Francis Bacon, des corps obscènes et abjects réduits à l'état de chair informe.  Ces corps qui portent les stigmates des ravages du mormonisme viennent critiquer de façon acerbe les dérives du fanatisme religieux. Plongés au cœur d'élucubrations mystiques, les personnages qui traversent la fiction d'Evenson viennent littéraliser les écritures saintes, dont le corps se fait le support privilégié. Cette empreinte dans le corps du discours religieux constitue l'un des tenants esthético-moraux saillants de la production complexe et protéiforme de Brian Evenson. Ces corps ainsi anéantis, vidés de toute transcendance se font les oracles muets de l'asignifiance du monde. Ils mettent en cause un rapport particulier entre le monde et sa représentation par le langage qui semble se faire sur le mode de la déchirure. On pourrait parler de langage de la cruauté pour qualifier cet usage unique et inquiétant des mots qui viennent blesser les corps et empoisonner l'intélligibilité du réel. Si la notion de corps constitue un point nodal de l'oeuvre d'Evenson, elle ne forme qu'un point d'entrée non exclusif dans cette production étrange et violente."

Pour le détail des réjouissances, c'est ici.







mardi 19 mai 2015

Sauver la face: au détour des gueules, par Andréas Becker

-->
Sur ceux qu’on a appelés les « gueules cassées », la littérature est restée assez discrète. Il y a bien sûr l’impressionnante somme de Martin Monestier parue en 2009 (Les gueules cassées – les médecins de l'impossible 1914-1918, le cherche midi), somme qui s’appuyait sur les collections du Musée du Service de Santé au Val-de-grâce, mais c’est comme si jusqu’ici aucune écriture n’avait réussi à affronter ce « dévisagement » extrême, ni osé hanter ceux qu’en son temps l’administration française avait qualifiés de « faciaux », ces « baveux », ces « presque morts pour la France » – des dizaines de milliers d’hommes abîmés à jamais par la Grande Guerre, forte de ces dix millions de morts. Réparés tant bien que mal par une chirurgie qu’on peine à qualifier d’« esthétique », ayant souvent perdu toute possibilité de travailler ainsi que tout espoir de retrouver une vie de famille, les « gueules cassées » de 14-18 ont vécu dans l'ombre et le silence, relégués dans une monstruosité qui pourtant montrait le faciès nu de la guerre. Il leur manquait une voix singulière pour revenir vers nous, et c'est cette voix qu’a forgée l’écrivain Andréas Becker dans son nouveau livre intitulé Gueules.
A l’origine de Gueules, le récit publié par les indispensables éditions d’en bas, il y a un jeu de photos de gueules cassées, conservées pendant des années par un certain Joseph Hoffmann, grand-père de Françoise Hoffmann, entre les mains de laquelle ces photos, d’abord léguées à son oncle, ont fini leur improbable périple. Un jour, elle montre les photos à Becker, qui s’empare de leur effrayant silence. Le livre, riche de ces photos, est également accompagné de dessins de Becker, qui sont comme une étape vibrante entre le cliché et le texte. Le lecteur va ainsi entrer dans cet hôpital revisité et découvrir non seulement les « colocataires » d’un certain Charles de Blanchemarie, mais également entendre leur histoire, écrite dans une langue forcément « cassée », une langue d’après « la déto la nation ».
