mercredi 17 septembre 2014

Tavares, géomètre des affects


La grande forme : cette expression semble taillée sur mesure pour l’écrivain portugais Gonçalo M. Tavares. Non seulement cet auteur se meut d’une forme littéraire à l’autre avec une aisance magique, mais il réinvente à chaque fois les formes et leurs dynamiques, mû par un instinct que rien ne semble déjouer. En funambule aguerri, il fait des concepts une danse permanente.
Ce Pessoa moderne multiplie les projets, les espaces, les temps. Après le sublime Voyage en Inde, et parallèlement  à la série « Le Royaume » – dans laquelle figure entre autres titres Apprendre à prier à l’ère de la technique, il a créé une autre série sous la forme d’un quartier répondant au nom de « O Bairro », quartier qu’il a peuplé d’habitants tutélaires, de résistants à la barbarie : Eliot, Brecht, Rimbaud, Musil, Beckett, Burroughs… 

Monsieur Swedenborg et les investigations géométriques se propose d’opérer une improbable synthèse entre la pensée des affects et la vie des formes. Autrement dit : comment représenter graphiquement – par des figures géométriques –  des concepts, des situations, des sensations, des matières… 

Quelques exemples tirés de la table des matières donneront au lecteur une idée de ce projet aussi improbable qu’énigmatique : Berceuse, La mémoire des choses, Rien de mieux pouur te cacher que de bander les yeux de l’autre, Méthode pour s’enfuir d’une pièce, Eloge du désordre, Une raison de continuer à écrire des lettres…

Chaque chapitre est composé de quelques axiomes suivis de figures soumises à des déclinaisons, des altérations. L’abstrait y côtoie le concret en voisin consentant. La lecture se double d’une vision. Le complexe est rendu élémentaire. Les mathématiques sévères de Lautréamont ont cédé la place à la géométrie exquise de Tavares : la ligne dans tous ses états, depuis le point jusqu’au parallélépipède, parvient à signifier dans l’espace de la page les innombrables dimensions du concept. Tavares ne dessine pas des moutons : règle et compas en main, il fait de la pensée une trace.

On sait depuis Laurence Sterne qu’un peu de sismographie ne nuit pas aux élans de l’esprit. La grande affaire de la littérature, c’est la forme. Comment naissent les formes, comment s’engendrent-elles, quel est leur point de rupture, que peuvent-elles contenir, sont-elles compatibles entre elles, etc. La marquise peut bien sortir à cinq heures si ça lui chante – mais d’où sort-elle et à quelle vitesse, quelle forme a la marquise avant cinq heures, quelle forme après cinq heures, voilà ce qui nous intéresse vraiment. Prenez le chapitre intitulé « Le secret ». Que dit Tavares ?
« Chaque forme est fêlée, mais il arrive que cela ne se voie pas. Il faut regarder longtemps une forme pour en distinguer la fêlure. La fêlure d’une forme est l’endroit où commencent les formes suivantes. Découvrir la fêlure d’une forme, c’est découvrir l’autre potentialité de la forme. La fêlure est le secret de la forme. »
La fêlure est le secret de la forme ! Tous les écrivains devraient graver cette formule sur la coque de leur ordinateur.
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Gonçalo M. Tavares, Monsieur Swedenborg et les investigations géométriques, traduit du portugais par Dominique Nédellec, éditions Viviane Hamy (126 pages / 12 €)

mardi 16 septembre 2014

Quelques rendez-vous

Ce soir, la librairie L'écume des pages (174, Bd St Germain 75006 Paris) et les éditions Flammarion vous invitent à rencontrer Pierre Demarty à l'occasion de la parution de son roman En face. C'est à partir de 19h.

Demain, soir, mercredi, vous pourrez rencontrer Paul Harding, l'auteur de Enon (traduit justement par Pierre Demarty) à la librairie l'Arbre à Lettres. C'est à partir de 19h et c'est 14 rue Boulard, dans le quatorzième arrondissement de la ville de Paris. Harding sera également présent le jeudi soir à la librairie Les Mots et les Choses, 30 rue de Meudon, à Boulogne Billancourt.

Toujours le jeudi soir, rencontre avec Laure des Accords, auteur de L'envoleuse (éd. Verdier) à la librairie Charybde, 129 rue de Charenton, dans le XIIème. Là, c'est plutôt 19h30.

Amis et lecteurs ubiquistes, bonne chance !

Le trublion de la vie: Guy Robert

Lecteur, tu aimes rire en lisant? Tu aimes lire en risant? Ça tombe bien. Un livre vient de paraître qui va pouvoir t'aider à accomplir en même temps ces deux actes indispensables. Il s'appelle Reconnus et il est signé Guy Robert.

La célébrité, tu le sais, ressemble à l'idée un peu fantasmatique que tu te fais du céleri: jamais tu ne sauras si tu l'aimes vraiment. Mais heureusement pour toi et pour nous, Guy Robert l'a goûtée à travers tant de rencontres que tu auras le vertige en lisant son livre. Cet homme les a tous fréquentés. Il a vu qui tu sais. Qui tu ne verras jamais. Il a côtoyé des émirs, tutoyé des stars, frôlé des hétaïres. Et en prime il te raconte tout. Te dit tout.
J'aimerais bien croiser Guy Robert, cet anonyme désormais affublé d'un nom, dont Eric Chevillard a préfacé le livre. Moi qui ai envoyé des dollars haut-marnais et des pesetas italiens à Chevillard pendant des années pour qu'il préface mes livres, et ce sans résultat, je suis marri et frustré. En fait, c'était hyper facile d'avoir une préface de Chevillard. Il suffisait de parler de gloire et de Hidalgo. Ça ne m'étonne pas, tiens.
De quoi parle Guy Robert? On vient de te le dire. De gens connus ? Mais j'aimerais que tu saches de quoi ici on parle. Du coup je cite:
"J'ai appris à sa mort que Pierre Bachelet avait également vécu près de chez moi. Au nord, c'était les corons, au sud, c'était sa villa."
"A l'époque, je jouais un peu de musique avec Michèle qui a suivi un stage avec Bob Berg, saxophoniste de Miles Davis dans les années 80. Alors, je n'ai peut-être pas joué avec Miles Davis, mais pas loin."
"Fanny Ardant est là, aussi. Protégée par un chien miniscule et de grandes lunettes noires. Même de près, elle est loin."

Mais le livre de Guy Robert n'est pas juste un assemblage d'anecdotes : il se bâtit selon un humour progressif qui, sans être narratif, n'en est pas moins ridatif (du bas saxon, ridativans: qui fait pisser de rire sur place). Je m'aperçois à quel point il est difficile de parler des livres qui font rire, alors qu'ils sont tout sauf légion. Comment expliquer l'humour? restituer la poilade?

Comme le dit l'auteur de Mourir m'enrhume dans sa préface, on ne peut pas faire d'humour sans "convoquer des fantômes dans des ruines".



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Guy Robert, Reconnus, préface d'Eric Chevillard, L'Arbre vengeur,  10 zeuros

lundi 15 septembre 2014

Proust: en filmant, en écoutant


On l’a déjà dit ici, mais les livres qui parlent de Proust prennent un risque terrible, car à peine les a-t-on commencé, à peine s’est-on engagé dans leurs méandres qu’on se sent déjà titillé par l’envie de les refermer pour aller respirer dans la galaxie proustienne. On résiste souvent, car on sait qu’une nouvelle immersion dans la Recherche n’est pas une décision à prendre à la légère. On résiste aussi, car on aime les livres qui parlent de la Recherche, qui nous permettent, comme si l’on jouait avec le bouton d’une radio, de capter par intermittences certains de nos airs préférés.