Quelle langue inventer ? Comment la casser, la tordre, l’écorcher, la panser, afin de rendre la cassure, la torsion, l’écorcherie, le rafistolage ? Becker apporte un souci multiple à la recréation des mots, à la refonte des syntaxes, travaillant sur plusieurs fronts, s’emparant du langage populaire, voire vernaculaire, de la prose du début du siècle, mais à l'aune d'une poétique qui concasse le lexique ou l’agglutine, insufflant une verve tantôt rabelaisienne, tantôt célinienne, aux portraits de ces hommes écartés qui vivent « dans une dégoulination d’abominableries ». Ensemble, ils forment une confrérie de mutilés inoubliables, fantasques et irrévérencieux, qu’Andréas Becker secoue sous nos yeux effarés.
Si l’écriture n’a pas partie liée au corps, elle n’est rien. Pour écrire à travers ces gueules – qui sont d’ombres et de guerre mais aussi de lumière et de vie –, il fallait non seulement rendre leur parole audible mais également unique, indissociable d’un projet littéraire tout entier attaché à la difformité du parler, ainsi qu’en témoignent les deux précédents livres de Becker, Nébuleuses et L’effrayable. Dans Gueules, le "presque mort" entre en danse et loquacité, au fil de courts chapitres où l'ironie n'est pas la dernière des douleurs:
« A l’asile on lui sortait les barbelés du front, y en avait pour clôturer tout le Far West, on aurait dit qu’il avait raclé la Marne entière – ç’avait un côté pratique, indéniable – le rafistoleur qu’il les rutilisait les barbelés pour lui fixer le peu de menton qui lui restait encore aux gencives […]. »
Les matériaux même de la guerre – la chair et le métal – prolongent ainsi en des noces hideuses le carnage généralisé auquel furent livrés ces cohortes d’hommes. La langue, alors, touchée en sa source même, sa bouche démantelée, n’en finit plus d’essayer de dire encore :
« J’expulse encore quelques miettes du détrissement, maloxontodaires éventrées, façon mortissement qui se créent dans ma têterie tourniquet – la mimienne l’exploiraté la têterie – arracondalée la têterie aux oreillements perclus – viande humide – les tranches qui restaient collées sur un corps sans âme… »
Les visages photographiés qu’on trouvera dans ce livre pourront bien entendu paraître insoutenables à nos yeux habitués à la grâce factice, mais le texte de Becker, par sa gouaille féconde et sa scansion rebelle, la vitalité jaculatoire de ses « forgeries », rend profondément présents et, disons-le, nécessaires à nos conscience, ces « gueules » sacrifiées sur l’autel d’une boue impure.
_____
*** RENCONTRE EN LIBRAIRIE ***
La librairie Charybde recevra Andréas Becker demain mercredi 19 mai à partir de 19h30, pour une rencontre qui promet d’être intense. une soirée de lectures et d'échanges autour de ces textes, en présence de Françoise Hoffmann, de Colette Lambrichs (Editions de la Différence), de Jean Richard (Editions d'En Bas), avec le concours de trois acteurs / lecteurs : Yasmina Belferoum (pour "L'effrayable"), Brigitte Mougin (pour "Nébuleuses"), et Pascal Cottin (pour "Gueules").
L’adresse de la librairie : 129 rue de Charenton, dans le XIIème arrondissement. Venez nombreuses et nombreux pour ce moment rare de partage littéraire.
————
Andréas Becker, Gueules, récit, postface de Françoise Hoffmann, éditions d’en bas, 15 €  – ainsi que : L’effrayable, éd. de la Différence, 18 € ; Nébuleuses, éd. de la Différence, 15 €