À la lecture, que cosignent Véronique Aubouy et Mathieu Riboulet, est moins un livre sur Proust ou la Recherche qu’un livre sur la lecture de Proust, et sur les effets que cette lecture a sur nous : autrement dit, c’est un livre sur le corps-lecteur, le corps lisant, le corps devenu récepteur et émetteur, du grands corps moléculaire qu’est la Recherche. A la base de cet ouvrage, il y a le travail d’un de ses auteurs, Véronique Aubouy, qui travaille à un projet cinématographique, commencé en 1993 – intitulé Proust lu, et consistant dans la captation filmée de lecteurs de la Recherche, chacun lisant environ deux pages.

À la lecture est l’orchestration de quelques-uns de ces moments de lecture, qu’Aubouy compare à des « radiographies » : le rythme de lecture, le dispositif de lecture, les conditions de tournage, les lapsus, et tant d’autres paramètres souvent infimes, discrets, intimes, permettent au lecteur, à l’œuvre et au spectateur-lecteur de l’œuvre lu de renouer avec « le fil des heures, l’ordre des années et des mondes ». C’est un livre d’heures, donc, où il se passe beaucoup de choses, puisque regardant et regardés, lecteurs et écoutant échangent d’avantage qu’une simple passion commune. Proust est parfois déjà entré dans leur vie, parfois il ne fait qu’y passer, tantôt il galvanise, tantôt déroute. Plus vibrante qu’un objet transitionnel, la Recherche a quelque chose d’à la fois amniotique et révélateur : on peut s’y oublier, s’y bercer à soi-même, mais également sentir sa chimie opérer à notre insu et faire remonter à la surface d’insoupçonnés contrastes. Ainsi de cette femme qui découvre, à travers son mari lisant Proust, le sentiment de jalousie ; ainsi de ce motard qui après neuf mois de coma semble avoir croisé des fantômes auxquels se joignent aussitôt Swann et Odette…

Au-delà de sa structure parcellaire, éclatée, malgré ou plutôt grâce à sa puissance digressive, À la lecture explore avec une sobriété et une intensité exemplaires la réalité tangible du corps lisant, la formidable machine à échos qu’est la Recherche, l’insoupçonnable solitude de la lecture, solitude toute relative puisque celle de Proust permet la renaissance d’un peuple de fantômes que rien ne parvient à abolir. Telle une lanterne magique, il projette sur le mur de la page les corps flottants des lecteurs que la lecture de Proust imprègne en profondeur.
Comme le dit très justement Riboulet :
« Cette généalogie de traces que la caméra enregistre […] permet au film d’échapper à sa condition restrictive d’image sonore animée (qui capte certes tout ce qui arrive devant elle, mais rien d’autre que ce qui arrive) et de tendre vers l’évocation de ce chœur d’ombres qui traverse la littérature depuis Homère. C’est grâce à ces petites ouvertures que nous ménageons çà et là à la surface du temps que les morts peuvent nous dire ce qu’ils ont à nous dire […]. »
Lisant Proust, le lecteur retrouve, à son tour, le temps : celui de son passé mais aussi celui de sa vie rêvée entre les lignes. S’abîmant dans l’immense générosité de la Recherche, il en devient, par le prisme de ces lectures filmées puis racontées, un reflet. Mission accomplie : éblouissement réussi.

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Véronique Aubouy et Mathieu Riboulet, À la lecture, éd. Grasset


vendredi 12 septembre 2014

Paul Harding à Vincennes au Festival America

Le Festival America a donc commencé, après une inauguration hier soir, riche en discours et congratulations, en présence d'un parterre varié et étendu. Sont présents de nombreux auteurs "américains" au sens large (dont des francophones), et aussi cette année des auteurs français (Begbeider, Djian, Pierre Lemaître ¶é&&@@^ùù……… oui bon, il y a aussi et surtout Eric Vuillard, Maylis de Kerangal, Céline Minard, Vincent Message, etc…). Le site du festival, c'est ici, et on félicite Pascal Thuot, Francis Geffard et toute leur équipe pour leur enthousiasme et énergie. Les interprètes auront du boulot mais ils sont sur la brèche et motivés. Les libraires sont venus nombreux et on compte sur eux pour mettre l'ambiance (pas de souci, je crois…).

Cette année, la collection Lot49 est heureuse d'avoir un de ses auteurs invités au Festival: il s'agit de Paul Harding, auteur des Foudroyés et d'un nouveau titre sorti récemment, Enon (les deux titres traduits par Pierre Demarty). Pour ceux que ça intéresse et qui viendront au Festival (quarante mille visiteurs annoncés…), voici la liste des différents événements auxquels Paul Harding prendra part et pendant lesquels vous pourrez l'écouter et/ou le rencontrer:

Vendredi: Signature sur le stand du salon de 17h à 18h

Samedi: • De midi à 13h: Une rencontre intitulé "Becoming a writer", animée par Fabrice Colin, en compagnie de Loyd, Nicole, Pollock – au Magic Mirrors
               • De 14h à 15h – dédicace sur le stand du Salon
                • De 15h à 16h – Café des libraires: Tragedies — stupeurs et tremblements, débat avec Batraville et Dalembert, salle des fêtes (hôtel de ville)
                • De 16h à 16h30 – dédicace salle des fêtes
                • Signature pour l'American Night, stand du salon, de 19h à 21h

Dimanche: • Débat Parents & Enfants, à l'auditorium (cœur de ville), de 11h à midi
                   • Débat Les vivants & les morts, même lieu, de midi à 13h
                   • Signature de 14h à 15h sur le stand 10/18
                   • De 15h à 16h, débat sur les personnages avec Drury, salle Robert Louis
                    • Dédicace salon de 16h à 17h
                    • Débat En lisant en écrivant (avec Christopher Boucher) au Magic Mirros de 17h à 18h
                    
Voilà. Si avec tout ça vous ratez Paul Harding, c'est que vous êtes sûrement à la Fête de l'Huma.

jeudi 11 septembre 2014

Pièce à pièce: les chambres Clerc


Qu’y a-t-il à l’intérieur ? Ou plutôt : qu’est-ce que l’intérieur ? Mieux encore : de quoi est composé un intérieur ? Thomas Clerc a décidé un jour de répondre à cette question en prenant le mot « intérieur » au sens domestique, une façon objectale d’enquêter sur le contenu afin, qui sait, d’ébaucher une cosmogonie intime du contenant. L’auteur s’est donc attaché à décrire (et commenter) non seulement son appartement mais sa forme, ses dimensions, sa disposition, les meubles qu’il comporte, ce que ses meubles recèlent, les choix présidant à la présence et l’emplacement de tel ou tel élément, etc. L’entreprise n’est cependant pas purement descriptive (quelle description l’est jamais ?) car Clerc est autant du côté de la glose que de la représentation. Son projet, qui à première vue pourrait paraître perecquien, car obéissant à une contrainte liée à une topographie – l’écriture d’un lieu – est bien entendu autre chose qu’une entreprise oulipienne. Intérieur – puisque tel est le titre du livre – reprend la geste intime de Xavier de Maistre mais la hisse à un niveau problématique supérieur.

Précisons d’emblée que le texte de Thomas Clerc fait 380 pages et n’omet rien des cinquante mètres carrés dont il est en quelque sorte la projection écrite et commentée. La carte est non seulement ici le territoire mais se double également d’une carte mentale, puisque tout ce qui constitue le lieu, ou presque, est sujet à discours. Décrire, c’est déjà expliquer, justifier, vanter, exhiber, admettre, etc. Le seul fait de nommer la chose induit la biographie, partielle ou biaisée, de la chose. Un désir d’exhaustivité se manifeste dans cette exploration systématique d’un lieu se voulant monde, monde ordonné par l’auteur, monde devenant livre, livre-appartement donc.

Ce dispositif pourrait a priori sembler lassant ou fastidieux. Quoi ? Près de quatre cent pages consacrées à la description d’un appartement ? Même Balzac ne s’est pas attardé aussi longtemps sur la masure du père Goriot ! Et si la description était la vérité de la littérature, un peu comme la jalousie est la vérité de l’amour selon Proust ? Sous la peau rugueuse de la nomenclature gît peut-être le secret unissant les mots et les choses, leur coalition discrète d’où, parfois, jaillit la possible intrigue.