lundi 18 mai 2015

Gass et les nazis: quand la Quinzaine y voit une étrange fascination…


J’ai une bonne nouvelle : la Quinzaine littéraire cherche à concurrencer le Gorafi. J’en veux pour preuve l’article hilarant et au quinzième degré qu’a rédigé un thésard farceur du nom de Steven Sampson sur le dernier roman de William H. Gass, Le Musée de l’Inhumanité. D'ordinaire, je ne réagis jamais dans ce blog à la presse écrite, chacun son métier, mais là…
Au début, quand on m’a transmis l’article, j’ai cru que c’était pour de vrai, mais très vite j’ai compris que c’était un gag. En effet, l’auteur de l’article commence par des propos tellement «énhaurmes » qu’on y voit presque que du feu :
« Si la Shoah n’avait pas eu lieu, comment les artistes contemporains pourraient-ils mettre en relief le kitsch américain ? »
Si la Shoah n’avait pas eu lieu ? Ouch. Mon imagination ne va pas jusque-là. Et dans la foulée, voilà que le responsable (?) de ce papier y va d’un parallèle entre le Tarantino de Inglorious Basterds et le  Gass du Musée de l’Inhumanité. Sapristi. C’est hyper pop critic  – pas de panic. Suivent plusieurs lignes sur le film de Tarentino, pas très charitables, soit, mais auxquelles j’adhère à cent pour cent vu que je déteste ce film nauséabond. Et puis soudain, crac, ciao Tarantino, voilà que c’est William Gass et Richard Powers qui se retrouvent dans le même sac encore plus nauséabond des nazi-addicts. Deux auteurs de Lot49. Hum. (Aurait-on oublié Vollman-el-facho et Verhaegen-los-collabos?) Et hop, sans prévenir, il est question du titre français du livre – Le musée de l’Inhumanité – qui se démarque de l’original (comme c’est rare…) et qui fait qu’on
« comprend pourquoi Claro, traducteur des romanciers avant-gardistes […] a opté ainsi pour quelque chose de plus hargneux, de plus conforme à la conception française de la subversion. »
Bon, tout d’abord, cher Steven Sampson – on se connaît un peu, je me permets donc cette liberté –, je ne traduis pas des « romanciers avant-gardistes ». Je traduis des livres écrits par des auteurs qui questionnent la langue. Et aussi des romans qui m’amusent. (Et comme je suis limité comme tout traducteur, je n’ai pas trouvé de traduction satisfaisante pour « middle C » en français, à mon grand dépit.) Quant à cette « conception française de la subversion », tu m’expliqueras, c’est pas tous les jours qu’on rigole sur des sujets sérieux. Ou plutôt non: ne m'explique pas.
Bon, je suis d’accord sur un point précis, même si tu n'exprimes pas la chose aussi franchement, et c’est dommage : oui, je suis d’accord pour dire que ni William Gass ni Richard Powers ne sont Juifs, mais je ne suis pas sûr que les soupçonner de « fascination pour les nazis » soit la meilleure façon de qualifier leur non-judéité, encore moins leur projet littéraire. Mais je m’emporte, j’ai tort, car tu plaisantes. Tu plaisantes forcément, sinon tu n’écrirais pas ceci :
« Comment expliquer la séduction que Hitler exerce sur ces romanciers, cinéastes et acheteurs de maquettes d'U-boot ? Le nazi représenterait-il un modèle de rigueur, de discipline et de sérieux, par comparaison avec un Occident mou, inculte et féminisé ? Quel mystère se trouve dans le symbole de la croix gammée ? La civilisation américaine est-elle encore plus kitsch que celle du Dictateur ? »
Oui, tu plaisantes. Forcément. Sinon tu ne dirais pas ça. Tu ferais autre chose. Tu réfléchirais. Tu pèserais tes mots. Tu crois vraiment que Gass achète des maquettes de U-boot ? Ou a le moindre point commun avec ceux qui achètent des maquettes de U-boot ? Excuse-moi, mais je trouve ton image hyper tarentinienne. Gass avec une maquette, c'est moins drôle que Hynkel avec le globe terrestre, c'est sûr. Pourquoi ne m’as-tu pas prévenu que tu transformais, à son insu hélas, la Quinzaine en Gorafittéraire ? Et Pynchon ? Que penses-tu de Pynchon ? De ses V-2 germaniques qui font bander le goy yankee ? Bon, quand, à propos du fameux « musée de l’inhumanité » que compose dans son grenier Joseph Kizzen, le narrateur de Gass – à savoir des dizaines de coupures sur les crimes commis par l’homme au cours des âges, sans distinction de race, religion, ethnie, pays, époque… – tu vas jusqu’à dire ceci :
« Noyée dans cette exposition d'horreurs, la Shoah en effet apparaîtra comme un simple ‘détail’ »,
autrement dit, quand, avec une subtilité incroyable qui sent le cabotin un peu trop sûr de lui que personne n’a relu (youhou la Quinzaine, y a quelqu'un?), tu opères un rapprochement so fun entre Jean-Marie Le Pen et William H. Gass (ou son personnage, ce n’est pas très clair, bien sûr…), je me dis que ton sens de l’humour excède tout ce que j’attendais d’un Gorafi littéraire.
Sacré Steven. J’ai failli marcher. Bon, si ce n’est pas de l’humour, je te souhaite bonne chance. Mais surtout ne dis au Gorafi que tu es sérieux. Sauf si tu veux qu'on parle de toi. Serait-ce le cas?
Reviens, Nadeau ! Ils sont devenus fous!!!!