En décidant de « raconter » son appartement, Thomas Clerc ne se contente pas de se lancer dans une entreprise lisse : le regard ne saurait simplement passer sur les choses, les « scanner » en toute sérénité. Car les choses s’embarrassent de mots, comme les pièces d’objets, et leur existence, leur disposition et leur usage relèvent d’un choix, à l’instar des idées et des concepts. Il ne s’agit pas de reproduire le réel mais d’en établir et justifier l’existence dans et par la langue. Est-ce l’écriture de Clerc qui déplie le monde, ou est-ce le dépliement du monde qui induit l’écriture de Clerc ? Intérieur fond en un seul mouvement cet apparent paradoxe. 

La structure moléculaire du livre, qui tend à l’infini via la fragmentation, tel l’impossible trajet subdivisé de la flèche à Zénon, mais s’interdit la facilité du « etc », permet à Clerc d’avancer dans l’exposition et le déchiffrement du domos. Mais ce panorama est bien entendu truqué, autant que ludique. On ne peut ni tout dire ni tout montrer. Le réel résiste, non par inanité, mais parce que nous nous y infusons. La somme des parties n’ouvre pas sur la totalité mais sur la supercherie de l’infini :
« La Littérature n’est pas ‘droite’ : imparfaite, fragile, ratée même, elle ne s’accomplit que dans 1 forme de maladresse et de déception. » (p. 234)
Ou encore :
« Si 1 roman est 1 miroir qu’on promène le long d’1 chemin […], alors ce livre est 1 roman, mais tremblé. Pour être exact, il faut bouger. »
Bouge, lecteur : cette injonction est d’avantage qu’un conseil, c’est ton droit, ton privilège – et sans doute ton devoir et ton plaisir.

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Thomas Clerc, Intérieur, éd. Gallimard, coll. L’Arbalète dirigée par Thomas Simonnet, 2013

mercredi 10 septembre 2014

Jouannais, marchand de sable


Jean-Yves Jouannais a mis en place depuis un certain temps un système d’échange d’un genre particulier : ils donnent des livres de sa bibliothèque personnelle (ceux qui n’entretiennent aucun lien avec la guerre) aux personnes venues assister à ses « conférences » sur la guerre –  cycle intitulé "L’encyclopédie des guerres" –, charge à ces personnes de lui apporter en échange des ouvrages traitant, eux, de la guerre. Il explique et commente cette démarche dans son dernier livre, Les barrages de sable, un « traité de castellologie littorale » où la notion de barrage est examinée sous toutes ses facettes, le château de sable jouant un rôle essentiel (et peut-être mystérieux) dans notre façon d’expliquer (d’enseigner ?) la guerre aux enfants. Certes, le château de sable est promis à la défaite, mais selon Jouannais l’enfant qui voit son œuvre rongée, rasée, ruinée éprouve en réalité, presque à son insu, un plaisir secret face à ce qui, de l’extérieur, semble pure vanité érigée devant la nature (l’ennemi ?) : il se jouerait ici un désir d’être « subjuguer ».

En vingt chapitres, donc, Jouannais explore mes liens entre guerre et construction éphémère sur la plage, l’Histoire se distillant au filtre d’activités de loisir, le trop-plein des activités guerrières se déversant dans la « vacance », le divertissement balnéaire. Récit, dialogue, souvenirs, mises en scène, commentaires : si les formes d’abordage changent, l’obsession jouannaise reste la même. Parfois, le procédé peut paraître artificiel, comme si le thème et ses variations devait se couler dans les formes du discours au lieu de les réinventer, de les produire. Comme si le sable du château gardait la mémoire du moule qui l’a édifié et crénelé et pouvait se dresser quel que soit le sol discursif élu. 

Mais revenons à cette histoire de bibliothèque fonctionnant sur l’échange. Je veux bien offrir à Jouannais l’excellent roman de Mohsin Hamid, Comment s’en mettre plein les poches en Asie mutante, qui sort chez Grasset en même temps que ses Barrages de sable. Il y trouvera en effet le passage suivant qui à lui seul justifiera sa présence sur ses rayonnages :
« Deux artères jusqu’alors réservées à la circulation ont en conséquence été reconverties sur tous les côtés de la propriété, la voie extérieure étant maintenant bordée de plots en béton supportant des glissières en acier qui arrivent à hauteur de poitrine, un peu comme une barrière qui fermerait agressivement l’espace de jeux d’un enfant géant, le résultat évoquant une combinaison de douves sèches de château fort et de plage fortifiées en attente d’un débarquement militaire, tandis que celle de l’intérieur est ponctuée de portails automatiques, de dos-d’âne, de caméras de surveillance montées sur leurs piquets et de chicanes formées par des caissons en bois renforcées de sacs de sable et remplis de pétunias. » (p.118)
Que me donnera en échange Jouannais ? L’image dans le tapis d’Henry James ?

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Jean-Yves Jouannais, Les barrages de sable, traité de castellologie littorale, éd. Grasset ; Mohsid Hamid, Comment s’en mettre plein les poches en Asie mutante, trad.. Bernard Cohen, éd. Grasset

mardi 9 septembre 2014

Josipovici : un conteur au Comptoir

Ce soir, mardi 9 septembre, à 20h, la librairie Le Comptoir des Mots (239 rue des Pyrénées, 75020), vous propose de rencontrer Gabriel Josipovici, auteur de Golberg: Variations (éd. Quidam) en présence de son traducteur, l'éminent Bernard Hoepffner, et de son éditeur français, le non moins éminent Pascal Arnaud.

Gabriel Josipovici est également l'auteur de deux autres titres traduits chez Quidam, Moo Pak (trad. Hoepffner) et Tout Passe (trad. Claro).  Le Comptoir avait déjà reçu Josipovici le mardi 12 avril 2011 pour Moo Pak. Vous avez dit fidèle?

Voici ce que François Monti disait du livre en 2007 sur le site du Fric Frac Club :
"En 1741, dans la ville de Dresde, Hermann Karl von Keyserling ne peut dormir. Il charge le claveciniste Johann Gottlieb Goldberg de jouer pour lui chaque nuit, espérant que la musique parvienne à le faire tomber dans les bras de morphée. Pour ce faire, Goldberg demande à Johann Sebastian Bach , un compositeur de ses amis, de lui écrire quelques pièces. Ainsi, dit la légende, naîtront, à partir d’un aria les trente variations les plus célèbres du monde. Deux siècles et demi plus tard, Gabriel Josipovici en donne une version littéraire : Keyserling devient Westfield, gentilhomme anglais souffrant d’insomnies qui engage Goldberg, écrivain juif d’âge mûr, pour venir lui lire des histoires jusqu’à ce que sommeil s’ensuive. La première nuit, se rendant compte qu’il a lu tous les livres et que ça ne l’aide pas, Westfield exige de l’écrivain qu’il lui compose des récits de son crû pour remplir son office."
Toujours sur le même site, un autre article, récent celui-ci, de Pierre Pigot, qu'on vous invite à lire dans la foulée. Il y aura aussi de quoi boire, alors ne faites pas comme si vous étiez déjà blasés par les rencontres en librairie de la rentrée littéraire de septembre deux mille quatorze.

lundi 8 septembre 2014

Non merci mais pas pour le moment


Non merci. Quoi ? Oui, vous avez bien lu: non merci. Et plus précisément: "non merci pour ce moment". C'est ainsi que certains libraires ont décidé d'accueillir les clients venus faire l'acquisition de l'ouvrage de Valérie Trierweiler, Merci pour ce moment. Ils ont même été encore plus explicites et ont précisé: "Nous n'avons pas vocation à être la poubelle (ou) la machine à laver le singe sale de"… Ça rigole pas. Pas la moindre nuance de gris, cette fois. La ménagère SM a passé; l'ex est retenue à la douane.