Mad Max / Fury Road : Aucun doute, c'est le delco

Bon, ancienneté oblige, je suis allé voir Mad Max - Fury Road, et je pûmes me faire une opinion assez cohérentielle dès que mes ouïes eussent retrouviné leur usage initialesque. C'est un film qui, me semble-t-il, traite du "world" après un big fucking choc pétrolier. Pour preuve, j'en veux que l'essence est devenue un bien si précieux que tous la gaspillent à fond comme des tarés de rednecks sur des kilomètres et des kilomètres sans se soucier une seule seconde du taux d'octane, mais bon, passons. Et franchement, c'est pas comme ça qu'on passe les vitesses, et je doute que ces mecs sachent faire un créneau.

La bonne nouvelle du film, c'est qu'il s'agit du premier muet bruyant à base de testostérone au diesel. En gros, on a là le premier péplum motorisé. La toge est chromée, et alors? Ben-Hur n'avait pas son permis, que je sache. Bon, Mad Max n'a pas trop vieilli mais il met quand même cent cinquante-trois minutes à se rappeler son nom. Il faut dire qu'on l'a traité au début de "crazy", du coup, ça lui fait penser à "mad" (quatre-vingt-quinzième minute), puis à "Max" (onze minutes avant le générique de fin), et tout ça prend donc un certain temps, le temps que le moteur refroidisse, n'est-ce pas, vu que l'ami Mad Max a été légèrement traumatisé entretemps. Par quoi? Fast and Furious, sûrement. 

Bon, il paraît que ce film fait de la propagande féministe. Monique Wittig in a truck?!!! Judith Butler on the road?!!! Euh, de quels éléments dispose-t-on pour affirmer une telle chose? Tout d'abord, l'héroïne conduit un très gros camion et a les cheveux courts (et en plus elle ne cherche pas à séduire). Ah oui. Ok. Le look camionneuse. Certes. Ensuite, le héros ferme sa gueule et obéit à la camionneuse, sauf of course quand c'est lui qui doit sauver tout ce petit monde de pintades incompétentes mais bravaches. Hum. Ah oui, et ensemble nos deux drivers arrachent de jeunes blondes fécondes et girondes à un méchant à la dentition pourrie qui veut les engrosser pour perpétuer une race pure ou du moins sans plomb. Donc, pour certains spectateurs américains hyper sensibles aux questions du genre, c'est féministe. Et blond. Oui, et tant qu'à faire ça montre aussi qu'on peut convaincre les terroristes que l'amour c'est mieux que l'au-delà. Twenty gods, the nice church! Sauf que pendant deux heures on voit surtout des mecs hurler, des carburateurs exploser (ou des delcos?), des motos vrombir, des cuisses féminines et satinées briller au soleil et des delcos exploser (ou des carburateurs?) et aussi, tiens, des motos vrombir. Et des mecs hurler. C'est même pas en 3D. Pouah.