Que se passe-t-il? Ras-le-bol passager? Crise existentielle? Chacun pensera ce qu'il veut de cette attitude pour le moins frondeuse, mais ce qui est sûr, c'est qu'elle devrait faire réfléchir certains éditeurs, car derrière cette bronca qui ne s'est pas voulue médiatique, que les réseaux ont enflée, qu'on peut saluer ou réprouver, se cache (pas tant que ça…) un message assez clair, adressé au monde éditorial : Vous commencez à nous les briser menu avec vos sous-produits opportunistes, vos livres torchés, et surtout votre fâcheux penchant à compresser nos marges. Oui, car le libraire ne roule pas sur l'or, même quand Amélie ou Frédéric pond son œuf annuel. Le livre n'est pas un produit comme les autres mais le libraire, lui, est un humain comme les autres: il s'enflamme, s'agace, s'ennuie. Il aime parler des livres qu'il a lus plus que vendre ceux qu'il méprise. Question de tempérament.

Bon, à la fois, pas d'inquiétude, hein. Les libraires ne vont pas se mettre à jeter à la poubelle tous les faux livres que les éditeurs leur refilent, sinon ça serait l'hécatombe, et entre l'évidente nullité de certains livres et les ravages de la subjectivité, les rescapés ne seraient pas nombreux (je rappelle d'ailleurs que Grasset sort ces jours-ci le nouveau roman d'Alexandr— oups, non, rien, pardon).  Mais vous savez quoi? Les libraires (les vrais) ne prennent que les livres qu'ils veulent prendre, et dans la quantité qu'ils désirent. Il n'y a pas de refus de vente, car il n'existe pas d'obligation de placer Ils vous commanderont ce que vous voulez s'ils le peuvent. Mais ce sont eux qui décident ce qu'ils veulent. I repeat: This is not an épicerie.

Ouch. Les éditeurs vont-ils entendre le "message" ? Ce qui est sûr, c'est qu'on voit mal Amazon répondre aux one-click de commande par "Désolé, cette bouse n'est pas de notre ressort – signé Le service commercial". Qu'en conclure? Eh oui, le libraire est un être humain, il bosse comme une truite à contre-courant du consumérisme pour un salaire de goujon, ce n'est pas un barrage ravi d'avoir englouti trois villages. Il fait ce métier par passion, et qui dit passion dit aussi coup de gueule. Or, à force d'être traité comme un maillon faible (schbiiing!), lui qu'il assure tant bien que mal le rôle critique délaissé par le journalisme littéraire (car franchement il se démerde mieux que Transfuge), il arrive parfois au libraire de relever la tête de ses comptes et de ses lectures pour dire: Non mais oh stop, je suis pas un distributeur automatique. (Je ne fais pas l'apologie des libraires: Il y a des libraires cons, comme il y a des écrivains et des éditeurs cons, et ce ne sont pas les libraires qui me contrediront puisque la corporation nous permet un peu de décontraction.)

En disant non-merci-valérie, alors que que ce "livre" (pas d'autre mot?) aurait pu leur rapporter gros, ces libraires, avec humour et franchise, ont juste voulu interpeller des humains (avant leur transformation en consommateurs), afin qu'ils sachent qu'ici on prescrivait des lectures – on n'était pas juste là pour refourguer de la came médiatique. Il en allait et en va, de leur réputation. Ils sont persuadés qu'ils ne vendent pas des produits mais des livres, sorry.

Oui car:  Le livre est inquiétant; ce n'est donc pas un anxiolytique. Enfin je crois, j'espère. Je ne suis pas toujours d'accord avec les choix de mon libraire: c'est pour ça que je viens chez lui. On parle, on s'engueule, on trinque, on boude, on rit. Et vous savez quoi? Les libraires sont fous. Ils vont même assister aux rencontres dans les autres librairies. Ils lisent. Ils suivent les auteurs (ce que même les éditeurs ne font pas tout le temps). Ils ont autant de mauvaise foi qu'un écrivain (ouf) mais souvent plus d'heures de vol ou d'illusions perdues. Mes pires critiques viennent de libraires dont je veux bien être le parrain. J'en déteste certains; d'autres, je leur confie mes ignorances. Nous ne sommes pas forcément amis, mais on sait rire de ce qui nous fait pleurer.