Franchement, les masculinistes de tous poils peuvent être rassurés et laisser passer la tempête. Certes, ce bouffon de Mad Max obéit à cette bitch de Furiosa, mais bon, sans lui, la pauvrette serait déjà passée sous les roues d'un blindé surboosté et customisé par Rahan. En plus elle n'a qu'un bras, autrement dit pas de pénis. Ouf. Mais ce n'est pas ça que je voulais vous dire. Non, ce que je voulais vous dire tient en très peu de mots mais en rassurera plus d'un, puisque ça s'adresse quand même au public d'Auto-Moto :

Aucun véhicule n'a été blessé pendant le tournage.

Pasolini / Nordey : les convulsions d'un mythe


Régénéré par la traduction de Jean-Paul Manganaro, l’Affabulazione de Pasolini trouve avec Stanislas Nordey un vibrant oracle — ce texte, qui se joue jusqu’au 6 juin au Théâtre de la Colline, se veut l’exploration d’une visitation – comme l’avait été, à sa façon, le film Théorème. Ce qui se joue ici est de l’ordre de la pulsion, une pulsion aux dimensions mythiques qui se change en obsession : le père veut comprendre l’énigme du fils, refusant d’y voir un pur mystère. Le tragique cherche ainsi à renaître dans le corps même du symbolique, tandis que la poétique à l’œuvre dans le texte fait vaciller d’autres enjeux, profondément politiques.
Le spectateur de la pièce, comme conjuré par le texte pasolinien, assiste à une valse des convulsions et des contradictions, une enquête prise entre rêve et veille, où  le Verbe est jeté en pâture chantante dans un décor lui-même arraché aux derniers étages de la résidence d’été du prince Salina, celui dont le déclin baignait de son hautain crépuscule le film de Visconti. Mais chez Pasolini, le Guépard joue à l’agneau, le géniteur se prend pour une rejeton, et l’auteur d’Affabulazione tord sans concession le cou au mythe œdipien et opère un renversement qui permet de relire l’Histoire.

Au centre de ces convulsions, Stanislas Nordey épuise l’espace scénique tantôt en marcheur penché à la William Blake, tantôt agenouillé tel un Hamlet n’ayant plus que son propre crâne à offrir à l’énigme du monde en deuil. Un père et un fils, le premier abasourdi par sa prédation déclinante, l’autre refusant de jouer les fauves rebelles, tous deux aimantés par l’impossible résolution de leur conflit entre des murs qui ne cessent, au prix de lentes reptations, de malaxer et redéfinir l’espace. Le mythe est désossé, mis à nu, bousculé, car ce ne sont pas les fils qui veulent tuer les pères, mais les pères qui les tuent bel et bien en les envoyant crever aux tranchées, de peur qu’un jour ils ne les détrônent. Ce sont les pères qui redoutent un crime encore plus grave que le parricide : le dédain, la moquerie, la fausse obéissance. Des fils qui refusent d’être fils.

En contrepoint de cette danse du verbe à laquelle nous invite Nordey, il y a la voix de Sophocle, qui vole et fuse, et la musique d’Olivier Mellano, lente et patiente, à la fois ombre et menace; il y a le fils aux cheveux blonds, poussé à bout jusque dans sa raideur, les femmes tantôt ignorées tantôt repoussées, le flic-curé-médecin à la parole prudente. Et se dressant tout autour, de grandes toiles italiennes, comme ce Sacrifice d’Abraham du Caravage dont personne ou presque ne semble voir la dimension propitiatoire, comme si tous avaient les yeux crevés par la réalité. Longtemps après la fin de la pièce, alors que tremblent encore sur le sol les paillettes de la nécromancienne, la voix de Nordey continue d’innerver la conscience du spectateur, en une rare osmose avec la folie Pasolini.

———————
Affabulazione,  de Pier Paolo Pasolini, mise en scène par Stanislas Nordey (avec Marie Cariès, Raoul Fernandez, Thomas Gonzalez, Olivier Mellano, Anaïs Muller, Stanislas Nordey, Véronique Nordey, Thierry Paret)
Jusqu’au 6 juin 2015, du mercredi au samedi à 20h30,
le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30 ( durée 2h20 ) Théâtre de la Colline