Valeritrévilleur? Les libraires que je connais s'en foutent. Ils peuvent crever de faim bien mieux sans elle. Bon, il paraît que Juppé a fait ouvrir la librairie Mollat de Bordeaux plus tôt pour avoir son exemplaire. La fera-t-il fermer plus tôt pour empêcher qu'on vende sa biographie non autorisée par Dieudonné? Pom pom pom…

L'enseignement de la lecture, de Grosselin à Jardin

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Le b-a-ba a ses hauts et ses bas. Ainsi des abécédaires et autres méthodes pour apprendre à lire et prononcer les lettres. Quels premiers mots déchiffrera et prononcera l’enfançon, qui même à l’heure de balbutier doit battre le verbe tant qu’il est échaude ? Prenez L’Enseignement de la lecture à l’aide du procédé phonomimique, de Mr. Grosselin, par Mme Marie Pape-Carpantier avec la collaboration de M. et Mme Charles Delon, ouvrage inscrit sur la liste des livres fournis gratuitement par la ville de Paris à ses écoles communales, quarante-deuxième édition, publié pat la Librairie Hachette, 1929, ouf.
Ce cours d’éducation et d’inscription en première année préparatoire, pour jeunes enfants du primaire, donc, tente d’imposer une nouvelle méthode, mais ce n’est pas ce qui retiendra ici notre attention. Non, nous serons davantage sensible aux exemples donnés en fonction des sons à prononcer, car chaque page, outre l’évidente poétique qu’elle dégage, renseigne également, par le choix des mots, sur l’esprit de l’époque (et sa lettre). Ainsi, certaines listes de mots donnent envie de composer un texte : lime, forme, rêve, lave, vallée, furie, épée, cave, armée, amie, folie, étuve, fumée, pie, masse, partie. On se prend déjà à rêver d’une amie devenue folle dans la vallée, cédant à la furie, s’emparant d’une épée… L’auteur de la méthode, lui-même, se livre à cet exercice, mettant « en pratique » ces listes de mots, donnant des exemples concrets, et c’est là qu’apparaissent, comme par un tour de magie lexical, des énoncés souvent magiques ou troublants.
Si La jalousie sera la cause du malheur de Léon n’a rien d’extraordinaire en soi, que dire du précieux Offre ta bourse à la pauvre petite fille qui a perdu son pain ou du non moins touchant Je partagerai mon repas avec le petit enfant pauvre qui demande la charité ? Parfois, une brise flaubertienne souffle sur la phrase : Le lion dévore les bestiaux presque au milieu des Arabes. Ce « presque » a quelque chose d’indéniablement fabuleux. Autre exemple marquant : Les espions sont méprisés de tout le monde. Pour se familiariser avec les lettres redoublées sans influence sur la voyelle qui précède, l’auteur nous propose : Notre âme est immortelle. Cela doit influer sur toute une vie… Et comment oublier la fonction du tréma après avoir lu ceci : Il ne faut haïr que le mal.
Concluons par la conclusion même de l’ouvrage en question, donnée en exemple pour les « phrases graduées » : L’année prochaine, nous lirons des mots difficiles. Ou plutôt ne concluons pas, et franchissons un pas décisif par cette grande annonce: il existe une suite inattendue à l'ouvrage de Mme Marie Pape-Carpantier:: il s'agit de Juste une fois, le nouveau roman d'Alexandre Jardin. Pour preuve, ce court extrait qui vous permettra à la fois de maîtriser les différentes prononciations de la lettre [s] et de vous bidonner franchement:
"Le présent se dissipait devant lui, faute de prises. L'indifférence était agrippée à lui. Trop de passé le désoccupait de l'instant, l'arrachait aux séductions de la vie."

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Image: © Guiseppe Colarusso – sources ici.